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Charlevoix, une histoire de regards

PAR SERGE GAUTHIER ET NORMAND PERRON

La région de Charlevoix occupe une place privilégiée dans le coeur des Québécois. Lieu de séjour de vacances, de tourisme et de villégiature, terre d’origine de nombreuses familles comme les Tremblay, Simard, Bouchard et de tant d’autres, Charlevoix paraît à prime abord un lieu relativement bien connu. Mais en fait, l’histoire de Charlevoix est-elle si connue que cela? Sait-on par exemple que le nom de la région rend hommage à l’historien jésuite Pierre-François-Xavier de Charlevoix (1683-1761) et qu’il a désigné d’abord une circonscription électorale à compter de 1855? Le territoire de Charlevoix devient un lieu de rencontre. Un espace observé ou des regards variés se croisent : celui des découvreurs européens, des Amérindiens, des premiers habitants sédentaires, des villégiateurs de toute provenance, touristes de passage ou encore chercheurs en quête de données scientifiques. Microcosme, terre attirante ou inquiétante, milieu de vie pour ses habitants ou encore terre de repos pour les vacanciers, le passé de Charlevoix se compose à partir de multiples perceptions et ce territoire révèle des histoires en apparence contradictoires mais qui sont toutes des composantes du patrimoine culturel régional. L’histoire de Charlevoix est une découverte passionnante à faire, en commençant par ce survol.



Le milieu géographique et social

Charlevoix se situe presque totalement en milieu laurentien, sauf l’île aux Coudres rattachée aux Appalaches. Sa superficie est modeste, soit 6 169 km carrés, ce qui correspond à l’étendue des deux municipalités régionales de comté. Sur une carte, la région apparaît comme enclavée. Au nord, c’est à peu près le 48e parallèle qui délimite le territoire de Charlevoix de celui du Saguenay. À l’est, la rivière Saguenay sert de frontière naturelle tandis qu’au sud, le fleuve Saint-Laurent longe la côte. À l’ouest, les montagnes des Caps, d’une hauteur de 600 à 800 mètres, séparent Charlevoix de la Côte-de-Beaupré et de la ville de Québec sur une trentaine de kilomètres.

Les bons sols arables sont plutôt rares. Les terres des vallées de La Malbaie et du Gouffre, de l’île aux Coudres et les terres riveraines du fleuve possèdent une certaine valeur, mais celles en secteur montagneux sont peu propices à l’agriculture. Les variations climatiques importantes qui découlent des écarts d’altitude ont aussi des conséquences pour l’agriculture. Les feuillaisons printanières commencent en mai sur le littoral, mais elles ne débutent que trois semaines plus tard à l’intérieur des terres. De même, la neige arrive plus tôt sur le plateau intérieur que sur la rive du fleuve Saint-Laurent et il y fait toujours plus froid que sur le littoral.
Le milieu social

Avant le XVIIe siècle, la région est un lieu de passage pour les Amérindiens. Le territoire occupé par les Montagnais est aussi fréquenté par les Etchemins et les Algonquins. Les Amérindiens s’y installent sur une base saisonnière afin d’effectuer des activités de chasse et de pêche. Un des lieux les plus recherchés est l’île aux Coudres où les Amérindiens chassent le béluga ou marsouin dont ils extraient l’huile. Les autres sites d’établissement saisonniers des Amérindiens sont la pointe aux Alouettes près du Saguenay, Port aux Femmes sur la rivière Noire de même que la rivière Malbaie et la Petite Rivière (Saint François). À l’intérieur des terres, les Amérindiens fréquentent des sentiers à travers la forêt.

Après 1675, des colons d’origine européenne s’établissent dans la région. Les terres sont concédées selon le mode seigneurial. Deux sites de peuplement s’imposent davantage : celui de la vallée de la rivière du Gouffre et les environs de la vallée de la rivière Malbaie. Le 15 janvier 1636, les terres allant de la rivière Montmorency jusqu’à la rivière du Gouffre sont octroyées au sieur Antoine Cheffault de la Regnardière de la Compagnie des Cent Associés. Les Messieurs du Séminaire de Québec sont les seuls propriétaires de ce territoire à compter de 1668. Ils demeurent propriétaires de la seigneurie de Beaupré jusqu’en 1854, alors que le régime seigneurial est aboli.

En ce qui concerne la seigneurie de La Malbaie, elle s’étend du Cap aux Oies, proche des Éboulements, jusqu’à la rivière Noire (dans l’actuelle municipalité de Saint-Siméon). Le 21 décembre 1653, la seigneurie est accordée à l’ingénieur Jean Bourdon. Se succèdent par la suite des seigneurs qui sont incapables d’assurer la survie économique de la seigneurie de La Malbaie qui retournent au Domaine du Roi le 29 octobre 1724. En 1761, deux officiers écossais membres de l’armée britannique reçoivent du général James Murray les terres de la seigneurie de La Malbaie. John Nairne et Malcolm Fraser se partagent le territoire et forment la seigneurie Murray Bay et la seigneurie Mount Murray situées respectivement à l’est à l’ouest de la rivière Malbaie.

