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ENTREVUE À LA RADIO DE RADIO-CANADA - 7 AOÛT 1994

Le long parcours des Acadiens

Par PIERRE-MAURICE HÉBERT

I pour Intervieweur, Sylvain Desjardins
PMH pour Pierre-Maurice Hébert

I : Pierre-Maurice Hébert, j’aimerais que vous me décriviez comment on expli-que la migration des Acadiens vers Québec, comme vous le dites dans votre livre, Les Acadiens du Québec (*).

PMH : Bien, en 1755, les Acadiens étaient pourchassés en Acadie. On s’emparait de leurs biens, de leurs terres, etc. Pour eux, le Québec n'était pas loin. Ils y avaient des amis. Plusieurs étaient déjà allés au Québec par le Saint-Laurent. Leurs aides naturels (les mis-sionnaires, les militaires …) venaient de Québec et dirigèrent les Acadiens vers le Qué-bec, quand ils ont vu que la situation se corsait. D’autres insistèrent pour que les Acadiens restent en Acadie, croyant toujours que la France garderait l’Acadie. L’abbé Le Guerne, par exemple, qui était très dévoué pour les Acadiens, aurait voulu que ceux-ci aillent tous s’installer sur l’Île-Saint-Jean, actuellement l’Île-du-Prince-Édouard. Mais malheureusement, le plan des Anglais était d’extirper les Acadiens de toute l’Acadie, même de l’Île-Saint-Jean. Quand ils eurent fini de déporter les Acadiens de la Nouvelle-Écosse, ils déportèrent donc les Acadiens qui étaient sur l’Île-Saint-Jean. Finalement , il n'y avait pas d’autre issue pour les Acadiens que de venir au Québec.

I : Donc le réflexe a été, pour une majorité de ces gens, d’essayer de trouver des coins pour se réfugier avant qu’ils fussent déportés. Ceux qui ont réussi ont fait quoi? La première migration, ça s’est passé naturellement vers la Gaspésie?

Baie de Gaspé, 1760. Dessin de Hervey Smyth, gravure de Peter Mazell, Archives nationales du Canada


PMH : D’abord, sur les côtes de Miramichi et de Caraquet, il y avait déjà des Acadiens là. Puis il y a eu des migrations vers la Baie des Chaleurs, Restigouche et Gaspé. Les Français étaient en meilleure position dans ces endroits pour se défendre. Les Acadiens se dirigeaient donc de ce côté. De là, c’était facile de longer le fleuve et d’aller vers Qué-bec. Les habitations, où ils pouvaient être protégés, étaient le long du fleuve Saint-Laurent. Si les Acadiens restaient le long des côtes de la Gaspésie, ils pouvaient en être extirpés, mais ils étaient sûrs qu’en arrivant à Québec ils seraient en sécurité. C’était là qu’était la place forte française.

I : Il y a beaucoup de ces Acadiens qui sont restés dans les régions que vous ve-nez de décrire, le long de la côte? Ils se sont cachés littéralement le long des rivières et dans la forêt pendant des mois?

PMH : Il y a des Acadiens qui sont restés là, surtout dans la Baie-des-Chaleurs, à la ri-vière Bonaventure où est Bonaventure (l’endroit de Bona Arsenault). Il y avait des Aca-diens réfugiés là dans les bois. Quand les Anglais venaient, les Acadiens remontaient la rivière Bonaventure et se cachaient. Les Anglais n’osaient pas évidemment les poursui-vre. C’étaient des traquenards, ces rivières-là. Cela est arrivé aussi le long de la rivière Saint-Jean. Cette rivière est spéciale. Quand on va à Saint-Jean, on voit les chutes réver-sibles. À un moment donné, le courant monte d’un côté et puis il descend de l’autre côté, à la marée basse. S’aventurer dans ces rivières était très difficile dans une embarcation. On pouvait remonter un bout, mais à un moment donné, on était pris pour redescendre quand le courant changeait de sens. Les Acadiens avaient beau jeu en se réfugiant le long de ces rivières. Leurs ennemis ne pouvaient les y poursuivre. Les Acadiens ont remonté ainsi jusqu’au Madawaska. Au Madawaska il y a toujours eu un bon nombre d’Acadiens. De là, ils ont gagné le Québec par le lac Témiscouata.

