Pendant que Kempt était
bien installé dans son château Saint-Louis et pendant
que les membres des deux conseils législatif et exécutif
remettaient tout en question, à Lotbinière on
continuait d'avoir faim et froid.
Voici d'ailleurs le texte
intégral de la réponse du gouverneur, rapportée
par M. Bourdages:
C'est avec le regret le plus
sensible que je me trouve dans la nécessité de
me refuser au désir de la Chambre d'Assemblée
dans cette occasion; les instructions du Secrétaire d'État
de Sa Majesté qui m'ont été transmises
dans une dépêche en date du vingt-neuf septembre
dernier, étant de ne pas faire l'appropriation d'aucune
partie du revenu non-approprié de la province, à
aucun service public, ou à aucun objet quelconque, qu'en
conséquence d'un Acte d'appropriation passé par
les trois branches de la Législature».
On se rappellera pourtant
que le 7 janvier, alors que la requête des pétitionnaires
de Lotbinière était reçue par Kempt lui-même,
ce dernier, après en avoir pris connaissance, recommanda
«l'état de ces personnes à la considération
favorable de l'Assemblée», souhaitant même
que les secours sollicités soient accordés.
S'humilier et demander la charité
L'appareil procédurier
se mit donc en marche... Curé, marguilliers et notables
de Lotbinière revinrent de nouveau devant députés
et conseillers afin de «demander la charité».
Le 14 janvier, M. Bourdages,
toujours à la tête du comité spécial,
recommença sa besogne et convoqua les intéressés.
Un nouveau rapport sera rédigé et présenté
à ceux qui ont le pouvoir de dire oui ou non. Le curé
de Lotbinière, entre autres, devra de nouveau répéter
le plaidoyer qui avait été sien quelques jours
auparavant.
Le principal témoin
et intercesseur fut donc Messire Jean-Baptiste Daveluy, curé
de la paroisse de Saint-Louis de Lotbinière. Il a présenté
et remis au comité une copie des documents présentés
quelques jours plus tôt. Le dit Messire Daveluy a en outre
fait état des documents par lesquels sa Fabrique accepte
de garantir l'emprunt sollicité auprès des autorités
du Bas-Canada.
Pour sa part, M Louis Legendre,
de la paroisse de Lotbinière, arpenteur, marchand et
ancien marguillier, a comparu pour une deuxième fois
devant le comité. On lui a simplement demandé
de dresser la liste des marguilliers de l'Oeuvre et Fabrique
de Lotbinière alors en exercice. Il donna les noms de
MM. Georges Tancrède, habitant, Ambroise Chavigny de
la Chevrotière, Écuyer et notaire, et Pierre Godet,
aussi habitant. Voici la décision du comité:
Votre comité ayant
pris en sa sérieuse considération la détresse
des pétitionnaires est d'opinion de recommander l'appropriation
d'une somme n'excédant pas huit cents livres courant,
déjà accordée par la Chambre en forme de
prêt à Messire Daveluy, curé de la paroisse
de Saint-Louis de Lotbinière et aux marguilliers de l'Oeuvre
et Fabrique d'icelle, sous leur garantie et responsabilité,
pour être immédiatement employée au soulagement
de quarante-neuf familles tellement en détresse dans
la dite paroisse.
On apprend donc que le curé
a déjà reçu une avance de huit cents livres...
et que cette somme contribuera à soulager... quarante-neuf
familles. On avait déjà parlé de quatre-vingt-trois,
puis de trente-cinq... La Chambre, en son entier, acquiesça
à cette proposition le 16 janvier. On l'apprend dans
le rapport soumis par M. Larue, dont voici un extrait...
Résolu... Que c'est
l'opinion de ce comité, qu'en addition à la somme
de deux cents livres courant déjà votée
par cette Chambre pour subvenir au soutien de trente-cinq familles
de la paroisse de Saint-Louis de Lotbinière, manquant
totalement de moyens de subsistance, une somme n'excédant
point huit cents livres courant, soit avancée en forme
de prêt au curé de la dite paroisse et aux marguilliers
de l'Oeuvre et Fabrique d'icelle, sous leurs garantie et responsabilité,
et sur la responsabilité individuelle des dits curé
et marguilliers, pour être le tout employé au soulagement
des familles en telle détresse en la dite paroisse de
Saint-Louis de Lotbinière.
