La «conception fédérale»
de la propriété
Avec Claude, j'ai bien examiné
le bail proposé par le fédéral. Je lui
ai fait remarquer qu'il s'agissait d'un bail de cinq ans et
qu'au bout de cinq ans la grange qu'il se proposait de construire
lui-même deviendrait automatiquement la propriété
de la SIC (i.e. la Société immobilière
du Canada dont le président était Jean-Pierre
Goyer, l'ancien ministre des Postes). Il a alors fait des pieds
et des mains pour tenter de faire disparaître cette clause-là.
En un mot, il ne voulait pas payer loyer sur la grange qu'il
bâtirait de ses propres mains et il ne voulait surtout
pas en perdre la propriété.
N'importe qui aurait compris
ça, mais pas Goyer qui avait déjà affirmé
catégoriquement... «Tout
ce que vous avez bâti, ça nous appartient».
En résumé, la
situation était la suivante: Girard montait une grange
avec ses biens et son travail et cette grange allait devenir
la propriété du fédéral. Par-dessus
le marché, il serait obligé de payer un loyer.
Confiant mais sans illusions, Girard a quand même demandé
l'autorisation de reconstruire sa grange dont il avait un urgent
besoin.
Mais il a demandé en
même temps aux fonctionnaires de la SIC une reconnaissance
de propriété. Il voulait qu'on lui signe un papier
officiel attestant qu'il serait bel et bien le véritable
propriétaire de «sa» grange et que si jamais
il venait à quitter le territoire ou à cesser
d'exploiter sa terre le fédéral serait obligé
de lui payer la grange en question. Il leur avait dit: «Vous
me la paierez si jamais je pars». À la SIC, personne
ne semblait d'accord.
Girard s'est donc adressé
à la ville de Mirabel pour obtenir son permis. L'inspecteur
de la ville avait pris connaissance de sa demande et du plan
de construction qui l'accompagnait. Tout était conforme
aux normes et règlements de la municipalité. La
grange prévue répondait à toutes les conditions
en vigueur sur le territoire. Entre autres, elle était
à la bonne distance des voisins et des chemins. Toutefois,
la ville ne pouvait pas autoriser cette construction et donner
le permis souhaité tant que le gouvernement ne donnerait
pas lui-même à la ville la permission d'accorder
ce même permis.
Il a fallu que nous réagissions
fermement. Devant tant d'illogisme et surtout devant un tel
manque de respect à l'égard des cultivateurs,
on a décidé de prendre l'affaire en mains et le
CIAC (Centre d'information et d'animation communautaire) s'est
impliqué directement dans la reconstruction de la fameuse
grange qui devenait un nouveau symbole de notre lutte contre
l'injustice élevée au rang de système.
Nous étions rendus
au mois de juin. Il aurait été inutile d'attendre
encore. Dans deux ans, nous aurions toujours été
au même point. Il n'y avait rien à attendre du
fédéral. C'est le C.I.A.C. qui a fortement suggéré
à Claude Girard de se lancer dans la reconstruction.
En même temps, nous l'avons assuré de notre support
et de notre aide, même pour monter la grange.
La solidarité des expropriés
Nos membres ont compris que
ce qui arrivait à Girard pouvait leur arriver n'importe
quand. C'est dans une assemblée où tous les gars
étaient chauffés à blanc qu'on a décidé
de faire une corvée pour défier le fédéral
et rendre service à Girard. Il n'était pas possible
d'accepter que les vaches de Girard passent l'hiver dehors.
Les cultivateurs du rang avaient
tous en mémoire l'hiver précédent et n'avaient
pas envie de voir leur voisin passer encore cinq ou six mois
dans la misère. Chacun se rappelait comment il avait
dû faire pour soigner ses vaches entassées dans
le coin de la vieille grange qui n'avait pas été
emporté par le vent. Il était obligé d'enlever
la neige et de tirer de peine et de misère les balles
de foin en-dessous du plastique pour donner à manger
aux bêtes.
