Il faut parler des vues du député sur les forêts
et les «pouvoirs d'eau», fournisseurs d'«énergie
lumineuse». Après avoir déclaré que
«nous avons les plus belles forêts
du monde, les plus riches et les plus variées en essences»,
Sauvé adresse un vibrant appel au gouvernement afin qu'il
se garde bien de livrer toutes ces richesses aux exploiteurs.
Il parle des forêts avec démesure, allant même
jusqu'à dire que la province de Québec possède
«des forêts plus considérables
que celles de tout autre pays du monde, la Russie comprise».
Il faudrait, selon lui, jumeler
l'exploitation de ces forêts avec la bonne utilisation de
nos nombreux «pouvoirs d'eau». Après avoir
protesté avec véhémence contre les privilèges
consentis à la Montreal Light, Heat
& Power, il se met à rêver de tous les
avantages que l'on pourrait tirer de la mise en valeur et de l'exploitation
énergétique du Saint-Laurent et des rivières
des Laurentides.
Son grand respect pour l'Angleterre
12 janvier
1915.- Au moment où la «mère-patrie»
cherche du renfort pour affronter les affres de la guerre, le
député de Deux-Montagnes clame haut et fort son
affection envers l'Angleterre et l'Empire britannique...
Le Canada, principale colonie
britannique, n'a pas voulu refuser son concours à l'Angleterre
qui est engagée dans la grande lutte pour la défense
des droits et de la civilisation et pour sauvegarder ses intérêts.
Et, sans y être contraints (...) nous avons cru que c'était
notre devoir d'apporter notre large part de contribution, autant
pour affirmer, non plus par des paroles, mais par des actes dignes
de ceux de nos pères, notre loyauté, notre patriotisme
et notre générosité que pour sauvegarder
nos intérêts. Cette question d'honneur impose au
pays de lourds sacrifices (...) et je sais que les Canadiens français
feront leur devoir.
Outre ce vibrant témoignage
de fidélité à l'égard de l'Angleterre,
le député de Deux-Montagnes en profita pour mettre
en doute l'intégrité et l'honnêteté
intellectuelle des libéraux. «Les
libéraux sont des gens pratiques, ils parlent suivant que
cela fait leur affaire». La moralité politique
des gens du pouvoir aurait alors été bien douteuse
aux yeux de l'orateur. Ils les accusaient de confondre leurs principes
et leurs affaires. Il le disait en termes très clairs...
«Leurs propres affaires font leurs
principes».
Cette intervention particulière
d'Arthur Sauvé, comme plusieurs autres, était un
véritable «fourre-tout». Une fois l'Angleterre
encensée, Sauvé dénonça le chef nationaliste
Henri Bourassa qui s'opposait à la participation du Canada
au conflit mondial... tout en le qualifiant du plus grand orateur,
du plus brillant journaliste du pays et en reconnaissant en lui
«l'un des plus sincères patriotes
du pays».
Arthur Sauvé utilisera
souvent la tribune qui lui est offerte pour manifester ses sentiments
patriotiques. Il affirme même qu'il est permis de changer
parfois d'opinion. En dehors de l'Assemblée législative,
on parlerait plutôt de «virer capot». C'est
en vantant les mérites de George-Étienne Cartier
qu'il reconnaît humblement qu'«il faut bien modifier
notre opinion suivant les événements». Et
il ajoute immédiatement... «Cartier
de 1867 n'était pas le Cartier de 1837». Difficile
d'inspirer confiance quand on tourne ainsi sa veste!
