Jean Mauvide, un seigneur
de l'île d'Orléans (1701-1782)
Par ÉRIC
MAJOR
| À
proximité du village de Saint-Jean de l’île
d’Orléans, se dresse un imposant manoir seigneurial
dont la vue majestueuse captive quiconque est sensible à
l’histoire du Régime français et s’intéresse
au savoir-faire architectural de cette époque. Ayant fait
l’objet d’une restauration majeure tout récemment,
ce manoir conserve un grand pouvoir d’évocation et
constitue l’un des plus beaux fleurons patrimoniaux du Québec.
Néanmoins, malgré toute la renommée et la
visibilité dont il continue de jouir de nos jours, son
histoire reste par trop méconnue.
Il en est de même
concernant son fondateur, le seigneur Jean Mauvide, qui en fut
le premier possesseur et résident, et dont la vie et la
carrière demeurent quelque peu dans l’ombre. Cet
oubli s’explique mal cependant, puisqu’il fut une
figure importante de l’histoire orléanaise, témoin,
pendant près de soixante ans, de l’essor et du développement
de la seigneurie à un moment où s’élaborait
son organisation physique et sociale. De fait, les allusions à
Mauvide – à l’exception d’un bref article
qui lui a été consacré nommément –
sont pour le moins sommaires et anecdotiques. Pour remédier
à cet anonymat qui entoure la vie de Jean Mauvide, nous
avons souhaité puiser à toutes les sources possibles
(de première aussi bien que de seconde main) afin de réunir
toute l’information disponible à son sujet. Cette
recherche constitue donc un effort de synthèse qui, nous
l’espérons, contribuera à jeter un peu de
lumière sur ce parcours singulier qui fut celui de Mauvide.
Photo : Isabelle Jamieson
Un chirurgien en Nouvelle-France
Jean Mauvide naît le 6
juillet 1701 à Tours, dans la paroisse Saint-Vincent, située
dans la vallée de la Loire. Fils de Jean Mauvide, maître
maçon, et de Marguerite Lespérance Baron, on ignore
les circonstances exactes de son départ vers la colonie.
On sait toutefois que le déclin économique de la
région, amorcé dès la fin du XVIIe siècle,
suite à la révocation de l’édit de
Nantes (1685), avait entraîné l’émigration
d’une partie importante des habitants et artisans de la
ville de Tours. Peut-être ce contexte de morosité
a-t-il joué dans la décision de Mauvide de s’embarquer
pour la Nouvelle-France, une contrée qui pouvait sembler
plus propice pour y exercer sa profession de chirurgien.
Quoi qu’il en soit des
motivations réelles de Mauvide, son arrivée dans
la colonie semble remonter aux alentours de 1720; sa présence
à l’île d’Orléans est d’ailleurs
attestée dès 1721 puisque son nom figure au bas
d’un acte officiel d’inhumation.
En 1726, Mauvide s’établit
à l’île d’Orléans où il
exerce son métier de chirurgien parmi les insulaires dont
« il était très-estimé». Il loge
alors chez un certain Jean Royer, habitant de la paroisse de Saint-Jean,
non loin de la terre de Charles Genest Labarre, maître forgeron
taillandier et cultivateur à l’aise, qui, incidemment,
deviendra son beau-père quelques années plus tard.
Selon Rénald Lessard,
à cette époque, la profession de chirurgien ne procure
pas le même prestige que la médecine puisqu’elle
ne requiert pas de formation universitaire spécialisée.
En outre, le chirurgien de l’Ancien Régime se limite
le plus souvent au traitement des blessures externes. La règle
connaît toutefois certaines exceptions dans les régions
rurales de la Nouvelle-France où le chirurgien fait fréquemment
office de médecin et d’apothicaire tout à
la fois.