Le lac Témiscouata. Carte postale. Bibliothèque nationale du Québec

I : Alors il y a cette première vague, dans les années 55-56, d’Acadiens qui fuyaient et qui ont fondé certaines paroisses comme Bonaventure, mais les Acadiens ne sont pas restés là; ils sont allés vers Québec?

PMH : Certains sont restés dans les bois. La majorité sont allés vers Québec par le fa-meux portage qui aboutit à Notre-Dame-du-Portage. Quand on va à Rivière-du-Loup, on passe par Notre-Dame-du-Portage (entre Kamouraska et Rivière-du-Loup). C’est par là que les Acadiens sont venus au Québec. Il y avait aussi la voie du Saint-Laurent, comme on l’a vu. Mais quand les Acadiens venaient à pied, ils suivaient la rivière Saint-Jean, puis la rivière Madawaska, ensuite le lac Témiscouata. Ils s’engageaient dans d’autres rivières, et aboutissaient à Notre-Dame-du-Portage, ou à Rivière-du-Loup actuelle qui n’existait pas encore. Mais Cacouna existait. Il y avait là des Amérindiens qui connais-saient les Acadiens. Les Amérindiens ont joué un rôle pour protéger les Acadiens. Les Micmacs et les Étchemins étaient du côté des Acadiens. Ils étaient plus favorables aux Français qu’aux Anglais parce que les Français étaient venus avant tout pour les évangé-liser. Ils étaient des frères. Les Amérindiens et les Acadiens se sont liés ensemble pour s’entraider. Des Acadiens arrivaient à Cacouna. De là ils allaient à Québec par le fleuve.

Ils savaient que là ils seraient sûrement protégés par les autorités et les soldats. De Qué-bec ils seraient orientés quelque part. Certains Québécois ont trouvé que les nouveaux venus étaient un peu encombrants, car ils arrivaient dans un temps de famine. Québec se préparait à un long siège. Les Acadiens ont été d’abord dirigés vers l’Île-d’Orléans. En-suite, vers Bellechasse. Là, il y avait de l’espace. Saint-Charles existait déjà le long de la rivière Boyer, petite rivière qui s’en va vers le fleuve Saint-Laurent. Dans l’arrière pays, il y avait de la place tant qu’on en voulait pour fonder encore des paroisses. Il y avait là la seigneurie de Livaudière. Ça faisait l’affaire de l’intendant Bigot d’envoyer les Acadiens à cet endroit, où il fallait défricher les terres.

I : Dans cette période et dans les années qui ont suivi, il faut bien dire que les Acadiens qui fuyaient la déportation et se réfugiaient au Québec n’ont pas toujours eu un heureux sort au Québec.

PMH : Les Canadiens pouvaient difficilement subvenir à leurs propres besoins à Québec. Presque tous les hommes étaient réquisitionnés pour la guerre. Les terres étaient laissées sans culture. On manquait de nourriture. Dans ces conditions, les Acadiens n’étaient pas toujours bienvenus, d’autant plus que dans la promiscuité du port de Québec, où ils étaient placés en attente, certains attrapèrent le choléra. Il y avait des épidémies à ce moment-là et on craignait la présence des Acadiens qui se nourrissaient mal et avaient des maladies. Plusieurs ont dû servir dans l’armée.

I : Il faut parler des Acadiens qui sont venus au Québec, beaucoup plus tard après 1763. Ce sont ceux qui furent déportés sur les côtes américaines. Québec était une destination plus sécuritaire pour eux, que de retourner jusqu’à la Nouvelle-Écosse? Pourquoi?

