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Les débuts du tourisme
Au cours de l’année 1846, un avocat de Montréal,
William Busby Lamb s’arrête à La Malbaie
à cause d’une tempête. Il est grandement
impressionné par la beauté du paysage. À
tel point, qu’il se porte acquéreur des terres
du secteur aujourd’hui regroupées dans le village
de Pointe-au-Pic. À peu près au même moment,
John William Chamard et sa famille, originaire de la rive sud,
s’installe dans le secteur de Terrebonne (situé
entre Pointe-au-Pic et Saint-Irénée) et y achète
une propriété. Chamard transforme bientôt
sa nouvelle acquisition en maison de pension. L’opération
s’avère un succès et il établit par
la suite un hôtel saisonnier.
C’est ainsi qu’en 1867, John Chamard passe un contrat
avec William Busby Lamb afin de construire un hôtel d’une
capacité de 90 chambres sur le site même où
est érigé plus tard le Manoir Richelieu. L’hôtel
ainsi construit porte le nom de «Chamard’s Lorne
House», en l’honneur du Marquis de Lorne qui est
gouverneur de la colonie de 1878 à 1883. La beauté
du site favorise rapidement le succès de l’hôtel.
Cependant, John Chamard décède et son épouse
Marguerite Marguerite Louisa Morrisson doit prendre la relève.
Ses enfants Bill et Jessie l’aident dans l’entreprise.
Ils forment ensemble une compagnie sous le nom W.H. Chamard
et Cie.
Comment les touristes vivent-ils dans ce petit hôtel,
véritable ancêtre du Manoir Richelieu? Laissons
la parole à l’auteur Réginald T. Townsend
qui y effectue des séjours estivaux au cours de son enfance
:
«Monsieur Chamard (Bill), notre
hôte, était un homme facile d’accès,
il pesait presque 300 livres… Mon oncle Bill, comme nous
les enfants le nommions affectueusement… était
l’homme le plus corpulent que nous ayons jamais vu…
Convenablement, mademoiselle Jessie Chamard, sa sœur, voyait
à son entretien, parce qu’il ne s’était
jamais marié (Jessie était célibataire).
C’était un monde nouveau, un monde étrange…
Il n’y avait ni gaz, ni l’électricité
au village et à l’hôtel. Les lampes à
l’huiles fournissaient l’éclairage. Il n’y
avait pas d’eau courante, pas de baignoires, seulement
de bonnes vieilles toilettes à l’ancienne sur lesquelles
étaient placées un bassin et un pot à eau
se trouvaient dans chaque chambre pour les toilettes quotidiennes.
En effet, la vie dans cet avant-poste de l’Empire du Canada
était primitive, mais ce qui pouvait être compensé
d’une autre façon. Les résidents locaux,
des habitants fiers et religieux, étaient jusqu’à
un certain point cordiaux et amicaux. Les vertes forêts
de pins, de cèdres, d’épinettes avec beaucoup
d’érables s’échelonnaient le long
des montagnes et jusqu’à la porte de l’hôtel.
au pied des montagnes, s’étendait le puissant et
majestueux fleuve Saint-Laurent, cependant traître par
ses marées dangereuses et son eau trop froide pour se
baigner».
Bien d’autres anecdotes trop longues à raconter
se rapportent à cet hôtel d’un autre âge.
Nous y reviendrons peut-être dans un autre article. Il
importe toutefois de dire qu’en 1898, la Richelieu &
Ontario achète toutes les propriétés des
Chamard. De fait, le débonnaire Bill Chamard, tout sympathique
qu’il est, s’avère un mauvais administrateur
et il doit se départir, avec regret, de son hôtel.
Lui et sa sœur Jessie n’abandonne cependant pas l’hôtellerie.
Ils établissent un autre Hôtel Chamard, en face
du Murray Bay Golf Club. Cet hôtel existe encore de nos
jours et rappelle ainsi à nos mémoires les figures
pittoresques de Bill et Jessie Chamard, pionniers du tourisme
dans Charlevoix.
Les grandes croisières sur le Saguenay : les bateaux
blancs
Comme nous l’avons constaté, la région de
Charlevoix possède par elle-même toutes les caractéristiques
d’une région touristique. Pourtant, il faut le
dire, elle demeurait difficile d’accès. Sa géographie
plutôt accidentée rend les routes terrestres peu
accessibles et transforme facilement un voyage dans la région
en un périple fort aventureux.
Mais, il y a le fleuve Saint-Laurent! Pour le premiers habitants
de Charlevoix, il constitue la voie d’accès première.