Mauvide exerce sa profession
sur toute l’île d’Orléans et même
au-delà. Il semble bien difficile cependant d’évaluer
son curriculum sur lequel on ne possède que très
peu d’information (fait qui n’a rien d’étonnant
du reste puisque, rappelons-le, cette profession est peu encadrée
à l’époque). De même, il paraît
difficile de statuer sur ses aptitudes de praticien; ce qui est
sûr cependant c’est que sa réputation ne tardera
pas à s’établir puisqu’on aura recours
à ses services à titre de chirurgien-major lors
de la campagne de 1753-1754, dans la vallée de l’Ohio;
à cette occasion, il sera mandé en haut lieu par
l’ingénieur Joseph-Gaspard de Léry pour venir
soigner Michel-Jean-Hughes Péan, commandant en second au
fort de Chatakoin.
Établissement et mariage de Jean Mauvide
à l’île d’Orléans
En janvier 1732, Mauvide sollicite
le lieutenant général de la Prévôté
de Québec afin de tenir une loterie
dans cette ville – une coutume qui paraît assez courante
à cette époque. On peut supposer que par cette vente,
Mauvide cherche à se ménager quelques capitaux pour
lancer sa carrière et s’établir plus solidement
dans la colonie. Cette permission lui est d’ailleurs accordée
et c’est ainsi que Mauvide « met en loterie »
tout un assortiment d’objets et d’effets tels que
des pièces d’étoffe, des vêtements divers,
des souliers, chapeaux, aiguilles, du tabac, etc. :
«
Supplie très humblement Jean Mauvide, chirurgien de l’île
d’Orléans, résidant à la paroisse de
Saint-Jean de la dite île, et vous prie, Monsieur, de lui
permettre faire une loterie de quinze cents livres de marchandises,
où il y aura deux mille billets de quinze sols pièce
et que tous les billets seront bons selon le plan ci-joint, et
pour cet effet le suppliant vous prie, Monsieur, de nommer tels
marchands qui entendent le détail de la clincaillerie (sic)
et mercerie afin que le tout soit fait et reglé dans les
formes et selon les règles ordinaires, et comme le suppliant
ne réside pas en cette ville à cause des malades
qu’il a dans l’île d’Orléans, il
vous prie, Monsieur, d’avoir la bonté d’agréer
que le suppliant confie la distribution de la dite loterie à
M. et à mademoiselle Baraguet, sa fille, vu que ce sont
des personnes à qui le suppliant et le public peuvent s’en
rapporter à leur droiture et bonne foi .»
Le 26 octobre 1733, Jean Mauvide épouse Marie-Anne Genest,
fille de Charles Genest Labarre et de Marie Morier Veron. Ce mariage
et cette alliance avec une famille de cultivateurs prospères
paraissent être profitables à Mauvide et contribuent
certainement à son établissement à l’île
d’Orléans. D’ailleurs, le beau-père
de Mauvide ne tarde pas (mars 1734) à lui vendre une terre
à bon prix ce qui permet au jeune couple de s’installer
à demeure sur l’île et d’envisager de
fonder une famille. Marie-Anne donne bientôt naissance à
six enfants.
La même année,
Mauvide entreprend la construction d’une maison –
un petit module qui n’a alors qu’une envergure de
27 pieds sur 27 (cette modeste demeure en pierre crépie,
à un seul étage, deviendra plus tard, par étapes
successives, l’imposant manoir que nous pouvons toujours
contempler de nos jours). Mauvide peut de nouveau compter sur
le précieux concours de son beau-père qui l’aide
à couper tout le bois nécessaire pour la construction
de sa maison.
Jean Mauvide diversifie ses activités
et connaît quelques succès
Par ailleurs, la fonction de
chirurgien n’est pas – loin s’en faut –
le seul emploi qui occupe Mauvide. Ce dernier cumule en effet
plusieurs occupations subsidiaires qui deviendront de plus en
plus profitables au gré de son ascension. À compter
de la fin des années 1720, on voit Mauvide s’impliquer
dans le commerce naval. En 1733, à titre d’exemple,
il vend à François Foucault, un membre éminent
du Conseil supérieur de Québec, un navire de soixante-dix
tonneaux, transaction qui lui vaut la somme substantielle de 5
500 livres. Ces activités commerciales semblent s’intensifier
à partir de 1736 puisque Mauvide scelle quelques bonnes
affaires durant cette période.
