| UNE FEMME DE LETTRE DE CHARLEVOIX |
Le triste sort de Laure
Conan (1845-1924)
PAR SERGE
GAUTHIER, historien et ethnologue
Président de la Société d'histoire de Charlevoix
| Félicité
Angers, mieux connue sous son pseudonyme Laure Conan, est une
des premières femmes de lettres au Canada. Elle a vécu
à La Malbaie au XIXe siècle, un peu en retrait de
ses contemporains.
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Née à La Malbaie en 1845, Félicité
Angers devient une des premières femmes de lettres du
Québec. Sous le pseudonyme de Laure Conan, cette écrivaine
rédige un nombre important d’ouvrages littéraires.
Il faut signaler parmi ses publications les plus connues: À
l’oeuvre et à l’épreuve (1891),
l’Oublié (1902),
La sève immortelle 1925)
et surtout Angéline de Montbrun
(1884) un roman psychologique étonnant à une époque
où les auteurs québécois retiennent surtout
les épopées historiques comme genre littéraire.
La vie de Laure Conan est difficile. Un grand chagrin d’amour
brise son existence. Elle vit isolée, mal comprise par
les gens de sa région, sans vraiment obtenir la reconnaissance
littéraire qu’elle mérite. Laure Conan meurt
en 1924. Son oeuvre obtient le respect des critiques littéraires
mais son triste sort continue d’émouvoir les lecteurs
soucieux de découvrir sa production littéraire.
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Félicité Angers
(Laure Conan) |
Quatrième d’une
famille de six enfants, Félicité Angers est la fille
d’Élie Angers et de Marie Perron. Son père
pratique le métier de forgeron et sa mère tient
un magasin général au village de La Malbaie. Les
revenus du magasin permettent aux parents d’assurer une
éducation supérieure à leurs enfants dont
au moins trois se font remarquer par leur carrière professionnelle:
en plus de Félicité (Laure Conan), ses frères
Charles et Élie Angers s’imposent. Le premier (Charles)
est un brillant avocat et il devient député fédéral
de Charlevoix entre 1896 et 1904, alors que le second (Élie)
est notaire à La Malbaie entre 1884 et 1919. |
Il faut dire que La Malbaie est au milieu du XIXe siècle
un village d’environ 4 000 habitants au coeur d’une
activité économique fort prometteuse. L’industrie
forestière alors très présente s’impose
comme lucrative et plusieurs marchands de bois sont alors
en affaire à La Malbaie. Cette importance économique
de la forêt décroît avec la fin du XIXe
siècle laissant surtout la place à l’activité
touristique. L’ouverture de la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean
marque cette période et le secteur de La Malbaie paraît
bientôt distancé en ce qui concerne le développement
forestier. La présence de professionnels dans le milieu
subit le même déclin. À l’époque
de Laure Conan soit de 1845 à 1924, La Malbaie perd
progressivement son statut de chef-lieu régional sur
le plan économique.
Il n’est pas facile de vivre à La Malbaie au
XIXe siècle pour une intellectuelle comme Laure Conan.
Bon nombre d’habitants de la région sont analphabètes
et ils ne comprennent pas bien le choix de vie non conformiste
d’une femme célibataire décidant de vivre
de sa plume. La plupart des résidents de La Malbaie
la trouvent originale ou même bizarre. Elle porte de
grands chapeaux lui masquant parfois le visage qui étonnent
et même inquiètent certains d’entre eux.
Laure Conan garde presque toujours l’air sombre et triste
lors de ses promenades le long du fleuve. Ardente catholique,
elle est une pratiquante fervente et elle fait même
des séjours dans des maisons de religieuses à
l’occasion. Elle habite toutefois la résidence
de ses parents le plus souvent. Cette maison située
dans le secteur de la rivière Mailloux à La
Malbaie est aujourd’hui disparue sous le pic des démolisseurs.
Est-il possible d’expliquer la tristesse de Laure Conan?
La lecture de son roman Angéline
de Montbrun révèle un peu du secret de
l’écrivaine en décrivant un malheureux
chagrin d’amour. Laure Conan vit une relation difficile
avec Pierre-Alexis Tremblay (1827-1879), un homme politique
de la région élu à plusieurs reprises
comme député de Charlevoix. Pierre-Alexis Tremblay
est de 18 ans son aîné. Il s’intéresse
à Laure Conan dès 1862, alors que celle-ci n’a
que dix-sept ans. Il est cultivé et célibataire;
elle est jolie et enjouée. La famille de Laure Conan
approuve ces fréquentations et Pierre-Alexis Tremblay
est perçu comme un très honorable prétendant
pour la jeune fille. Toutefois, la demande en mariage tarde.
Pierre-Alexis Tremblay évoque un étrange voeu
de chasteté fait auprès de l’Église
catholique et il attend d’en être relevé
par le pape avant d’épouser Laure Conan. Il est
question d’un mariage « en blanc » ou sans
consommation. L’idée ne paraît pas plaire
à Laure Conan. Pierre-Alexis Tremblay se marie plutôt
avec Mary Ellen Connoly en 1870. Laure Conan en demeure meurtrie
toute sa vie. Elle n’oublie jamais cet échec
amoureux.

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L’histoire
demeure trouble. Il faut s’en tenir à des suppositions
comme la chanson « Mademoiselle Émilie »
de Gilles Vigneault le décrit si bien en faisant toutefois
référence à une autre histoire amoureuse
que celle de Laure Conan:
« Fut-il amoureux
Fut-elle fidèle
On ne sait rien d’elle
On ne sait rien d’eux »
L’histoire retient cependant que Laure Conan choisit peu
avant sa mort un lot situé à proximité
de celui de Pierre-Alexis Tremblay au cimetière de La
Malbaie. Leurs monuments funéraires se voisinent pour
l’éternité comme un dernier signe d’amour
de l’écrivaine à son décevant fiancé.
Que penser de tout cela? L’oeuvre de Laure Conan demeure
envers et contre tous les coups du destin. Elle témoigne
du triste sort d’une intellectuelle malbéenne du
XIXe siècle. Avant-gardiste, parfois audacieuse, profondément
créatrice, cette Félicité Angers devenue
Laure Conan était une femme de chair et de sang qui nous
a légué un héritage littéraire d’une
grande profondeur et d’une qualité littéraire
supérieure. Il faut se souvenir de sa vie malheureuse
et peut-être se rendre parfois au cimetière de
La Malbaie saluer cette femme dont le travail de précurseur
marque l’histoire littéraire du Québec.
Laure Conan reste toutefois avant tout une charlevoisienne enracinée
dans sa région dont la vie permet de mieux connaître
le caractère souvent mélancolique de ses récits
littéraires. |
Pierre-Alexis Tremblay |
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À lire:
CONAN, Laure. Oeuvres romanesques
(trois tomes). Édition préparée par Roger
Le Moine. Montréal, Fides, 1974.
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