PMH : La déportation des Acadiens a eu lieu en 1755; c’est une date importante, une date charnière. Ceux qui ont échappé à cette déportation sont venus tout de suite au Québec (55, 56, 57). Ceux qui ont été déportés sur la côte de l’Atlantique devaient se sauver, car ils étaient prisonniers dans les États. Ils étaient des prises de guerre. C’était l’Angleterre qui les avait amenés dans ses colonies. Elle les plaçait là, sous surveillance. Il n'était pas question pour ces gens d’être autonomes; il fallait qu’ils travaillent. Leurs familles étaient disloquées, les enfants étaient arrachés à leurs parents. Ils étaient placés sur des fermes et souffraient beaucoup à faire des travaux pénibles. D’autant plus qu’ils étaient en milieu protestant. Dans ce temps-là, c’était vraiment l’ostracisme envers les Acadiens. On les traitait de « papistes ». On a dit que la guerre de Sept Ans, qui s’est déroulée ici, comme en Europe, était une guerre de religion; c’était le protestantisme contre le catholicisme. Les Acadiens étaient donc très mal vus des Anglais, non seulement parce qu’ils étaient considérés comme rebelles, ne voulant pas suivre les Anglais, mais aussi parce qu’ils n’avaient pas la bonne religion. Cette différence s’est estompée par la suite, une centaine d’années après. Mais l’aversion envers les Acadiens a duré longtemps.

I : Raison de plus pour chercher à fuir?

PMH : Absolument, les Acadiens étaient très malheureux sur les côtes américaines. C’est pourquoi ils ont fui. Les Anglais de la Nouvelle-Angleterre ne voulaient pas qu’ils s’échappent. Ils les gardaient prisonniers dans l’espoir d’un remboursement de la part de l’Angleterre pour les avoir hébergés. Ils ne voulaient pas non plus qu’ils aillent renforcer la présence française dans la vallée du Saint-Laurent. Si on apercevait un Acadien s’échapper, on pouvait le fusiller, comme c’est arrivé. Certains se sont échappés quand même dès 1756-58. On les voit au fort Saint-Jean, à l’entrée de la rivière Richelieu. C’est là qu’ils arrivaient au Québec, quand ils venaient par le Sud.

I : Il y a eu un épisode, je pense, que vous racontez brièvement. C’est l’épisode du bateau Pembroke, je crois. Des Acadiens en ont pris le contrôle et l’ont amené au Québec?

PMH : Les bateaux partaient de la Nouvelle-Écosse avec les déportés, en 1755, 1756… Certains de ces bateaux ont été détournés, car les Acadiens n’étaient quand même pas des moutons. Il y en a qui étaient forts parmi eux. Ils étaient d’ailleurs des marins chevronnés qui connaissaient mieux la mer que les pilotes qui les amenaient. On rapporte des histoi-res de détournement de bateaux. Des Acadiens ramenaient les bateaux à l’entrée de la rivière Saint-Jean d’où ils gagnaient le Québec. Beaucoup d’Acadiens sont venus par le fleuve Saint-Laurent, surtout ceux de l’Île Saint-Jean qui ont fui la déportation de 1958. Rendus à Québec, on les dirigeait souvent en amont. C’est ainsi qu’un bateau se serait rendu jusqu’au lac Saint-Pierre. (Voir l’historien J.-A. Pellerin dans Yamachiche, p. 326.)

I : Donc il y a eu les évadés qui sont venus au Québec. Mais je pense que la principale migration des Acadiens vers le Québec s’est passée à partir du moment où on a commencé à les libérer de leur prison aux États-Unis, c’est-à-dire après une période de paix.

PMH : Oui, surtout en 1766. Avant ça, les Acadiens étaient considérés comme des rebel-les, des gens dangereux . Mais en 1766, le Canada était définitivement aux mains des Anglais depuis trois ans. Les Canadiens avaient fait leur soumission, et leurs prêtres leur conseillaient d’obéir à l’autorité. On voulait la paix. Les Anglais ne craignaient plus les Acadiens. Ils avaient pensé d’abord que leurs compatriotes (les Anglais d’Angleterre) viendraient cultiver les terres du Saint-Laurent. Mais ils ne vinrent pas. Les autorités étaient vraiment désespérées de voir que les terres restaient sans culture et que le pays ne se développait pas. C’est pourquoi, quand les Acadiens ont demandé pour venir au Qué-bec en 1766, le gouverneur Murray, qui était en charge du pays, s’est empressé de les recevoir. Il n’y avait plus aucun danger qu’ils se liguent à la France contre les Anglais, car la France avait fait la paix avec les Anglais. Murray leur a même promis des avanta-ges pour leur permettre de s’installer sur des terres à défricher.