Au commerce naval, s’ajoute
bientôt celui du blé et de la farine qui constituera
d’ailleurs la part la plus lucrative de ses affaires. Comme
le fait remarquer Rénald Lessard, le bénéfice
que Mauvide réalise à partir de la vente des marchandises
se double avantageusement du profit découlant du blé
qu’il obtient en échange de la part de ses censitaires.
Par ailleurs, il mène également de nombreuses affaires
avec plusieurs bourgeois (Charles René de Couagne, Antoine-Pierre
Trottier-Desaulniers, Louis-Jean Poulin de Courval). Son navire,
le Saint-Pierre, lui permet d’ailleurs
de commercer aussi loin qu’aux Antilles.
Plusieurs documents témoignent
de l’intense activité économique qui se déroule
à la demeure de Mauvide près de laquelle des navires
sont souvent placés en rade dans l’attente d’un
chargement de marchandise. Il en est ainsi, par exemple, en 1741,
lorsque les matelots Beau, Lemarié et Lacasse doivent transborder
plusieurs quarts de farine afin de les faire fouler et foncer
à la maison de Mauvide.
Cette prospérité
relative dont il jouit à cette époque lui permet
même d’ajouter un étage à sa maison
qui prend soudainement un air plus cossu et bourgeois. Ce rehaussement
de la maison, qui procure un gain d’espace considérable,
était sans doute rendu nécessaire par la naissance
de ses enfants qui étaient déjà au nombre
de quatre en 1740.
En 1741, un nouveau fleuron
vient s’ajouter à son entreprise commerciale florissante
: l’achat d’une part dans une société
établie au Labrador pour la somme de 1 700 livres. La pêche
et la traite des fourrures se conjuguent ainsi aux nombreuses
activités que Mauvide mène déjà à
l’île d’Orléans.
En 1744, à la requête
des gens de la paroisse de Saint-Jean, le grand voyer Jean-Eustache
Lanouiller de Boisclerc est sollicité pour tracer le futur
chemin Royal. L’île étant traversée
par de petits sentiers tortueux et souvent impraticables, «
les chemins estant pleins de détours
et de circuits », la nécessité d’ouvrir
une route carrossable était devenue un impératif
pour les insulaires. C’est Mauvide qui est chargé
d’assurer la traversée du conseiller royal entre
Québec et l’île d’Orléans, signe
qu’il est déjà un personnage bien en vue parmi
ses concitoyens. Avec d’autres notables, Mauvide doit en
outre veiller à ce que les habitants de la paroisse exécutent
les divers travaux nécessaires pour le parachèvement
du chemin Royal. Cette voie traversant les terres de Mauvide,
ce dernier doit en outre assurer l’érection d’un
pont au-dessus d’une « seignée » qui
traverse un segment de son domaine.
Les affaires aidant, Jean Mauvide parvient à accroître
son patrimoine foncier en faisant l’acquisition de nouvelles
terres. Mais la transaction la plus importante qu’il conclut
est sans contredit l’achat de la moitié sud-ouest
de l’île d’Orléans qu’il acquiert
en 1752 du chanoine Gaillard, portion qui comprend les paroisses
de Saint-Pierre et Saint-Laurent. Cet achat lui confère
d’office le statut prestigieux de seigneur. L’année
suivante, soit en 1753, il fait encore l’acquisition d’une
bande de terre à Saint-Pierre (sur laquelle est situé
un moulin) qu’il achète de Joseph Chabot, major de
milice. Enfin, cette même année, il acquiert aussi
l’île Madame qui vient s’ajouter à son
domaine de l’île.
Dans le même temps, sa
résidence connaît un formidable développement
avec l’adjonction d’une annexe à deux étages.
