Faire la fête au cimetière
Sur la Côte-de-la-Montagne En grimpant au Cap-aux-Diamants par ce qui semble déjà s'appeler «Côte-de-la-Montagne», nous remarquons à notre droite, à peu près à mi-chemin, le cimetière où l'on inhume depuis l'hivernement de 1608-1609... Il précise sa localisation quelques pages plus loin... Dans la Côte-de-la-Montagne qui conduit à la basse ville. nous remarquons à gauche le four à briques aménagé par les Cent-Associés et maintenant propriété de la Communauté des Habitants, contigu au cimetière de 1608 qui sert toujours à la paroisse.» Si les Jésuites ridiculisent les Sauvages en disant qu'ils s'asseoient en guenon, ils ont ont aussi remarqué que chez les Blancs, les illustres personnages ont tendance à vouloir perpétuer leur mémoire «avec marbres et porphyres». Par ailleurs, on a beau relire la narration des voyages de Jacques Cartier, aucune mention n'y est faite de l'endroit où les dépouilles des membres de son équipage, morts du scorbut, auraient été inhumés. Ni de quelle façon, ni où, ni comment. Et ils sont décédés en plein hiver, par grand froid. Archéologues, ethnologues et historiens nous en apprendront sans doute beaucoup plus dans les années à venir, puisque l'intérêt sans cesse davantage marqué à l'égard du patrimoine funéraire du Québec, fera en sorte que notre connaissance de ce patrimoine - et en particulier les cimetières - s'approfondira. Non seulement nous en connaîtrons les richesses et les particularités, mais aussi les origines ou plutôt les étapes de leur implantation sur le territoire. Souvent situé à proximité de l'église, il forme avec le presbytère et souvent le collège ou le couvent, un ensemble institutionnel remarquable et bien visible dans le paysage. Nombreux sont les exemples, au Québec, où le cimetière jouxte immédiatement la maison de Dieu. Quelques pas séparent alors le lieu du dernier repos des fonds baptismaux. Entre ces deux lieux, entre le commencement et la fin, il y a l'espace et le temps d'une vie. Malheureusement, les cimetières sont trop souvent des espaces de silence, des espaces de mémoire oubliée. S'ils n'alignent pas leurs allées à deux pas de l'église ou le long d'une voie passante, au coeur de la ville ou du village, ils disparaissent de notre univers. Il arrive, cependant, que dans certaines paroisses, un fois par année, on convoque la communauté à une cérémonie de mémoire collective. On parle encore alors de «pèlerinage au cimetière» ou, avec plus de justesse et de sensibilité, de la «fête du cimetière». C'est ce que disent les anciens de mon village. Dans bien des paroisses, c'est l'automne qui ramène le pèlerinage annuel au cimetière. Il s'agit d'une tradition ou d'une coutume ancrée si profondément dans les mentalités que l'on parle souvent davantage de la «Fête du cimetière» que du pèlerinage. Pourtant, à première vue, le cimetière n'est certainement pas un endroit qui devrait se prêter à une fête au sens où nous l'entendons habituellement de nos jours. Mais à bien y songer, n'est-ce pas là que les vivants retrouvent - au moins une fois par année - le souvenir presque palpable de leurs parents et amis défunts. Voilà pourquoi ces retrouvailles revêtent aux yeux de plusieurs l'allure d'une fête. Quoi de plus compréhensible et de plus vrai. Aller prier ou simplement se recueillir tous ensemble en ce lieu temporel où reposent ceux que nous avons aimés et aux côtés desquels nous avons longtemps vécu mérite bien que l'on parle d'une fête. Dans plusieurs familles, ce rendez-vous annuel est aussi une occasion de rencontre pour les autres membres de la famille dispersés parfois aux quatre coins de l'horizon. Oncles et tantes, frères et soeurs profitent souvent de cette occasion pour revenir dans le village natal rendre visite aux cousins et aux cousines quand ce n'est pas aux autres membres de la parenté immédiate. Réunis autour de la chapelle ou de la grande croix, nous revoyons tous ensemble, l'espace d'un instant trop bref, les événements marquants qui ont jalonné l'histoire de nos familles et même de nos vies. Un moment d'émotion et de tendresse Moments d'émotion et de tendresse à la fois que ces quelques minutes de retour sur soi-même, en songeant à tous ceux que nous avons connus et aimés, auprès de qui nous avons vécu de si belles heures et qui nous ont quittés trop tôt. Les allées discrètes et silencieuses du cimetière paroissial deviennent pour tous les lieux du souvenir et de l'amour retrouvé. Heureusement, la foi console et raffermit notre espérance. Nous retrouverons un jour ceux et celles qui sont partis et auxquels nous ne cessons de penser. Un cimetière c'est aussi un livre d'histoire grand ouvert sur des centaines et des milliers de vies. Grandes et petites pierres tombales rappellent le passage parmi nous de quelques personnages célèbres: curés, députés, riches marchands, médecins de grande renommée. Mais le peuple du cimetière est fait avant tout d'humbles gens, de gens «bien ordinaires», journaliers et agriculteurs, ouvriers et instituteurs, mères et pères de familles. Il suffit de passer quelques minutes dans les allées du cimetière pour revivre intensément quelques grands moments de notre histoire. Le simple rappel d'un nom sur une pierre tombale évoquera parfois des événements qui ont marqué profondément notre destin. Ainsi, plusieurs cimetières de la région conservent toujours les restes de quelques personnages fort connus sous le régime seigneurial. Il ne serait pas irrespectueux de dire que chaque paroisse de la région, dans son cimetière, conserve «vivant» le souvenir de quelques grands personnages mais garde surtout avec amour les restes précieux de ceux et celles qui ont marqué de leur travail quotidien la vie de la paroisse. Aussi étonnant que cela puisse sembler, c'est peut-être au cimetière que nous trouvons nos meilleures raisons de vivre, sinon les plus belles leçons de vie. Pourquoi ne pas aller y faire la fête? Dans la foulée du récent colloque dédié au patrimoine funéraire du Québec, organisé conjointement par la Fédération des sociétés d'histoire du Québec et le Quebec Anglophone Heritage Network, il y aurait intérêt à consulter le site internet de la Fondation du patrimoine religieux du Québec. On y trouvera une notice de grand intérêt consacrée aux chapelles funéraires et aux cimetières par Charles Bourget. Par ailleurs, dans Les arts sacrés au Québec (Éditions de Mortagne), le professeur Jean Simard nous montre comment «le Québec apparaît souvent comme une terre littéralement colonisée par le ciel». Cette emprise du sacré sur le terrain se fait par la toponymie, mais aussi par des signes matériels comme, entre autres, les croix de chemins, les calvaires et les cimetières. On y apprend entre autres que c'est à l'Anse-Saint-Jean et à Saint-Fulgence, au Saguenay, à Saint-Malachie et à Saint-Séverin, dans la Beauce, que l'on trouve les plus belles croix de cimetière. Entre la croix de Cartier, à Gaspé, et celle de Maisonneuve, sur le Mont-Royal, c'est tout un pays qui se souvent.
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