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Le grand historien a raison. Sans Pierre Du Gua de Mons, Samuel
de Champlain n'aurait peut-être pas été celui
qu'il fut. Et pourtant on en parle peu.

Monument à Pierre
du Gua de Mons, à Annapolis, Nouvelle-Écosse.
Cahiers de la Société historique acadienne, 1994.
Dans le cadre d'une émission
intitulée «Sur les pas de Champlain» et diffusée
sur les ondes de France-Culture (Paris, le 20 octobre 2003), le
présentateur expliquait qu'il s'agissait là «d'une
façon de s'interroger sur la figure de ce cartographe devenu
découvreur d'un nouveau monde et fondateur de cités
- et de se demander également pourquoi de tous les inventeurs
de la Nouvelle-France, Champlain est peut-être aujourd'hui
le plus célébré au Canada et au Québec».
Surtout réalisées
à Québec, à Baie Sainte-Catherine et à
Tadoussac, de nombreuses entrevues furent consacrées à
Champlain et aux Amérindiens... descendants de ceux avec
qui Champlain signa une première alliance. M. le professeur
Michel Tétu, présenté comme le directeur
de l'«Année francophone internationale» parla
abondamment de l'oeuvre de Champlain en Nouvelle-France. Il souligna
entre autres que «les commémorations de Champlain
ont toujours été importantes un peu partout... on
a célébré d'autres gens, on a célébré
Jacques Cartier bien sûr, mais Champlain est sûrement
le plus important parce que c'est lui qui a fondé Québec,
mais les Québécois ne sont pas seuls à fêter
Champlain puisque les Acadiens le font et vont le faire l'année
prochaine; ils sont très fiers de fêter Du Gua de
Mons et Champlain, mais Du Gua de Mons on en parle un peu même
si c'était le patron de l'expédition alors qu'on
va célébrer davantage Champlain.»
Tout au long de l'émission,
le nom de Pierre du Gua de Mons ne fut guère mentionné,
et quand il le fut, ce ne fut que fort timidement par l'historien
Jacques Lacoursière qui souligna qu'en 1603 Du Gua de Mons
avait fait appel à Champlain en tant que cartographe et
en raison de ses grandes connaissances de la nature. Parlant de
la fondation de Québec, Lacoursière dit «il
ne faut pas oublier qu'en 1608 Champlain va aller s'établir
à Québec comme représentant de Pierre Du
Gua de Mons... un peu comme son lieutenant...»
Tout comme Champlain, Pierre du
Gua de Mons est né en Saintonge. Le premier à Brouage,
le second, dit-on, à Royan. Dans sa ville natale, on ne
l'a pas oublié et au moment où l'on fête,
sur les rives du Saint-Laurent, Samuel de Champlain, le «lieutenant»
de Du Gua de Mons, à Royan on fait des plans pour le «ressusciter»
comme en font foi ces quelques lignes tirées du quotidien
bordelais Sud-Ouest dans son édition du 27 octobre
2003. Le titre utilisé par le journal est fort révélateur.
On remarquera cependant que l'auteur de cette chronique confond
la fondation de Québec (ou de l'Acadie) avec celle du Canada.
Ressusciter Du Gua de
Mons
À l'approche du quatre-centième
anniversaire du Canada, un comité local oeuvre pour honorer
ce Royannais qui y fonda les premières colonies. À
croire que seul un comité d'irréductibles royannais
milite encore pour la mémoire de Dugua de Mons. Ce Pierre
Dugua sieur de Mons, natif de Royan, fait lieutenant général
du roi sur «les pays, côtes et confins de l'Acadie»
en novembre 1603. Et qui s'en alla, flanqué de son illustre
lieutenant Samuel Champlain, fonder les toutes premières
colonies de la Nouvelle-France. L'île Sainte-Croix, puis,
un détestable hiver plus tard, Port-Royal. Quatre ans plus
tard, Québec. Aujourd'hui, le jeune Canada s'apprête
à célébrer avec faste ses quatre cents ans
et honorer ses héros.
Sans Dugua. Ou presque. Les
livres d'histoire n'ont pas retenu l'homme. Parce que les Jésuites
qui accompagneront les premiers émigrants n'avaient que
faire de cet aventurier huguenot. Parce que lui-même n'a
pas daigné laisser le moindre écrit. Voilà
le «défi» du «comité de Royan
pour le 400e anniversaire de la fondation de l'Acadie et de Québec»:
«Pour que la mémoire de Dugua ne soit pas oubliée
et prenne sa place dans l'histoire aux côtés de Champlain».