De fait, la façade, des 27 pieds qu’elle comptait
initialement, passe alors à une longueur de 74 pieds, ce
qui donne à la demeure de Mauvide l’ampleur d’un
véritable manoir – un exemple « sans
équivalent en milieu rural » selon Denis Tétrault,
historien de l’architecture. Les nécessités
familiales de Mauvide, tout comme ses affaires (qui requéraient
sans doute des espaces d’entreposage supplémentaires),
sans oublier ses obligations de seigneurs (administration de la
haute, moyenne et basse justice, gérance des divers droits
seigneuriaux, etc.), toutes ces tâches ont certainement
conditionné l’agrandissement de la maison en manoir.
Autre motif qui a pu motiver cette extension du bâtiment
: la pratique de chirurgien que poursuit Mauvide et qui devait
certainement requérir un lieu pour exercer ses opérations
et pour accueillir les convalescents.
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Une autre vue du manoir Mauvide-Genest |
Par ailleurs, son
statut de seigneur – et le prestige qui s’y rattache
– y est sûrement pour quelque chose dans cette rénovation
majeure que Mauvide fait subir à sa demeure seigneuriale.
Car la position de seigneur, c’est connu, commande un certain
décorum et une capacité à honorer dignement
sa propre société : amis, parents, partenaires commerciaux,
invités illustres, aussi bien que les humbles censitaires.
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Au reste, plusieurs
indices témoignent que Mauvide occupe d’ores et
déjà un rang enviable. Au premier chef, la possession
d’un esclave à titre de domestique montre qu’il
jouit d’un haut niveau de vie . Autre indice trahissant
sa condition bourgeoise: l’inventaire après décès
dressé en 1782 qui révèle la présence
de plusieurs objets de luxe tels qu’une veste et des chapeaux
galonnés d’or, des perruques, des pièces
d’argenterie, sans oublier une bibliothèque qui
compte divers ouvrages savants – surtout de médecine,
de chirurgie, d’anatomie et de botanique. Rénald
Lessard mentionne que la succession de Mauvide rapporte la somme
de 4 981 livres lors de la vente des biens immobiliers. Le seigneur
Mauvide, on le constate, menait un train de vie nettement plus
faste que la paysannerie qui l’entourait.
Fin de l’ascension de Mauvide et début
de sa banqueroute financière
La période de relative prospérité
qu’a connue Jean Mauvide touche cependant à sa
fin. En effet, la coûteuse acquisition de la moitié
de la seigneurie de l’île d’Orléans,
en 1752, conjuguée à la conjoncture ruineuse de
la guerre de Sept ans, va entraîner des difficultés
financières majeures jusqu’à la fin de sa
vie. Celui-ci doit d’ailleurs s’endetter lourdement
auprès de Jean-François Gaultier, membre du Conseil
supérieur de Québec et médecin du roi,
puisqu’il lui emprunte la somme de trois mille livres
en mars 1755, somme qu’il s’engage à lui
rembourser sous la forme d’une rente annuelle de 150 livres.
Cette obligation le forcera d’ailleurs à affecter
et hypothéquer « tous ses
biens meubles et immeubles présents et à venir,
spécialement une Maison scise en la dite paroisse St
Jean contenant soixante-dix pieds de long bâtie en pierre
à deux étages sur vingt-cinq de large, scituée
sur le bord du fleuve St Laurent, avec une terre de deux arpents
de front sur soixante-dix de profondeur » (son
manoir et les terres attenantes, on l’aura compris).
La même année, il doit encore s’acquitter
d’une dette de près de 5 000 livres qu’il
a contractée auprès du Sieur Fleury de Lagorgendière,
commissaire de la Marine à Saint-Domingue. Comme c’est
le cas pour bien des membres de la bourgeoisie canadienne, le
contexte de guerre marque pour Mauvide un cycle défavorable.
S’ensuivent plusieurs déconvenues financières
et poursuites dont il est l’objet à partir de 1756
: obligations à Chalon, maître boulanger, à
Joseph Gaillard, chanoine (à qui il doit verser une rente
annuelle de 100 livres), à Henri Mounier Launière,
négociant, à François Mounier, un autre
négociant de la ville de Québec, à Noël
Voyer, à Charles Liard, etc.