Il s’impose de telle sorte que la plupart des touristes
qui visitent Charlevoix au XIXe siècle utilisent le transport
par bateau. Dès 1840, des bateaux de croisière
se rendent dans les régions de Charlevoix et du Saguenay,
considérées à cette époque comme
fort sauvages et donc attirantes pour les touristes venus des
villes. Cette célèbre Croisière
du Saguenay qui part de Montréal et de Québec
prend bientôt place comme une activité touristique
de première importance.
Il faut évoquer le nom de quelques-uns de ces bateaux
de passagers d’abord à vapeur puis à moteur,
que les gens de Charlevoix désignent souvent du nom de
«bateaux blancs». Ces véritables palais flottants,
pour la plupart d’un luxe remarquable, sont opérés
par la Richelieu & Ontario à partir de 1847, puis
par la Canada Steamship Lines à compter de 1913. Signalons
les vapeurs Victoria et Napoléon qui passent dans la
région en août 1856. Aussi, il faut remarquer le
Carolina, le Cap
Diamant, le Saguenay, le
Toronto et le Québec.
Ce dernier subit un grave incendie à Tadoussac en 1950
et il est complètement détruit. Les noms de trois
derniers «bateaux blancs» demeurent dans les souvenirs
de plusieurs : le superbe Richelieu, le Saint-Laurent et le
Tadoussac.
La Croisière du Saguenay comprend quelques arrêts.
Afin de la rendre encore plus attrayante, l’idée
de construire un hôtel de grand luxe dans le secteur de
La Malbaie-Pointe-au-Pic s’impose en quelque sorte. Elle
est retenue par les dirigeants de la Richelieu & Ontario
et notamment un dénommé Rodolphe Forget qui devient
plus tard un des plus célèbres députés
de Charlevoix. C’est ainsi que le site du Chamard’s
Lorne House est choisi. La Richelieu & Ontario y construit
le premier Manoir Richelieu dont le nom rend hommage au Cardinal
Richelieu.
Le Manoir de bois (1898-1928)
Le premier Manoir Richelieu est l’œuvre de l’architecte
Edward Maxwell. Le contrat de construction est accordé
à la firme W. Scott de Montréal. La construction
est effectuée entièrement à bras d’hommes.
La majeure partie des matériaux arrivent par bateau.
Des chevaux sont utilisés pour transporter les matériaux
du quai au site de construction.
L’édifice projeté est une construction de
quatre étages tout en bois. Il repose sur des poutres
de douze pouces carrés. La finition est faite en bardeaux
taillés à la main. Des magnifiques tourelles lui
donnent une apparence imposante. Une somptueuse galerie se projetant
en forme de demi-lune au centre, offre une large vue sur le
Saint-Laurent. Naturellement, la façade du Manoir Richelieu
donne sur le fleuve. Son intérieur, tout en bois, est
orné de poutres décoratives. Les plafonds et les
planchers sont en bois dur. Se retrouvent sur place une grande
salle d’entrée, une boutique d’artisanat
et, sans un coin à cet effet, une dame de la région
tisse du métier. Déjà à cette époque,
l’artisanat de la région se vend très bien
au Manoir Richelieu.
L’éclairage du Manoir se fait à l’électricité.
Celle-ci est produite par la compagnie East Canada Power de
Clermont. La technologie peu avancée de l’époque
provoque de nombreuses pannes de courant, surtout lors d’orages.
Il y a en ce temps-là entre 300 et 400 employés
au Manoir. Des appartements de service, telles les cuisines,
la boulangerie et la buanderie, sont aménagés
sur place. Certains employés demeurent à l’hôtel,
mais les hommes et les femmes logent séparément
et ce, même s’ils sont mariés. Signalons
que la langue utilisée à l’intérieur
du Manoir est alors uniquement l’anglais.
Il est vraiment très beau, ce premier Manoir Richelieu!
En plus d’un intérieur harmonieux, son apparence
extérieure impressionne. De plus, des jardiniers s’occupent
de la culture des fleurs afin d’embellir encore plus le
site. Il y a aussi des écuries pour les chevaux de selle
et de voitures et on garde même les premières années,
des animaux tels des paons, des faisans, des canards.
Les premiers visiteurs du manoir y séjournent à
partir de 1898. La vie dans ce lieu enchanteur est exceptionnelle.
La cuisine et le service s’imposent rapidement comme étant
de très grande qualité. Les activités de
loisirs offertes sont variées, le golf, le tennis, l’équitation,
le canotage, la voile, les excursions de pêche, les pique-niques
au fameux trou de Snigolle à Clermont, les randonnées
en calèche, la natation, le bridge… Le soir, il
est possible de danser à la salle de bal au son d’un
excellent orchestre.
Le succès de ce premier Manoir Richelieu est rapide.