Royan est la ville natale
de Dugua de Mons. C'est peu et beaucoup à la fois. Il l'a
quittée jeune, il n'y est peut-être pas revenu. Son
nom n'est pas ancré dans la mémoire locale. Mis
à part une rue, une promenade et une stèle érigée
devant la mairie de Royan. Porte drapeau des activités
du comité, un documentaire a été tourné
entre Royan et le Canada, l'an dernier, «sur les pas de
Dugua de Mons». Un timbre en son honneur sera émis
en juin 2004. à la fois en France et au Canada. Une faveur
quémandée par Annapolis Royal, avec laquelle Royan
a signé un protocole d'amitié.

L'habitation de Port-Royal, d'après
un dessin de Samuel de Champlain (1613).
Il restera à porter
ses efforts sur la province la plus importante qu'est Québec,
sans attenter à la mémoire de Champlain. Il est
injuste que Champlain occupe toute la place», répète-t-on.
Le chemin est encore long. Il y a quelques années, une
association d'échanges franco-québécoise
ne voyait-elle pas en Dugua un méprisable «trafiquant
de fourrures». Le roi lui en avait confié le monopole...
Dans un document d'information
consacré aux projets de Célébrations nationales
pour l'année 2003, le gouvernement français, par
la voie du ministère de la Culture, annonce qu'il va célébrer
«la présence française en Amérique
du Nord». Le communiqué, même s'il souligne
la participation de Du Gua de Mons à ce voyage, a néanmoins
pour titre «Voyage de Champlain au Canada en 1603».
Et même si presque tous
les historiens reconnaissent que Pierre Du Gua de Mons a joué
un rôle essentiel dans la mise en place de la colonie, on
n'en continue pas moins dans presque tous les milieux à
l'ignorer ou du moins à le maintenir dans l'ombre de Champlain.
Dans Le Soleil du 22 février
2003, Marc Beaudoin et Roger Vallières rappellent une affirmation
solennelle de l'historien français Émile Ducharlet...
«parler de l'oeuvre de Champlain sans mentionner la
part prise par Dugua de Mons relèverait d'une totale méconnaissance
de l'histoire ou de la plus invraisemblable mauvaise foi».

L'île Sainte-Croix,
d'après un dessin de Samuel de Champlain (1613).
Mais pourquoi donc un tel ostracisme
? Serait-ce, comme le laissent entendre MM. Beaudoin et Vallières,
que les premiers historiens de la colonie - les Jésuites
entre autres - auraient pu ignorer malicieusement et volontairement
le huguenot Du Gua de Mons.
Mais qui était
donc ce Pierre Du Gua de Mons et que lui doit-on?
Après plusieurs vaines
tentatives, notamment sous François 1er, pour établir
une Nouvelle-France en Amérique du Nord, Henri IV reprit
le flambeau. Les échecs vinrent dru. Après avoir
tenté d'unir les riches et puissants marchands de Rouen
et de Saint-Malo afin de les faire travailler ensemble et soutenir
dans ses efforts Pierre Chauvin à qui il avait consenti
le monopole du Saint-Laurent. Mais Chauvin meurt. Le marquis de
La Roche, qui a établi une colonie à l'île
de Sable, souhaitait bien hériter du monopole, mais le
roi n'a guère confiance en ses projets.
Heureusement! C'est le commandeur
Aymar de Chastes qui prendra la relève de Chauvin. Le nouveau
titulaire du monopole envoie une expédition dans le grand
fleuve sous le commandement de François Gravé. C'est
à titre d'observateur que Champlain est de l'équipage.
On signe une première alliance avec les «Sauvages»
de Tadoussac. Partis de Honfleur le 15 mars 1603, les navigateurs
sont de retour dans le port du Havre-de-Grâce le 20 septembre.
À peine avaient-ils mis pied à terre, ils apprennent
une triste nouvelle: Aymar de Chastes est mort lui aussi.
En Amérique du Nord, au
début du XVIIe siècle, le territoire est à
prendre et la colonisation à faire. Même si le «pays»
du Saint-Laurent est assez bien connu, on hésite toujours
sur le lieu où pourrait naître et s'épanouir
cette Nouvelle-France. En plus des rives du Saint-Laurent, comme
le souligne Marcel Trudel, «de Terre-Neuve à
la Floride, tant de lieux les plus divers pouvaient accommoder
une colonie française». Et parmi ces lieux,
il y a l'Acadie.
C'est à Pierre Du Gua de
Mons que reviendra la lourde et gratifiante responsabilité
de tenter de «prolonger» la France en terre d'Amérique.
Au moment où Henri IV fait appel à lui, Du Gua de
Mons, un calviniste, est gouverneur de la ville de Pons, après
s'être particulièrement distingué au cours
des guerres de religion. Les coffres de l'État étant
plutôt mal garnis, le Roi sollicite la collaboration de
ceux qui sont susceptibles de réunir autour d'eux les conditions
pouvant assurer le succès de l'entreprise de colonisation.