Une telle affirmation est inquiétante
et nébuleuse. Que devons-nous comprendre? Sauvé
semble reconnaître que Cartier aurait été
dans l'erreur dans son action politique de 1837 alors qu'on disait
de lui qu'il était un jeune patriote dynamique. Bien sûr,
chacun sait que Cartier qui, en 1867, était devenu un «Père
de la Confédération» a largement profité
de son poste de ministre. Il faut rappeler que s'il fut, entre
autres, l'un des plus ardents promoteurs de la construction d'un
chemin de fer transcanadien, il était en même temps
l'un des principaux avocats des entreprises ferroviaires. Sa main
gauche n'ignorait pas ce que recevait sa main droite. Quand Sauvé
laisse entendre que Cartier aurait pu «se tromper de camp»
en 1837, veut-il laisser entendre qu'il n'aurait pas dû
approuver la cause des Patriotes? Nous ne le saurons jamais, et
c'est dommage. Mais une telle allégation de la part de
Sauvé laisse songeur quant à sa position face aux
événements de 1837.
Plusieurs travaux historiques
récents et de haute tenue laissent pourtant planer un doute
sur les sentiments «patriotiques» de Cartier, tout
comme sur ceux de Louis-Hippolyte LaFontaine et d'Étienne
Parent. Devenus fort dociles après 1837, tous les trois
ont bien profité des faveurs du conquérant... L'opinion
de Sauvé est d'autant plus troublante qu'en maintes occasions
il a dit et redit le respect et l'admiration qu'il avait pour
les Patriotes.
Dieu, la famille et la race
8 novembre
1916.- Arthur Sauvé est devenu chef de l'opposition
en novembre 1916. Tout un défi quand on songe que les troupes
conservatrices à Québec ne comptaient alors que
six membres, trois francophones et trois anglophones, dont un
combattait outre-mer. Outre Arthur Sauvé, les deux députés
de langue française étaient MM. Narcisse Turcotte
(Lac-Saint-Jean) et Pierre D'Auteuil (Charlevoix). Deux graves
préoccupations occupaient en ces temps les esprits: la
conscription et la question des écoles françaises
en Ontario.
Mais Arthur Sauvé était
un homme de coeur et ne reculait pas devant ses devoirs. Il fit
part de ses sentiments et de son était d'esprit à
tous ses collègues de l'Assemblée législative
dans son adresse en réponse au discours du trône,
le 8 novembre 1916...
Le siège qui m'est désigné
et qui a été occupé tour à tour par
les hommes éminents des deux partis, ce siège qui
fut pour quelques-uns d'entre eux un rapide moyen d'escalader
le Capitole et, pour d'autres, un tombeau politique, je ne m'en
crois pas digne, et, si je l'accepte, c'est à cause des
circonstances, et parce que je hais la lâcheté (...)
pour être le gardien de nos plus belles traditions nationales
(...) pour être l'artisan honnête du développement
et de la prospérité de notre pays et en particulier
de notre province de Québec. Bien que j'en aie le désir
le plus ardent, je n'ai ni le talent ni la fortune pour remplir
efficacement ce rôle...
L'honneur
de mon nom, je le dois à Dieu, à ma famille, à
ma race. Si la Providence ne m'a
pas donné un talent brillant, elle m'a donné une
boussole assez sûre, une conscience éveillée
et un coeur capable de battre sous le drapeau de ma patrie.
Arthur Sauvé se plaisait
à répéter qu'il avait accepté d'occuper
le siège du chef de l'opposition «en
attendant que le Parti conservateur régularise sa position
et choisisse un homme dont les moyens lui permettent de consacrer
tout son temps à sa province sans aucune indemnité».
Et il ajoutait avec fierté...
Je reprendrai alors heureux
le modeste siège pour représenter le mieux possible
le beau comté de Deux-Montages qui m'a donné un
si éclatant témoignage de confiance et de fidélité.
L'indépendance du Québec
17 janvier
1918.- La décision du premier ministre du Canada,
Robert Borden, de décréter la conscription le 17
mai 1917, avait provoqué de vives réactions à
travers toute la province, et même des émeutes dans
la ville de Québec. Au Canada français, les passions
se déchaînent et au parlement québécois
on est unanime à dire «non» à cette
décision d'Ottawa. Mais les conservateurs du Québec
sont quand même gênés de s'opposer à
leurs grands frères du fédéral. Arthur Sauvé
a des états d'âme et pour s'en sortir dignement et
sauver la face, il réclame un référendum
afin d'appuyer sa décision sur l'opinion populaire. Se
réfugier derrière la décision des autres
n'est guère courageux.