Notre-Dame-du-Portage. Carte postale. Bibliothèque nationale du Québec

I : On parle de gens qui étaient prisonniers dans des colonies, le long de la côte américaine; principalement dans quelle région?

PMH : C’est surtout dans le Massachusetts. Il faut dire que le Massachusetts, dont la ca-pitale est Boston, s’étendait presque jusqu’à l’Acadie qui comprenait le Maine actuel. Ce sont les Anglais du Massachusetts qui ont chassé les Acadiens (car les « Américains » n’existaient pas encore. Ce n’est qu’en 1776 que les Anglais du Massachusetts firent leur indépendance et devinrent des Américains). Les Acadiens ont été pris en sandwich, si on peut dire, entre l’Angleterre et le Massachusetts. C’est Boston qui a fourni les soldats en grande partie et la majorité des bateaux pour déporter les Acadiens. Les Bostonnais em-prisonnaient les Acadiens, mais il y avait des colonies qui n’en voulaient pas : la Georgie, la Caroline… Ces États qui étaient loin, et qui n’avaient jamais eu d’accrochage avec les Acadiens, ne se sentaient aucune obligation de les prendre comme prisonniers. Cepen-dant, ils ont été obligés d’en recevoir également. Certains Acadiens se sont confondus dans la masse. D’autres sont devenus célèbres parmi les Américains. Mais les Acadiens fugitifs venaient surtout du Massachusetts. De là, c’était assez facile d’aller au Québec : ils s’engageaient dans les voies d’eau : rivière Hudson, rivière Richelieu, lac Champlain, ou bien par la rivière Connecticut qui est une grande rivière des États-Unis jusqu’au Qué-bec.

I : Donc on a largement utilisé le lac Champlain pour venir au Québec. C’est un peu ça qui a amené la création du village qu’on appelle L’Acadie?

PMH : Oui, le lac Champlain c’était la grande voie. Les Acadiens rencontraient des Amé-rindiens qui leur venaient en aide. Ils arrivaient d’abord à Saint-Jean qui était le premier poste français au nord du lac Champlain. Là on leur disait où ils pouvaient s’établir. Entre la ville de Saint-Jean et la ville de La Prairie, il y avait de belles terres. On voit ça encore aujourd’hui, quand on passe par là. Ces terres faisaient partie de la seigneurie des jésui-tes. La Prairie était une seigneurie des jésuites. Comme les sulpiciens, les jésuites étaient favorables aux Acadiens. Ils avaient été d’ailleurs leurs missionnaires en Acadie. Ils leur offraient des terres facilement. L’établissement des Acadiens s’appelle aujourd’hui L’Acadie, comme la rivière qui traverse cette ville : elle part des lignes américaines et va se jeter dans la rivière Richelieu (à Chambly). Les pionniers, Acadiens comme Cana-diens, cherchaient toujours une rivière pour fonder un village sur ses rives. La rivière amenait l’eau et évacuait les déchets. Elle faisait fonctionner les moulins à farine et les moulins à scie. Elle était aussi une voie de communication.

I : Ce sont donc des Acadiens de Boston (ou de cette région) qui fondèrent L’Acadie? Ont-ils fondé d’autres endroits au Québec?

PMH : Oui, des Acadiens de Boston (ou du Massachusetts). Boston était un lieu de ren-contre, un port de mer. De là on communiquait facilement avec Montréal où étaient les sulpiciens. Dans ce cas, on s’acheminait surtout par le rivière Connecticut. Les sulpiciens avaient la grande seigneurie Saint-Sulpice, où les Acadiens purent s’installer. Les Aca-diens ont alors remonté la rivière l’Assomption. Le curé de la paroisse l’Assomption, qui était un sulpicien, les a hébergés jusqu’à ce qu’ils puissent s’installer sur des terres. Saint-Jacques-de-l’Achigan a été fondé par des Acadiens. Ceux-ci se sont trouvés très heureux finalement sur des terres prospères. Ils y ont élevé de belles et grandes familles qui sont partout maintenant dans le Québec. L’industrie s’est développée et les Acadiens sont res-tés au Québec. Beaucoup d’Italiens, d’Irlandais, d’Écossais sont venus au Québec et sont partis, mais en général les Acadiens sont restés au Québec. Ils se sont agrippés à leur terre d’accueil et se sont montrés de bons agriculteurs et de bons citoyens.