Mais en échange, il faut consentir des avantages et des
privilèges. On sait qu'il était déjà
venu à Tadoussac en 1600.
Une lourde responsabilité
En 1603 - en janvier selon les
uns, en novembre selon d'autres - Pierre du Gua de Mons reçoit
de l'amiral Montmorency une commission l'autorisant à mettre
sur pied et à diriger une entreprise maritime. Il en profitera
pour annoncer au roi son intention de poursuivre la découverte
de la côte acadienne et d'y installer un peuplement. En
plus de lui donner autorité sur une large bande de terres,
de Terre-Neuve à la Virginie, le roi lui consent surtout
un monopole de dix ans sur la traite avec les Sauvages. C'était
là le moyen par lequel Du Gua de Mons allait pouvoir assurer
la survie de son entreprise... mais en échange de ce privilège
il devra amorcer le peuplement de l'Acadie en y amenant cent personnes
par an. Ces privilèges ne s'étendaient toutefois
pas aux pêcheries. On viendrait encore de plusieurs pays
d'Europe pêcher sur les grands bancs et dans le golfe.
Du Gua de Mons créa sa
compagnie en société avec des marchands de Rouen
(où était le siège social), de Saint-Malo,
de La Rochelle et de Saint-Jean-de-Luz, quatre grands ports de
pêche hauturière. Mais comme les risques encourus
étaient plus grands que prévus, le roi ramena de
100 à 60 le nombre de colons à établir. Après
les échecs de Chauvin et d'Aymar de Chaste, Du Gua de Mons
allait-il réussir? L'espoir était grand, compte
tenu de la dimension d'un vaste domaine de commerce, s'étendant
sur six degrés de latitude. Mais comment s'attaquer à
une aussi vaste entreprise avec des moyens modestes et face à
la rivalité des compagnies de marchands français
entre elles. Il fallait aussi tenir compte de la présence
sur l'Atlantique de quelques flottes étrangères
à la recherche de colonies et de profits
Pour respecter les conditions
imposées dans son entente avec le roi, Du Gua de Mons choisit
de s'installer en Acadie plutôt que dans la vallée
du Saint-Laurent. C'est ainsi que naîtra l'Habitation de
l'île Sainte-Croix. Mais avant d'arrêter son choix
sur l'île Sainte-Croix d'abord, puis plus tard - forcé
par le destin en quelque sorte - sur Port Royal, Du Gua longea
attentivement les rives de la baie Française (aujourd'hui
la baie de Fundy). Champlain, dans ses récits raconte ce
périple de découverte.
Quoi qu'il en soit, trois navires
par lui affrétés avaient déjà quitté
la France le 7 mars 1604 pour le Saint-Laurent afin d'y faire
la traite des fourrures. Et c'est le 7 avril suivant que l'expédition
fondatrice de Du Gua de Mons quitta le Havre-de-Grâce pour
l'Amérique alors que deux autres navires prirent la mer
pour des fins d'exploration et de colonisation, conformément
à la commission royale qui lui avait été
consentie. Du Gua de Mons se fait accompagner par Champlain. Entré
dans la baie Française le 18 juin, Du Gua de Mons y navigua
quelques jours avant de parvenir à «l'embouchure
d'une rivière des plus grandes et profondes qu'eussions
encore vues, que nommasmes la rivière Saint-Jean».
Cela s'entend: c'était le 24 juin. De là, on passa
rapidement à la baie de Passamaquody et à la rivière
Scoudic qui devient la rivière Sainte-Croix. Laissons la
parole à Champlain...
Champlain raconte l'île
Sainte-Croix
De la rivière Saint-Jean,
nous fûmes à quatre isles... Faisant l'ouest-nord-ouest
trois lieues par les isles, nous entrasmes dans une rivière
qui a presque demye lieue de large en son entrée, où
ayant fait une lieue ou deux, nous y trouvasmes deux isles: l'une
fort petite proche de la terre de l'ouest et l'autre, au milieu,
qui peut avoir huit ou neuf cents pas de circuit, élevée
de tous côtés de trois ou quatre toises de rochers,
hors un petit endroit d'une pointe de sable et terre grasse, laquelle
peut servir à faire briques et autres choses nécessaires.
Il y a un autre lieu à couvert pour mettre des vaisseaux
de quatre-vingt à cent tonneaux, mais il affiche de basse
mer. L'isle est remplie de lapins, bouleaux, érables et
chênes.
De soi, elle est en fort bonne
situation et il n'y a qu'un côté où elle baisse
d'environ quarante pas, qui est aisé à fortifier...
les côtes de la terre ferme en étant des deux côtés
éloignées de quelque neuf cents à mille pas.