Quel charabia pour donner nourriture
et chaleur aux pauvres!
Un vote fut quand même
pris: vingt bulletins furent favorables à la requête,
mais il y eut quatre votes négatifs. On ignore les noms
de ces quatre serviteurs de l'État qui auraient souhaité
que les miséreux de Lotbinière, en cet hiver de
1828-1829, crèvent de faim et de froid.
Un autre vote fut pris le
24 janvier. Puis le bill fut porté au Conseil législatif...
Mais rien n'est encore certain. Un dernier vote devait être
pris le 28 janvier, suite à un troisième rapport
du comité spécial. Vint le 28 janvier. Autre déception
pour les gens de Lotbinière: «Sur motion de M.
Cuvillier, secondé par M Raymond... il fut ordonné...
que le dit ordre du jour soit remis au six février prochain».
Le six février venu, l'ordre du jour fut remis... «à
mercredi prochain».
Quoi qu'il en soit, le vendredi
30 janvier 1829, on apprend que le Conseil législatif
a passé sans aucun amendement le bill suivant:
Acte pour autoriser l'avance
d'une certaine somme d'argent y mentionnée à l'effet
de secourir certains habitants de Lotbinière dans leur
détresse causée par le manque de la récolte
dernière.
C'est le 14 mars que Son Excellence
a bien voulu donner, au nom de Sa Majesté, la sanction
royale au bill qui allait peut-être soulager les habitants
de Lotbinière.
Fallait-il attendre plus de
deux mois pour secourir les paroissiens de Lotbinière?
Fallait-il laisser passer les deux mois les plus rigoureux et
les plus cruels de l'hiver pour que les gens de Lotbinière
puissent trouver chaleur et nourriture.
Pour mémoire, il est
bon de se rappeler que c'est ce même Sir James Kempt qui,
quelques mois plus tard - à la fin de septembre 1829
- «grimpera dans les rideaux» et fera une crise
de nerfs à la suite de l'allocution prononcée
par l'abbé Étienne Chartier lors de l'inauguration
du collège de Sainte-Anne-de-la-Pocatière. Kempt
avait même insisté auprès de l'évêque
de Québec pour que ce dernier montre le chemin de l'exil
à ce jeune prêtre éducateur qui s'était
réjoui avec raison de ce que cette nouvelle maison d'éducation
allait permettre aux jeunes Canadiens de mieux se défendre
contre le pouvoir envahissant et dominateur des Britanniques.
Le Saguenay connaît aussi
la misère
Chaque nouvelle année
amenait son lot de misère. Nombreuses furent les paroisses
du Bas-Canada à en souffrir. Après Lotbinière,
en 1829, on pourrait revivre, à travers La Minerve de
novembre 1833, la situation du grand comté de Saguenay.
Après avoir révélé,
en date du 25 novembre, qu'«une députation de Gaspé
a obtenu de Son Excellence 300 quarts de farine pour les habitants
en détresse de cette partie éloignée du
pays», la feuille de Ludger Duvernay affirme que «le
même inconvénient existe presque au même
degré pour le comté de Saguenay». Les deux
régions souffraient d'un manque de vivres que leur éloignement
rendait encore plus difficile à combler.
Il devenait urgent de diriger
des secours vers le Saguenay avant «la clôture de
la navigation», autrement ce serait la disette assurée
«dans les parties affligées». Il était
impensable d'acheminer des provisions vers cette région
en utilisant le Chemin des Caps. Le transport aurait alors coûté
aussi cher que la nourriture. Partout on déplorait que
le gouvernement n'ait pas «pris d'avance toutes les précautions
nécessaires» pour éviter d'avoir recours
a des solutions d'urgence. Refuser d'aider les gens du saguenay
serait faire preuve d'inhumanité.