Depuis plusieurs générations
nous partagions le même territoire et nous connaissions
les mêmes misères, il n'était donc pas question
pour nous de le laisser tomber. Fallait lui donner un coup de
main. Dans l'esprit de tout le monde, c'était bien clair
qu'il fallait rebâtir la grange et ne jamais la donner
au fédéral. On devait gagner cette bataille parce
que, d'une certaine façon, elle nous concernait tous.
Ce qui était réellement en jeu dans ce dossier
c'était la propriété de nos investissements.
Ce que Girard gagnerait, ce sont tous les habitants qui le gagneraient
également. Si Girard venait à bout de bâtir
sa grange et de la garder bien à lui, on pourrait garder
tout ce que nous avions construit ou amélioré:
silos, remises, travaux de drainage, etc.
La reconstruction de la grange
de notre ami Claude Girard a été, malgré
tout, une merveilleuse aventure. On a commencé à
rebâtir discrètement, sans trop le faire voir ouvertement.
Tu sais... quand tu bâtis une grange, il y a des techniques
particulières, ce n'est pas comme pour une maison. Il
y a d'abord le bois à préparer et les arches à
faire. Tous les morceaux sont taillés d'avance au sol.
Après ça, on a travaillé aux fondations
et on a fait le ciment pour recevoir les poteaux qui allaient
porter les soliveaux de charge. Une quinzaine d'hommes ont passé
une semaine à tout mettre en place.
Pendant qu'on s'affairait
ensemble à préparer la construction, le fédéral
a envoyé une facture de $1 500 - si je me souviens bien
- à Claude Girard, pour les frais de démolition
de sa grange qu'il démolissait lui-même. Il n'avait
pas du tout l'intention de laisser jeter sa vieille grange par
terre par des entrepreneurs en démolition pour la bonne
raison qu'il comptait se servir d'une partie de son ancien solage
et qu'il pouvait récupérer un bon lot de planches
encore utilisables.
Juste au moment où
tout le monde se préparait à lever la grange,
un huissier s'est présenté de la part du fédéral,
bien entendu, pour donner avis à Girard qu'il avait besoin
d'un permis et que les travaux devaient être suspendus
en raison d'une injonction qui lui tombait sur la tête.
Donc... pas le droit de bâtir. Girard était sommé
de se présenter en cour dans les jours suivants afin
de répondre à cette injonction.
Sans hésitation, devant
une telle provocation, on a décidé d'aller en
cour, comme de raison. Mais avant d'aller en cour, on a tout
préparé ce qu'il fallait pour monter la grange...
sans la monter. Tout était taillé, bien préparé,
mesuré et placé aux bons endroits. Le passage
en cour a été plus que rapide. En réalité,
Girard et le CIAC ont pu prendre une entente à l'amiable
avec l'avocat désigné par le gouvernement fédéral.
L'entente n'était pas compliquée: la S.I.C. accorderait
la permission de bâtir à la condition que le tout
soit conforme aux exigences de la ville et que la ville de Mirabel
émette enfin son propre permis.
En apparence, tout était
bien simple. Mais en vérité c'est toute la ronde
des maudites folies qui recommençait. Pour être
conforme au permis de la ville de Mirabel, il fallait une autorisation
du fédéral, et pour obtenir une autorisation du
fédéral, il fallait aussi que Girard signe un
bail. Girard ne voulait pas se plier à une telle condition,
avec raison.
On a donc bouclé la
boucle. On revenait au point de départ. En cour, la SIC
se montrait généreuse et compréhensive.
En même temps qu'elle faisait voir son beau visage, elle
envoyait à la ville, par messager spécial, une
lettre d'avocat lui interdisant d'accorder le permis tant souhaité
par Girard.
Essayez de comprendre
ça: on nous donne l'autorisation à la condition
que nous obtenions le permis de la ville mais on défend
à la ville de nous l'accorder. Pendant que les fonctionnaires
du fédéral riaient de nous autres et s'amusaient
à nos dépens, Claude Girard devait toujours se
passer de la grange dont il avait besoin sur sa terre pour mettre
ses récoltes et ses animaux à l'abri. Il n'était
toujours pas question pour lui de signer son bail. En signant
le bail demandé par la SIC, il leur donnait sa grange
avant de la bâtir.