Lomer Gouin est intransigeant
et nettement hostile à toute forme de conscription. Au
cours d'une grande assemblée publique il déclarera
même qu'il «n'y a pas de puissance
au monde qui puisse imposer la conscription malgré la volonté
de toute la population canadienne». Il n'en fallait
pas plus pour que la presse anglophone du pays déverse
son fiel à pleins tonneaux sur les Canadiens français...
comme en 1837. Aux injures et aux insultes d'ajoutent les insinuations
les plus malveillantes. Le «Reste du Canada» se soulève
contre la province de Québec en évoquant la menace
de la domination du français au Canada.
Hors Québec, on clamait
qu'un vote pour les libéraux du premier ministre québécois
Lomer Gouin et du député nationaliste (et anti-conscriptioniste)
Henri Bourassa serait un vote contre les combattants déjà
au front, contre l'Angleterre et pour l'Allemagne! Les anglophones
et les autres provinces canadiennes ont alors fait preuve du fanatisme
le plus débridé. Ce ne sera pas la dernière
fois.
Il y eut des élections
fédérales le 17 décembre 1917. Les résultats
consacrèrent d'une façon très évidente
l'isolement politique du Québec qui, en votant pour le
parti libéral de Sir Wilfrid Laurier, se prononça
nettement contre la conscription et la participation à
la guerre aux côtés de la Grande-Bretagne. Au Québec,
les conservateurs fédéraux n'avaient fait élire
que trois députés... de langue anglaise, bien entendu.
C'est dans cette atmosphère
de crise que s'ouvrit la session du parlement québécois
le 4 décembre 1917. Au cours de la campagne électorale
fédérale, le Toronto Mail
and Empire alla même jusqu'à écrire...
«Le Québec provoque la guerre
de race. Si Laurier gagne les élections, les Anglais devront
quitter la province». On entendra encore des bêtises
semblables 50 ans plus tard. C'est donc dans un contexte fort
malsain que le 21 décembre 1917 le député
libéral du comté de Lotbinière, M. Joseph-Napoléon
Francoeur, présenta un avis de motion ainsi rédigé:
Que cette Chambre est d'avis
que la province de Québec serait disposée à
accepter la rupture du pacte fédératif de 1867 si
dans les autres provinces on croit qu'elle est un obstacle à
l'union, au progrès et au développement du Canada.
Arrêtons-nous aux réactions
et aux paroles d'Arthur Sauvé, alors chef de l'opposition.
Nous y découvrirons, en plus d'un acte de foi en la Confédération
et une déclaration de fidélité envers son
pays, un plaidoyer équivoque, ambivalent, plein de restrictions
et d'hésitations... prononcé par un politicien qui
ne veut déplaire à personne et qui, au moment où
il prononça son discours, aurait sans doute préféré
se voir ailleurs, à la chasse, par exemple, avec ses amis
de Deux-Montagnes...
Si Arthur Sauvé avait
vécu en 1837, à l'époque des Patriotes de
son coin de pays, il aurait sans doute déployé des
efforts terribles pour plaire aux deux camps... Peut-être
aurait-il été «patriote» avec les uns,
et «loyaliste et bureaucrate» avec les autres.
Ses premières déclarations
sont significatives. Après avoir reconnu naïvement
qu'il appartient «à un parti
qui n'est pas beaucoup en faveur dans ma province»,
il ajoute qu'il n'est ni un tory ni un impérialiste. Il
tient à faire cette déclaration, ajoute-t-il, «en
toute sincérité afin que l'on ne donne pas à
mon discours une fausse interprétation». En
un mot c'est presque reconnaître qu'il a choisi le mauvais
parti, mais que lui au moins il est sincère et ses intentions
sont honnêtes. C'est à n'y rien comprendre. La situation
se complique quand il avoue s'alimenter politiquement à
deux idéologies:
Je suis de l'école libérale
de Lafontaine, de Morin, de Cartier, de Chapleau. J'en suis après
avoir étudié leurs principes et leurs oeuvres immortelles.