Le gouvernement aurait dû
pouvoir mesurer les conséquences néfastes de la
gelée, tout comme il aurait pu s'y prendre à temps
pour éviter que les habitants ne soient confrontés
à une aussi grave épreuve. Pourquoi attendre l'hiver
pour porter secours?
C'est le député
du comté, le Dr Tessier, qui prit l'initiative d'ameuter
le gouvernement et de demander de l'aide, assisté en
cela de quelques marchands et notables. Une lettre adressée
au Gouverneur le suppliait «d'exercer la bienveillance
paternelle du souverain en faveur des sujets de Sa Majesté
qui souffraient d'un grave manque de récoltes».
Les signataires de cette requête insistaient sur l'urgence
d'agir, face à la venue de l'hiver et à la fermeture
des grandes voies navigables.
Prié de «détourner
les horreurs de la famine et de la désolation dont tant
de familles sont menacées durant l'hiver qui approche»,
on allait même jusqu'à assurer Son excellence qu'il
se mériterait, par cette action bienveillante et méritoire»
la sincère approbation de la prochaine Législature.
Dans le mémoire qui
accompagnait cette pressante supplique, les signataires affirmaient,
qu'en raison de la perte des deux dernières récoltes,
«un grand nombre de familles étaient menacées
de périr durant l'hiver qui approche, sans des secours
alimentaires immédiats». Ils imploraient le gouverneur
d'agir «dans l'intérêt de l'humanité
affligée». Ces Messieurs avaient l'espoir de voir
le Gouverneur en chef prendre «en sa gracieuse considération
les misères et le péril dont est menacé
le comté du Saguenay, et accorderait tel moyen de protection
que dans sa sagesse elle jugerait convenable».
La requête portait six
signatures: un notaire, un médecin et quatre marchands
dont trois étaient aussi capitaines de milice. Le député
Xavier Tessier avait lui aussi signé le document.
Un gouverneur méprisant
C'est le secrétaire
de Son Excellence (le lieutenant colonel Craig) qui répondit,
au nom du Gouverneur, dès le lendemain. Immense déception
et véritable outrage aux gens du saguenay: c'était
NON.
Son Excellence reconnaissait
bien candidement que «la possibilité d'une détresse
partielle en conséquence du manque des récoltes
dans certaines parties de la province n'avait pas échappée
à sa connaissance».
Par contre, c'est avec une
vive arrogance qu'il reprocha aux délégués
du Saguenay venus solliciter du secours... de n'être pas
venus plus tôt. Son Excellence trouvait même «extraordinaire»
qu'ils aient tant attendu, face à cette détresse
(en supposant qu'elle existe) pour sonner l'alarme. Son Excellence,
par la plume de son secrétaire, écrit...
Cette communication tardive
de votre part et de la part des individus qui ont signé
le mémoire qui accompagnait votre lettre, paraît
à Son Excellence d'autant plus extraordinaire que la
perspective de la détresse, en supposant qu'elle existe,
doit avoir été apparente longtemps auparavant
et à vous et à eux.
Avant d'adresser des reproches
aux porteurs de la supplique et de leur dire NON, Son Excellence,
dans sa candeur méprisante, avoua nettement qu'il avait
lui-même prévu cette possible disette, cause d'une
immense détresse.
Devant cet insultant refus,
M. Tessier fit bien remarquer que ce que les affligés
du Saguenay allaient trouver extraordinaire, ce ne serait pas
le comportement des délégués mais plutôt
la conduite irresponsable de Son Excellence...
Les habitants du Saguenay
auront un bien plus grand motif de regret, lorsqu'ils apprendront
par votre lettre que la possibilité de la détresse
dont ils sont affligés n'avait pas échappé
à la connaissance de Sa Seigneurie, sans que pourtant
l'Exécutif se soit nullement mis en peine de s'assurer
de l'étendue de cette détresse, ou des moyens
d'y porter remède.
Et pourtant, trois goélettes
venaient justement de quitter Québec. Elles auraient
pu emporter apporter quelques soulagements au Saguenay. Mais
Son Excellence a dit NON.