Les archives sont muettes concernant le sort
et le rôle qu’a joué Mauvide durant l’épisode
de la conquête qui, comme on sait, n’a pas épargné
la population de l’île d’Orléans. A-t-il
été contraint de se réfugier à Charlesbourg
comme la majorité de ses censitaires ? S’est-il
replié dans la ville de Québec ? Aucune information
ne permet, à notre connaissance, de répondre à
cette question. Ce qui est sûr, c’est que sa demeure
seigneuriale a subi bien des déprédations en essuyant
le feu ennemi, avec tout ce que cela suppose de pertes matérielles
et financières. À cela, s’ajoute la ruine
des récoltes dont les effets se sont fait sentir aussi
bien chez les paysans que chez le seigneur dont les bénéfices
furent anéantis cette année-là.
La situation d’après-guerre ne
semble guère plus profitable à Jean Mauvide, du
moins sur le strict plan économique, et cela, malgré
les nombreux besoins engendrés par la reconstruction
de la colonie. Néanmoins, la chronique mentionne que
le seigneur Mauvide fut sollicité pour joindre les rangs
de l’illustre Assemblée de la Nation qui fut désignée
en 1765 pour présider les décisions entourant
les affaires de la colonie, notamment « celles
de la religion ». C’est ainsi que les habitants
de Saint-Jean furent appelés à entériner
le choix de Mauvide, ce qui fut fait en présence du notaire
Panet.
Dans son édition du 19 juin 1766, La
Gazette de Québec relate un fait pour le moins inusité
concernant le « Sieur Mauvide, Marchand » –
sans hélas qu’on sache exactement si l’affaire
est reliée à notre seigneur ou à l’un
ou l’autre de ses fils qui étaient également
impliqués dans le commerce à cette époque
(l’entrefilet, sans mentionner le prénom, ni aucune
allusion à un quelconque statut de seigneur, demeure
plutôt imprécis à ce titre) :
Québec, Jeudy, le 19 juin, 1766
« Le Sieur
Mauvide, Marchand, fut attaqué un jour de la semaine
dernière, sur le grand chemin entre St. Valier et cette
ville, vers deux heures du matin, par deux hommes nuds jusques
à la chemise, qui lui saisirent les bras derrière
sa Calèche, et lui donnerent un coup de couteau dans
le bras; ils le lièrent ensuite avec les cordons du
cheval, et lui prirent 5 800 livres en argent, après
quoi ils l’amenerent lié au fond de sa Calèche
dans un bois qui etoit à environ 150 verges du chemîn,
où il resta dans cet état déplorable,
jusques à ce que quelques passans, attirés par
ses cris, vinrent de bonheur dans le jour à son secours.
On n’a pas encore découvert ceux qui ont commis
cet attentat. »
En février 1779, malade et désargenté,
Mauvide doit se résoudre à vendre son domaine
seigneurial (ce qui inclut deux moulins à eau et deux
moulins à vent), ainsi que l’île Madame,
le tout pour la somme de 50 000 livres. Heureusement, le patrimoine
demeure dans la sphère familiale puisque c’est
son gendre, le négociant René-Amable Durocher,
qui se porte acquéreur ; celui-ci prendra ainsi la qualité
de seigneur de l’île d’Orléans jusqu’à
sa mort, survenue en 1790. L’acte de vente, scellé
devant le notaire Panet, garantit en outre au jeune couple «
la jouissance de la juste moitié
de la maison de pierre à deux étages située
à St Jean, où ont demeuré et demeurent
toujours les dits Sieur et Dame vendeurs ».
Artiste inconnu, Marie-Madeleine Mauvide
et Jean-Pierre Volant, 1789; pastels sur vélin, 26,2
x 18 cm. Don anonyme, 97.143 et 144. Photos
: Musée national des beaux-arts du Québec, Jean-Guy
Kérouac.