I : Une autre région dont je pense qu’il faut parler brièvement c’est toute la région de Trois-Rivière, Bécancour. Là aussi c’était un lieu où se sont établis les Acadiens.

PMH : Oui, en effet. Comme on l’a dit au début, les Acadiens venant par le Nord débar-quaient à Québec, car les seigneurs logeaient surtout à Québec. On avait pris l’habitude de dire que les seigneuries en campagne étaient des « seigneuries sans seigneur ». En effet ces seigneuries étaient laissées à des représentants. La nomination des seigneurs était honorifique; souvent parce qu’ils avaient servi dans l’armée. Et puis vivre à Québec était pratique pour les seigneurs, plus près des gouvernants du pays. Les arrivants aca-diens voyaient d’abord les seigneurs à Québec. Ceux-ci les dirigeaient alors vers leurs terres. À Québec, il y avait le seigneur Montesson, un seigneur populaire, qui avait déjà aidé les Acadiens en Acadie durant la guerre. C’était un ami des Acadiens. Les Acadiens ont été bien reçus par ce seigneur à Québec. Il avait des terres entre Bécancour et Nicolet. Il y accueillait volontiers les Acadiens. Après la conquête, il a fait allégeance à Murray. Les Acadiens sont allés en grand nombre dans la seigneurie de Montesson. Ils y ont fondé une paroisse qui est devenue très prospère, la paroisse de Saint-Grégoire, maintenant un grand quartier de Bécancour. Trois-Rivières (en face) puis Yamachiche, Champlain, La Pérade, sont des endroits peuplés d’Acadiens.

I : Maintenant, j’aimerais qu’on parle d’une autre région, où la migration s’est faite de façon plus tardive. Peut-être, d’ailleurs, faudrait-il faire allusion au fait que les Acadiens ont passé aussi par les Îles-de-la-Madeleine avant d’arriver dans la région de l’Abitibi. Si on peut résumer : il y a eu, au départ, des Acadiens qui se sont trouvés une niche intéressante dans la région des Îles-de-la-Madeleine?

PMH : Oui ce phénomène est intéressant parce que les Acadiens sont allés dans les Îles en bonne partie. Il ne faut pas ignorer ça. Non seulement à l’Île-Saint-Jean (Île-du-Prince-Édouard) dont on a parlé, mais aux Îles Saint-Pierre et Miquelon qui étaient des îles fran-çaises. De ces endroits, les Acadiens sont allés aux Îles-de-la-Madeleine. D’autres sont allés dans la pointe de Caraquet. Ces endroits plutôt retirés les mettaient à l’abris des An-glais. Les Acadiens ont proliféré dans ces endroits. Quand ces endroits sont devenus in-suffisants, les Acadiens, avec leurs grandes familles, ont cherché ailleurs des débouchés. Ils sont allés d’abord sur la côte Nord. Il y a beaucoup d’Acadiens là. Par exemple à Ha-vre-Saint-Pierre, Natashquan, Sept-îles où s’est développée l’industrie du fer. Ensuite, les Acadiens sont allés travailler dans la région de Jonquière - Kénogami où il y a de gros moulins de pulpe et de papier. De là ils sont allés à Arvida et à Alma, villes industrielles. D’autres sont allés à Montréal, en partant des Îles-de-la-Madeleine. Il y avait à Verdun le fameux curé Richard qui a fondé des hôpitaux et des écoles. Il invitait des Acadiens des Îles-de-la-Madeleine qui ne demandaient pas mieux que de se dévouer, surtout dans les hôpitaux, où il y avait un grand besoin d’infirmières. Les Acadiens sont allés en grand nombre s’établir à Verdun.

I : Les conditions étaient devenues difficiles aux Îles-de-la-Madeleine. C’était évident qu’on n’arriverait pas à subvenir aux besoins de tout le monde. Il y a eu des déplacements vers l’Abitibi où l’économie était en plein essor?