Les fonctionnaires ont
fait détruire la gare. Photo
: Gilles Boileau
La grange des expropriés
Devant cette situation d'urgence,
on s'est dit: Du foin, ça ne se fait pas au mois d'octobre.
Fallait réagir et aller vite. On a donc décidé
de monter «la grange des expropriés» avant
que la saison des foins ne commence. Si on avait trop attendu,
les cultivateurs auraient été occupés dans
leurs champs et Girard se serait retrouvé tout seul.
Nous n'avions ni le droit ni l'intention de l'abandonner.
La grange de Girard, nous
l'avons rebâtie tous ensemble. Maudit que c'était
beau de voir ça!
La chaîne de téléphones
s'est mise en branle, les voisins du rang et les amis de toute
les paroisses sont arrivés avec leurs outils; on s'est
retrouvé 75 hommes qui travaillaient en alternance, les
uns l'avant-midi, les autres l'après-midi. Les femmes
aussi ont apporté leur contribution.
Alors qu'on pensait bien avoir gagné la bataille pour
la grange de Girard, le fédéral a rebondi... avec
une nouvelle injonction. Cette fois, un autre huissier est venu
dire à Claude Girard qu'il était accusé
d'outrage à la magistrature. On l'accusait de ne pas
avoir respecté l'entente proposée auparavant stipulant
qu'il devait obtenir le fameux permis de la ville avant de relever
sa grange.
Une fois le permis obtenu,
comme le voulait l'entente, le juge devait ratifier officiellement
cette entente. Or comme Girard n'avait jamais été
capable d'avoir ce papier impossible, il est bien évident
qu'il n'avait jamais pu se représenter devant le juge
avec le précieux document.
Girard n'avait peut-être
pas de permis mais au moins il s'était battu avec dignité
et avait défendu ses droits les plus élémentaires.
On ne pouvait pas en dire autant de la S.I.C. qui était
en train de perdre la face de la plus belle façon.
En effet, le dossier Girard
prenait plus d'ampleur chaque jour, d'autant plus que le tonnerre
avait frappé deux de ses vaches. Quand le fédéral
nous a frappés avec sa dernière injonction, la
grange était déjà toute démanchée
et il ne restait plus qu'une étroite plate-forme de ciment
où Girard s'installait avec tout son gréement
pour tirer ses vaches du mieux qu'il pouvait. C'est là
que les grands journaux nous ont fait voir un agriculteur essayant
de traire ses vaches sous la pluie, comme un vrai misérable,
par la faute du fédéral qui ne cessait de le harceler.
C'était également
tout un problème pour les nourrir. Comme la moulée
était entreposée sous des couches de polythène,
à même la terre, il fallait faire attention pour
ne pas mettre de sable dans la mangeaille. Il n'en fallait pas
plus pour que tout le monde soit sympathique à la cause
de Claude et soit prêt à lui donner un bon coup
de main. Seul le fédéral s'entêtait à
ne pas vouloir lui donner son permis.
Finalement, on a fini
par décrocher un semblant de permis de la ville. Ce n'était
pas tout à fait le permis régulier mais une manière
de reconnaissance ou de droit de bâtir. Croyez-le ou non,
après des mois de tracasseries stupides et de démarches
inutiles, après tant de temps perdu, les autorités
ont recommencé à nous embêter parce que
le permis n'avait pas été accroché à
la bonne place. Il y eut de longues discussions pour savoir
si on devait l'afficher sur les murs de la chambre à
lait ou bien après la bâtisse principale. Jamais
personne dans notre groupe n'aurait pu imaginer qu'il aurait
été possible de faire perdre ainsi son temps à
du monde comme ça! Les fonctionnaires, dans leurs bureaux
climatisés, pouvaient se comporter comme des larves mais
nous autres, sur nos terres, les animaux devaient être
traits deux fois par jour et les récoltes ramassées.

Le fédéral
a incendié des maisons inutilement.