La Richelieu & Ontario effectue une publicité efficace
à l’intérieur de la revue publicitaire «Niagara
on the sea». La réputation de l’hôtel
attire bientôt les célébrités les
plus remarquables du temps. Ainsi, le juge et poète William
Blake (traducteur du roman Maria Chapdelaine en anglais de Louis
Hémon), Sir Charles Fitzpatrick (lieutenant-gouverneur
du Québec), Sir Wilfrid Laurier (premier ministre du
Canada) et même des vedettes du cinéma muet comme
Jean Harlow, Charlie Chaplin, Mary Pickford.
Cependant, la réputation internationale du Manoir Richelieu
doit beaucoup à un prestigieux estivant : le 27e président
des Etats-Unis, William B. Taft (1909-1913). Ce dernier ayant
connu la région de Charlevoix grâce à ses
séjours à l’hôtel Chamard, installe
bientôt sa résidence d’été
sur le boulevard des Falaises à Pointe-au-Pic. Alors
qu’il occupe le poste de président des États-Unis,
on raconte que la Maison Blanche déménage alors
dans Charlevoix! À sa suite, de nombreux estivants américains
fortunés se font construire des résidences d’été
à Pointe-au-Pic. Cette proximité de luxe et de
gloire sert le prestige du Manoir Richelieu qui se situe désormais
au cœur d’un site fort populaire et très bien
fréquenté.
Mais le rêve est interrompu le 12 septembre 1928, lorsque
les flammes détruisent entièrement le beau manoir
de bois. Il ne reste plus que les cheminées et un regret
immense de voir disparaître un si bel édifice!
Le Manoir actuel (1928-1969)
Il ne pouvait être imaginable que la belle histoire du
Manoir Richelieu s’arrête. La Canada Steamship Lines
– qui prend la suite de la Richelieu & Ontario à
la suite de la fusion en 1913 – réagit rapidement
: il a été décidé sans délai
de reconstruire l’hôtel afin de respecter les réservations
de l’été 1929. Il s’agit cependant
d’un défi de taille, surtout compte tenu des moyens
techniques assez réduits du temps.
La tâche de réaliser les plans est confiée
à John S. Archibald, un architecte canadien célèbre
à l’époque. Il opte pour créer un
château de style normand français avec tours et
tourelles dont la capacité d’accueil est de 600
personnes. Les plans sont acceptés sans problème
et la construction de la bâtisse est confiée à
la firme Wilde et Bydon avec une équipe de 500 artisans
locaux. Un mois après le sinistre, soit en octobre 1928,
les travaux de fondation sont en train. La construction est
délicate, du fait de l’isolement du site et des
délais très courts. Pour éviter les possibilités
d’un autre incendie, l’édifice est construit
en béton armé avec un toit en charpentes métalliques
recouvertes de cuivre.
C’est donc en plein milieu de l’hiver que les travailleurs
doivent mélanger le béton sur place en dépit
d’un froid rigoureux. Pour éviter le gel, une sorte
de couverte en bois (cocon) coiffe tout le site de la construction.
À l’intérieur de cette «cloche»,
des chaudières et des poêles maintiennent une température
raisonnable. La pierre provient des carrières locales
et arrive à l’aides des treuils. Les corps de métiers
travaillent tous jour et nuit et en même temps pour accélérer
la construction.
Et le défi est relevé avec succès : le
15 juin 1929 le nouveau Manoir Richelieu ouvre ses portes. Cette
nouvelle construction éblouit tout le monde et les visiteurs
arrivent par centaines. Avec son luxe incomparable, il attire
donc à nouveau une clientèle internationale. Les
attractions offertes sont encore diversifiées. D’abord
le terrain de golf qui est en activité depuis 1925 et
a été inauguré sous la présidence
d’honneur de William Taft. Il y a aussi la piscine olympique
alimentée à l’eau de mer et sa plage lido,
le tennis, les sentiers d’équitation, le badminton,
le boulingrin, la pétanque, le ballon-vollant, etc. En
après-midi, les salons de l’hôtel étaient
ouverts pour ceux et celles qui voulaient lire ou se reposer.
Des expositions de peinture sont organisées au Salon
Rose. Les amateurs de pêche sont invités au Lac
au Plongeon (Lac des travers) sur les hauteurs de La Malbaie.
Le transport est organisé avec des guides qui offrent
leurs services.
Le soir laisse la place à la romance et il est possible
de danser au son de l’orchestre de Luigi Romanelli et
de son frère Léo. Le jeudi est soir de fête,
car le bateau Richelieu arrive au quai. Les touristes ont alors
le loisir d’aller danser avec les voyageurs qui font la
Croisière du Saguenay. Cette soirée féerique
comporte des défilés en calèches et les
autocars du Manoir Richelieu remplissent des centaines de visiteurs.
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