Le Fort Saint-Jean. Bibliothèque nationale. Paris

 

PMH : Ces Acadiens des Îles vivaient dans des endroits pauvres en industries. Dès que la population augmentait, il fallait chercher ailleurs son gagne-pain. Là où il y avait de grands développements industriels, les Acadiens y déménageaient. L’Abitibi avait besoin d’aide pour l’agriculture et l’exploitation des mines. Les Acadiens y sont allés par le fa-meux chemin de fer. C’est extraordinaire ce chemin de fer. Il partait de Québec et allait à Vancouver. Ce fut un fiasco financier, si on peut dire. C’est pour plaire aux Québécois que Laurier avait fait construire ce chemin de fer. Il a été abandonné par la suite. Mainte-nant on voyage en autocar, c’est plus facile. Ce chemin de fer amenait les Acadiens direc-tement en Abitibi. On allait par le train partout. Tous ceux qui voulaient aller en Abitibi pouvaient y aller. En Abitibi, c’était grand, c’était immense. Les Acadiens ont toujours aimé les grands espaces. Ils ont été heureux de se trouver une île au Lac Abitibi et de s’y installer. Ils ont été parmi les pionniers de l’Abitibi.

I : Il y a des Acadiens qui ont été contents de se trouver là parce qu’ils étaient sur le bord de ce lac comme vous décrivez. Il y a des gens aussi qui ont été extrême-ment déçus, à qui on avait promis une sorte d’eldorado, où il y avait de belles mai-sons. Or dans les faits, il y a des gens qui m’ont raconté qu’ils sont arrivés là décou-ragés : pas de pont, conditions de vie pitoyables…

PMH : C’est ainsi partout dans un pays de colonisation. Les promoteurs faisaient ça très beau évidemment pour attirer le monde, mais c’était quand même des pays de colonisa-tion où il n'y avait rien : pas de chemin sur les lieux, pas de ponts, comme vous dites et pas de terres faites non plus. Alors les premières années étaient pénibles. On ne trouvait pas de nourriture en arrivant; il fallait semer à travers les souches. Ceux qui ne s’attendaient pas à cette réalité ont trouvé cela dur. D’autres ont persévéré et furent heu-reux. Ils sont devenus riches. Quand on développe une terre, dans deux ou trois ans elle prend de la valeur. Il y en a qui étaient habiles parce qu’ils défrichaient une terre puis ils la vendaient assez cher, alors qu’elle ne leur avait pratiquement rien coûté. Ils en défri-chaient une autre et la vendaient à gros prix.

I : Alors quand on pense aux Îles-de-la-Madeleine, on peut penser aussi à l’Abitibi puis à certaines régions que vous décrivez dans votre livre. Au fond, ce que l’on retrouve toujours, c’est cette espèce de goût pour les grands espaces. Il y a quelque chose de caractéristique chez les Acadiens de ce côté-là?

L'église de l'Acadie. Photo : Rodolphe Fournier

PMH : Oui, c’est ça, les Acadiens se sont établis au bord de la mer, au tout début. Ils ont conquis leurs terres sur la mer. C’était habile de leur part. Ils venaient en bonne partie du côté de La Rochelle, au bord de l’Atlantique, en France. C’était une pratique courante à cet endroit de gagner des terres sur la mer en construisant des aboiteaux. Les Acadiens furent aussi des navigateurs qui avaient leurs bateaux pour la pêche. On remarque que, une fois déportés, ils ont toujours recherché les grands horizons, au bord du fleuve. Quand ils ont trouvé ce lac Abitibi immense, cela les a réconfortés. En Abitibi et ailleurs, ils ont retrouvé des paysages d’origine. On tâche toujours de retrouver ses origines, ses racines, pour mieux se développer soi-même, pour mieux se reprendre en main et travail-ler dans le sens de ses aspirations. Au bord de la mer, les Acadiens sont heureux. À Mon-tréal, à Verdun c’est la mer. Ils font venir les produits de la mer, très souvent de l’Acadie; ils font ensemble des repas avec des produits de la mer.

I : Des soirées de homards?

PMH : Oui justement.

I : Il y a des gens que j’ai rencontrés en Abitibi qui me disaient aussi que, d’après eux, ça faisait bien que des Acadiens se rendent dans des régions à défri-cher. Ils ont un peu cet esprit zélé, colonisateur jusqu’à un certain point. Je ne sais pas si vous voyez une espèce de communauté de pensée entre l’idée de ces Acadiens qui doivent survivre, puis qui sont malmenés un peu partout, et le fait d’affronter des défis comme celui de défricher une région, par exemple?