Je suis du Parti conservateur fondé par Morin, Taché
et Cartier sur les remparts qu'ils ont élevés de
concert avec Lafontaine.
Comprenne qui pourra! Morin
doit se retourner dans sa tombe mais Cartier doit être bien
fier de cette nouvelle image, lui qui en 1867 reniait ses principes
de 1837. Devant de telles prémisses, comment allons-nous
interpréter la suite des déclarations de Sauvé
si son jugement s'appuie sur des réflexions aussi ambivalentes?
Homme d'illusion, d'hésitation
et de soumission
Sauvé hésite à
se prononcer. Il regrette que cette question de la séparation
n'ait pas été adressée à Ottawa plutôt
qu'à Québec. Autrement dit, pourquoi ne pas demander
aux autres provinces si elles veulent bien encore du Québec?
Après avoir dit que la majorité de la population
canadienne est loyale et juste, il se demande pourquoi faudrait-il
s'en séparer. Pourquoi se priver, affirme-t-il, de la Confédération
qui «laisse aux provinces la pleine
liberté de sauvegarder leurs intérêts particuliers»?
Sauvé appelle souvent
George-Étienne Cartier à son secours... «J'affirme
et je dis que la Confédération a été
faite par Cartier pour nous, les Canadiens français, pour
nous assurer notre autonomie, ici et ailleurs, aussi dans les
autres provinces, pour nous conserver nos droits».
Sauvé ne parle jamais de l'«autre» Cartier,
celui qui a bien profité de la Confédération.
Et qui rappellera qu'au moment où ce même Cartier
ne trouvait pas à se faire élire dans la province
de Québec, c'est le «vilain» Louis Riel qui
lui cédait son siège au Manitoba... à la
demande d'un digne évêque. En 1885, c'est pourtant
le gouvernement conservateur de Cartier qui mènera Louis
Riel à l'échafaud. Sauvé ne parle jamais
de la face cachée de Cartier.
Sauvé prêche la
résignation... «Il faut être
patient et endurer les maux qui peuvent de temps à autre
résulter du régime dont nous sommes dotés».
Tout en se disant opposé à la conscription, il ne
suggère pas moins... «maintenant
qu'elle est mise en application, nous devons être assez
courageux pour nous y soumettre». Arthur Sauvé
prônait le courage de la soumission!
En vérité la motion
Francoeur sur la rupture du pacte fédératif a permis
aux membres de l'Assemblée législative du Québec
de répliquer aux attaques des francophobes et de se faire
justice en quelque sorte. C'était avant tout une question
d'honneur et de respect. Tout le monde était content et
il n'y eut même pas de vote. Retenons quand même cette
autre profession de foi d'Arthur Sauvé:
Je suis Canadien français
et j'entends rester Canadien français, avec le même
esprit patriotique et les mêmes aspirations nationales qui
animèrent mes ancêtres politiques. Je me proclame
ainsi, non pour rechercher les faveurs populaires, mais uniquement
parce que le sang qui bout dans mes veines n'est pas de l'eau
jaune, mais un sang qui ne saurait mentir, un sang qui a fait
des martyrs et des héros, un sang qui a fait un peuple
dont l'épopée ne peut être comparée
qu'à celle des grandes nations du monde. Pourquoi demander
la séparation ou insinuer que nous sommes prêts pour
la séparation que ce soit par déclaration ou par
insinuation? Je dis: non. Nous devrions dire que nous ne sommes
pas prêts et que nous ne voulons pas nous retirer de la
Confédération, parce que j'affirme et je dis que
la Confédération a été faite pour
nous, les Canadiens français, pour assurer notre autonomie,
ici et ailleurs, aussi dans les autres provinces, pour conserver
nos droits.
S'il se disait Canadien
français et entendait le rester, Arthur Sauvé clamait
également haut et fort qu'il était citoyen britannique
et qu'il était fier de ce titre. À chacun de juger.
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