Le 14 juillet 1781, Marie-Anne
Genest meurt (elle a alors 72 ans). Jean Mauvide ne lui survivra
pas longtemps puisqu’il décède à
son tour, dix mois plus tard, soit le 12 mai 1782, à
l’âge de 80 ans et 10 mois. Il sera inhumé
à l’église de Saint-Jean, paroisse où
il aura vécu près de soixante ans. Le couple Mauvide
laissait dans le deuil cinq enfants : deux fils et trois filles.
Le premier des fils, Jean-Baptiste,
né en 1735, ne semble pas s’être marié
(Pierre-Georges Roy mentionne qu’il quitte Québec
en 1773 sans plus jamais donner de nouvelles ; c’est sa
sœur Madeleine qui hérite de ses biens en 1801,
suivant un jugement de la cour du Banc du roi).
Marie-Anne, née le
12 décembre 1736, se marie à René-Amable
Durocher, négociant de Saint-Antoine-de-Richelieu, qui,
incidemment, deviendra le seigneur de l’île d’Orléans
en 1779. Elle décède le 28 mai 1799.
Marguerite, née à
Saint-Jean le 8 septembre 1738. Elle n’a pas été
mariée. Elle meurt à Saint-Jean le 4 avril 1800.
Laurent, né en en 1740,
se marie en 1781 à une homonyme de sa mère : Marie-Anne
Genest (fille de Laurent Genest, et de Louise Riopel). Il fait
partie des douze membres d’équipage qui sombrent
tragiquement dans les eaux agitées du fleuve Saint-Laurent,
le 21 mai 1792, juste en face de Lévis. Son corps, presque
aussitôt retrouvé, fut inhumé à l’église
de Saint-Jean, le 23 du même mois. Sa veuve, comme plusieurs
membres du clan Mauvide, résidera au manoir jusqu’en
1833, année de son décès.
Marie-Madeleine, née
le 2 juin 1742, épouse Jean-Pierre Volant de Chamblain,
commis pour les postes du roi, à Saint-Jean, le 10 novembre
1788.
Conclusion
La vie de Jean Mauvide, depuis
son départ de la métropole jusqu’à
son établissement à l’île d’Orléans,
paraît avoir suivi la même trajectoire que bon nombre
de membres des professions libérales ou de marchands
venus comme lui tenter l’aventure d’une vie nouvelle
dans la colonie. Sa carrière connaît en effet une
ascension sociale régulière qui est tout à
fait caractéristique d’une certaine frange d’émigrants
instruits. C’est ainsi que Mauvide passe tour à
tour de la condition de simple colon à l’état
de marchand bourgeois, pour finalement occuper la position enviable
de seigneur. Mais ce parcours, déjà marqué
par une certaine témérité au plan des investissements
immobiliers et commerciaux, demeure tributaire de la conjoncture
instable induite par la guerre, ce qui précipite sans
doute sa déroute financière. Cela dit, Mauvide
n’est pas le seul, loin s’en faut, à connaître
un tel revers de fortune au lendemain de la Conquête.
Quoi qu’il soit, l’engagement
soutenu de Mauvide quant au développement et à
la gouvernance de l’île d’Orléans a
largement contribué à façonner ce territoire
qui porte encore l’empreinte durable de l’activité
seigneuriale : construction d’un manoir prestigieux, édification
de moulins banaux, implantation d’une infrastructure routière
et fluviale (chemin Royal, quais de débarquement), organisation
de la tenure seigneuriale, etc. Par ailleurs, il convient de
souligner le rôle crucial que Mauvide a aussi exercé
au plan de la cohésion sociale – une responsabilité
qui incombait d’office au seigneur. En outre, il faut
encore considérer l’implication de Mauvide comme
chirurgien, fonction qui l’a conduit, sa vie durant, à
secourir et soigner les habitants de l’île d’Orléans
et même au-delà. À ce titre, la vie de Jean
Mauvide paraît avoir été un exemple de détermination
et de dévouement auprès de sa communauté.
Bibliographie
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d’Orléans. Aux sources du peuple québécois
et de l’Amérique française,
Éditions de l’Homme, 1998, p. 138.
Lessard, Rénald. «Jean
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