Il y a des vaisseaux qui ne pourraient passer sur la rivière
qu'à la merci des canons d'icelle qui est le lieu que nous
jugeâmes le meilleur, tant pour la situation, bon pays,
que pour la communication que nous prétendions avec les
Sauvages de ces côtes et du dedans des terres, étant
au milieu d'eux: lesquels avec le temps on espérait pacifier
et amortir les guerres qu'ils ont les uns contre les autres, pour
en tirer à l'avenir du service et les réduire à
la foi chrétienne.
Ce lieu est nommé par
le sieur de Mons l'isle Sainte-Croix.
N'ayant trouvé lieu
plus propre que cette isle, nous commençâmes à
faire une barricade... Quelques jours après, nos vaisseaux
étant arrivés et ayant mouillé l'ancre, chacun
descendit à terre, puis sans perdre de temps le sieur de
Mons commença à employer les ouvriers à bâtir
des maisons pour notre demeure... L'on fit aussi un four et un
moulin à bras pour moudre nos blés...
En route pour Port-Royal...
et Québec
Le séjour sur l'île
Sainte-Croix fut très pénible et la modeste entreprise
fut un échec, d'où la nécessité de
changer de lieu, ce que décida le sieur Du Gua de Mons.
En racontant ce nouvel épisode, Champlain, dans ses récits,
évoque clairement les principaux motifs qui poussèrent
à la relocalisation: «froidures & mauvais
yver». La situation en était une d'urgence.
C'est encore Champlain qui le rapporte...
N'ayant trouvé aucun
port qui nous fut propre pour lors, et vu le peu de temps que
nous avions pour nous loger et bâtir des maisons à
cet effet, ... Le sieur De Mons nous fit équiper deux barques
que l'on chargea de la charpenterie des maisons de Sainte-Croix
pour la porter au Port-Royal, à vingt-cinq lieues de là,
où l'on jugeait y être la demeure beaucoup plus douce
et tempérée. Le Pont (Dupont-Gravé) et moy
partîmes pour y aller, où étant arrivés
cherchâmes un lieu propre pour la situation de notre logement
et à l'abri du norouet que nous redoutions pour en avoir
été fort tourmentés. C'est là que
l'expédition se fixa.
Ainsi donc on déménagea,
forcés par les forces de la nature. Champlain demeura sur
place mais Du Gua de Mons rentra en France en septembre 1605.
Il y apprit avec regret que bon nombre de marchands concurrents
avaient uni leurs efforts pour lui faire perdre son monopole.
Il resta en France pour défendre ses intérêts
et vit son monopole prolongé pour une courte période
en échange de la promesse de créer un poste sur
les rives du Saint-Laurent.
Mais en 1608 la traite des fourrures
fut ouverte à tout le monde. Loin de se décourager,
Du Gua de Mons confia à Champlain la création de
Québec. En dépit de succès mitigés,
il soutint fermement Champlain dans ses actions pour maintenir
le poste de Québec et s'impliqua avec vaillance et détermination
dans le commerce et la colonisation du Canada jusqu'en 1617 alors
qu'il choisit de se confiner dans une vie plus paisible. Il se
retira dans sa demeure des Ardennes. On lui devra toujours la
création du premier établissement français
permanent en Amérique.
* * * *
À propos de cette ingratitude manifestée par la
mémoire canadienne à l'égard de Dugua de
Mons que souligne à regret Trudel en note liminaire, précisons
que dans un ouvrage publié en 1886 où il raconte
ses «Promenades dans le golfe Saint-Laurent», Faucher
de Saint-Maurice, alors qu'il vient d'entrevoir «Bersimis
avec son joli village et son église» et qu'il vient
de doubler la Pointe de Mons, juge utile de préciser dans
une courte note que
la pointe de Mons est ainsi
nommée en l'honneur de Pierre du Gua, sieur de Mons, l'infatigable
explorateur des côtes de l'Acadie et le fidèle ami
de Champlain. L'amiral Bayfield est le seul qui ait maintenu la
véritable orthographe de ce nom. Presque toutes les autres
cartes indiquent ce lieu sous le nom de Pointe des Mons, ce qui
est un non-sens topographique.
Quelque part, sur la côte
Nord, entre Baie-Comeau et Port-Cartier, il y a bien la Pointe-des-Monts...
Dans l'«Itinéraire
topographique du Saint-Laurent, ses rives et ses îles»,
publié par le ministère des Communications en 1984,
on trouve diverses explications, de nature autant topographique
qu'historique. On semble admettre toutefois que Pierre-Georges
Roy a raison quand il affirme «que le nom honore Pierre
Du Gua de Mons, infatigable explorateur et fidèle ami de
Champlain». Mais dans ce cas, pourquoi y mettre un «t»?
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