PMH : Oui, c’est sûr que les persécutions les ont aguerris, leur ont donné un instinct de survie, comme vous dites. Avant la déportation, ils passaient pour des riches bien instal-lés sur des terres faciles, avec des fruits et toutes sortes de légumes. Ils faisaient l’envie des Anglais et des colonies de l’Atlantique. Ils ont mis sur pied un gros commerce avec les colonies américaines, grâce à l’abondance que leur fournissaient leurs terres. Les persécutions leur ont donné des habitudes de lutte pour survivre et se tailler une place au soleil. Ils sont devenus, au Québec, des défricheurs, des gens laborieux qui sont allés vi-vre sur des terres en friche. Les Acadiens ont toujours voulu être chez eux, ensemble. En Acadie ils étaient rois et maîtres, ils n’étaient pas ennuyés comme au Québec par les tra-casseries de l’administration. Ils ont toujours été comme des seigneurs. Ils se trouvent mal à l’aise dans un petit coin, ils veulent de grands espaces et ils veulent leurs terres à eux. C’est comme ça qu’ils sont devenus facilement ici des défricheurs. Ils ont fondé non seulement des domaines qu’ils ont défrichés, mais ils ont fondé beaucoup de paroisses.

I : Aujourd’hui, par contre, c’est curieux de voir qu’il y a probablement une très grande majorité d’Acadiens qui ne revendiquent pas leurs racines acadiennes. Vous dites, je crois, dans votre livre, à un certain moment, que la majorité des Aca-diens du Québec s’ignorent.

PMH : Oui, au début évidemment, ils ont voulu passer inaperçus au Québec, parce que, comme tous les immigrants, ils sont venus prendre nos places. Puis, il y a des Québécois qui les voyaient plus ou moins bien. Les Acadiens ont donc préféré passer pour des Ca-nadiens, d’autant plus, que durant plusieurs années après leur arrivée au Québec, ils étaient toujours hors la loi. Le traité de l’armistice et le traité de paix en 1763 excluaient toujours les Acadiens, comme rebelles. C’était une flétrissure pour les Acadiens. Pour toutes ces raisons, les Acadiens n'aimaient pas trop révéler leur identité. C’est pour ça qu’il y en a beaucoup qui ont ignoré, pendant plusieurs générations, qu’ils étaient Aca-diens. Leurs ancêtres ne leur en parlaient pas. D’ailleurs quand on a des épreuves comme ça, on n’aime pas en parler. C’est un peu comme ceux qui ont connu les affres de la deuxième guerre. Ils n’en parlent pas, c’est trop douloureux pour eux. Chez les Acadiens, c’est ce qui s’est passé. Les parents ne parlaient pas de la déportation et de leurs épreu-ves, voulant passer inaperçus. C’est ainsi qu’une grande partie des Acadiens du Québec n’ont pas connu leurs origines et les ignorent encore. Maintenant, quand ils les décou-vrent, c’est une gloire pour eux, une dimension qui s’ouvre dans leur vie. C’est ce qui m’a incité à leur révéler leur histoire et à parcourir les Cadies pour faire des conférences.

I : Donc il y a une réaction plus favorable aujourd’hui? Il y a un éveil?

PMH : Actuellement, il y a une fierté de se dire Acadien. C’est sûr qu’il y a un éveil. Aussi l’Acadie a acquis une certaine autonomie, surtout les Acadiens du Nouveau-Brunswick qui sont très militants. Alors, c’est une fierté pour les Acadiens du Québec de voir ceux du Nouveau-Brunswick surgir avec un nouveau dynamisme. On est heureux de s’allier ensemble et de se rencontrer et puis de se dire Acadiens, d’autant plus que no-tre réussite au Québec est remarquable. Les Acadiens sont des têtes d’affiche maintenant au Canada et au Québec. Ils sont parmi l’élite. Les Acadiens qui sont venus ici n’avaient pas bénéficié d’instruction de la part des Anglais. Ils ont été une cinquantaine d’années sans instruction. De 1713 disons à 1766, les Anglais ne les instruisaient pas. Donc, quand ils sont arrivés ici, ils parlaient plus ou moins bien. Ils avaient honte de leur langage qui avait beaucoup d’anglicismes. Mais ici ils se sont vite instruits, ils avaient de l’ambition. Maintenant, ce complexe a disparu. Ils sont fiers de se dire Acadiens et de puiser dans leur héritage acadien. Ils ont deux patrimoines, le patrimoine acadien et le patrimoine québécois ou canadien.