Photo : Gilles Boileau
Le CIAC fier de son drapeau
Après cela, est survenu
l'incident du drapeau. Tu te rappelles qu'on avait monté
le drapeau du CIAC sur le faîte de la grange aussitôt
qu'on a pu. Je pense même que tu étais là
cette journée-là. Le fédéral n'a
pas aimé ce geste de notre part et est intervenu encore
une fois auprès des juges pour que ces derniers punissent
Girard. Nous n'avions pas le droit, paraît-il, de hisser
notre emblème sur une bâtisse qui ne nous appartenait
pas. Depuis quand un locataire n'a-t-il pas le droit de mettre
le drapeau du Québec après ses poteaux de galerie
pour le 24 juin?
Pour le fédéral,
c'était une véritable profanation. Je me demande
cependant si les fonctionnaires auraient quand même cherché
à se venger de Girard et du CIAC si nous avions monté
le drapeau du Canada et sa feuille d'érable?
Pendant un certain temps,
nous avions cru que la SIC irait jusqu'à vouloir faire
mettre Girard en prison, tellement elle était furieuse
et voulait nous détruire de toutes ses forces. Si le
fédéral avait touché à Girard ou
à l'un d'entre nous, je te jure qu'on aurait été
les brasser en maudit.
La situation était
bien compliquée parce que le gouvernement était
propriétaire des terres. Était-ce là une
raison suffisante pour empêcher Girard de vouloir vivre
convenablement et pratiquer son métier d'agriculteur
comme il l'avait toujours fait dans le passé? Les fonctionnaires
manquaient de courage. Ils se servaient de la ville de Mirabel
pour faire mettre Girard à genoux. «Redonne-nous
d'abord ta grange, puis après ça on va te laisser
rebâtir».
Durant ce temps-là,
un grand danger avait surgi: parmi les expropriés, il
y avait un certain nombre de radicaux, des hommes et des femmes
qui étaient fatigués de discuter et qui étaient
prêts à prendre tous les moyens pour demeurer sur
leurs terres.
Quand tu ne crois plus au
système judiciaire ni en l'honnêteté des
hommes - ici il s'agissait plus précisément de
celle des fonctionnaires de la SIC - tu es souvent enclin à
poser des gestes irréparables pour te défendre
et sauver tes biens. Quelques-uns étaient bien décidés
à recourir à tous les moyens à leur disposition
pour éviter de se faire chasser de leurs terres et déposséder
de leurs biens. Quand on a bâti de ses sueurs sa maison
et sa grange, on ne les donne pas de bon coeur au premier imposteur.
Pour revenir au cas de Claude
Girard, le dossier a fini par se régler d'une bien drôle
de façon. Sa grange a été tolérée,
car nous n'avons jamais su si le document émis par la
ville de Mirabel était un permis officiel ou une simple
tolérance.
Par contre, ce qu'il faut
retenir avant tout de cette lutte longue et épuisante,
c'est que mon ami Claude Girard a gagné son point: il
n'a jamais signé de bail et n'a pas payé de loyer.
Dans cette triste histoire, le fédéral a perdu
la face sur toute la ligne. Tout ce que les fonctionnaires de
la SIC ont réussi à faire, ce fut de nous faire
perdre un temps précieux, à nous faire perdre
beaucoup d'argent et à faire beaucoup de mal à
plusieurs expropriés et à leurs familles qui ne
demandaient qu'à vivre en paix.
Claude Girard, aujourd'hui,
est redevenu producteur laitier. C'est un homme heureux, terriblement
heureux. Mais lui et les siens ont beaucoup souffert.
Ce sont des événements
comme ceux-là qui ont forgé une mentalité
de résistance à l'oppression. Ce que le fédéral
a fait subir à Claude Girard et à plusieurs de
nos membres nous a finalement rendu service. Notre objectif
était d'éviter de devenir des esclaves et d'être
obligés de nous mettre à genoux pour négocier
et récupérer nos biens.
* * * *
NDLR
- Si vous passez par la Côte Saint-Vincent, dans Mirabel,
vous y verrez toujours la «grange des expropriés».
Il faut voir dans cette construction un éloquent symbole
de solidarité et de fierté. La ferme est exploitée
par le fils de M. Girard, qui, maintenant à la retraite,
habite toujours à deux pas de là.
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