I : Chez les Acadiens contemporains il ne faut donc pas chercher, comme avant, l’accent très typique d’Acadie?

PMH : Il faut distinguer : vieux parler acadien et corruption de la langue. Au début, les Acadiens avaient un peu honte de leur langage. Maintenant, Antonine Maillet et d’autres ont rétabli les choses. Ils ont vu que ce langage-là, c’était le vieux français d’avant et qu’il était correct. Ayant été privés d’éducation durant si longtemps, les Acadiens n'ont pas eu les avantages d’un recyclage du français. Mais leur français était bon, c’était le français classique qui se parlait alors. Maintenant, on revalorise le parler acadien. Il de-vient un folklore intéressant, et je pense qu’en Gaspésie surtout, et même aux Îles-de-la-Madeleine, on veut le garder. C’est une partie du patrimoine. Mais cette langue s’est dé-gradée à cause des anglicismes et du manque d’instruction. Au Québec, on n’a plus de complexe à ce sujet cependant. D’ailleurs, les Acadiens québécois sont parmi les mieux instruits au Québec. Il n’y a vraiment plus de complexe.

I : Juste pour résumer : avec tout le travail que vous avez fait sur les Acadiens du Québec, je perçois que votre compréhension de ce qu’est l’Acadie ne se limite pas aux frontières actuelles de ce que l’on établit comme étant l’Acadie originale ou la zone des provinces maritimes. Est-ce que, pour vous, l’Acadie c’est aussi le Québec?

PMH : Pour nous, tous les Acadiens dispersés, le vrai pays acadien c’est dans l’Acadie : la Nouvelle-Écosse, l’Île du Cap-Breton, l’Île-Saint-Jean, le Nouveau-Brunswick actuel, c’est là qu’est la vraie Acadie. Les Acadiens qui sont dans les Maritimes n’ont pas besoin d’avoir peur des Acadiens du Québec, même si nous sommes plus d’un million. Nous ne pouvons pas leur porter ombrage parce que, eux autres, ils sont sur la terre acadienne, la terre bénie, la terre d’origine. C’est là qu’est le berceau du peuple acadien. On est aussi Acadien au Québec que dans les Maritimes. Mais je pense qu’on donne quand même l’avantage aux Acadiens qui habitent l’Acadie et on est fier du travail qu’ils font.

(*) «Les Acadiens du Québec» par P.-M. Hébert, Éditions de L’Écho, Mtl, 1994.

La déportation des Acadiens

... Les terres qu'occupaient les Acadiens étaient les terres les plus fertiles, les plus riches. Il y avait déjà depuis des décennies des colons du Massachusetts et de Nouvelle-Écosse anglaise qui voulaient s'approprier ces terres-là... Pendant quarante ans les Anglais vont réitérer leur demande aux Acadiens de prononcer le fameux serment d'allégeance à la Couronne britannique. Les Acadiens refusent... Les Acadiens, eux, ce qu'ils veulent c'est la paix... La raison véritable de la déportation des Acadiens c'est la volonté de s'approprier les terres, c'est carrément une entreprise de spoliation, et on va prétexter le fait qu'il y a la guerre avec la Nouvelle-France et que les Acadiens n'ont pas prêté le serment d'allégeance pour les déporter... Effectivement, on peut considérer que c'est un crime, c'est un geste qui était tout à fait discutable parce qu'on ne peut pas reprocher aux Acadiens d'avoir collaboré avec les Canadiens de la Nouvelle-France ou avec les Français de la Nouvelle-France... C'est clair que l'objectif visé par Lawrence et par l'Assemblée du Massachusetts c'était de les déporter pour s'approprier leurs terres. Donc, c'est de la spoliation.

La déportation vue par C.W. Jefferys. Archives nationales du Canada

André Champagne
Radio-Canada
13 décembre 2003



 

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