D’autres seigneuries sont créées sur le territoire : celle des Éboulements concédée à Étienne Lessart en 1683 qui devient le fief des Tremblay à compter de 1710 avant de passer en 1810 à Pierre de Sales Laterrière; la seigneurie de l’île aux Coudres dont Étienne Lessart est le seigneur en 1683, mais les droits sont rachetés par les Messieurs du Séminaire de Québec, qui en demeurent propriétaires jusqu’à la fin du régime seigneurial; la seigneurie du Gouffre, petite enclave non loin de Baie-Saint-Paul, appartenant à Pierre Dupré de 1682 à 1723 puis cédée en 1735 aux co-seigneurs Noël Simard, troisième du nom, et Ignace Gagné.

Le peuplement de Baie-Saint-Paul est modeste avant 1800. Les emplacements agricoles disponibles sont limités. Ce sont surtout les excédents naturels des premières familles établies sur place qui favorisent la croissance démographique. L’arrière-pays de Charlevoix se peuple dès le milieu du XIXe siècle. Des localités comme Saint-Placide, Saint-Urbain, Saint-Hilarion, Sainte-Agnès, le canton De Sales sont formées. Toutefois, la région du Saguenay, ouverte au peuplement à partir de 1842, attire de nombreux habitants de Charlevoix : 75% du peuplement initial du Saguenay provient de Charlevoix. Au XXe siècle, les difficultés de l’économie charlevoisienne ne favorisent pas un accroissement rapide de la population qui atteint son maximum en 1981 avec 32 435 habitants. Depuis cette date, la population connaît une décroissance significative et l’on prévoit qu’il y aura autour de 28 000 habitants en 2016. L’espace habité de la région de Charlevoix comprend deux milieux de vie plutôt diversifiés : le secteur de la côte, marqué par la proximité du fleuve Saint-Laurent, et celui de l’arrière-pays, situé sur le plateau intermédiaire en territoire montagneux.

L’économie et la culture

La région de Charlevoix ne possède pas de grandes ressources sur le plan naturel permettant de maintenir une activité économique importante. C’est le cas de la pêche qui, même si le territoire de Charlevoix longe le Saint-Laurent et possède de nombreux lacs et rivières, ne prend jamais une importance économique majeure. Les Charlevoisiens qui pratiquent une pêche commerciale effectuent leur activité hors de la région. Il est toutefois possible de pêcher la morue, le saumon, le hareng, la truite, le bar, l’esturgeon, la loche, l’anguille, le capelan et l’éperlan dans les eaux de Charlevoix. Il s’agit d’une activité saisonnière destinée à la consommation locale et familiale. Des pêches à fascines sont installées près de la rive du fleuve et sont composées de filets attachés à des pieux. Elles se retrouvent dans toutes les localités riveraines de Charlevoix. La pêche est aussi une activité de loisir. Au XIXe siècle, des clubs privés sont établis dans le secteur des Grands Jardins. Cette activité favorise la venue de touristes dans l’arrière-pays de Charlevoix. La pêche aux marsouins ou béluga fait partie des traditions locales notamment à l’île aux Coudres.

Sur le plan forestier, les pins rouges de Baie-Saint-Paul intéressent les entrepreneurs dès le printemps 1670, alors que l’intendant Jean Talon se rend sur place avec un maître-goudronnier. L’expérience de la Goudronnerie s’avère toutefois décevante car des luttes de pouvoir retardent le développement de l’entreprise. La production de goudron a de plus des effets négatifs sur le milieu écologique et elle provoque la disparition progressive des grands pins rouges de Baie-Saint-Paul. La coupe de bois de mâture s’effectue aussi à Baie-Saint-Paul et à La Malbaie aux XVIIe et XVIIIe siècles. Ce chantier est toutefois délaissé par manque de rentabilité. Au XVIIIe siècle, il y a plusieurs moulins à scie sur le territoire de Charlevoix et, à partir de 1800, il faut davantage se tourner vers l’arrière-pays pour trouver du bois car la forêt située sur la côte est décimée. La région du Saguenay avec son potentiel forestier permet à près de 800 travailleurs de Charlevoix d’y gagner leur vie, à la fin des années 1830. En 1837, la Société des Vingt et un est créée à La Malbaie en vue d’ouvrir le Saguenay à la colonisation. Toutefois, la société appuyée par la famille Price s’intéresse bien plus aux pinèdes du Saguenay. Le développement forestier est ralenti dans Charlevoix par les difficultés de communication, la faiblesse du potentiel hydro-électrique et les réserves forestières limitées.

Le potentiel de mise en culture des terres de Charlevoix apparaît vite peu important. Les terres de la vallée du Gouffre sont rapidement occupées de même que celles de la vallée de la rivière Malbaie. En 1800, les meilleures terres arables de Charlevoix sont déjà mises en culture. Il s’y pratique une agriculture de subsistance répondant aux besoins des familles d’agriculteurs. Le blé est semé en grande quantité de même que l’avoine et les pois. Les familles cultivent aussi le lin afin de confectionner leurs vêtements. Les agriculteurs de Charlevoix subissent de mauvaises récoltes tout au cours du XIXe siècle, causées par des sécheresses prolongées ou des pluies trop abondantes. Heureusement, les familles peuvent compter sur des productions saisonnières pour leur alimentation : la culture de la pomme de terre, le lait produit par la ferme familiale, l’élevage de la volaille, les fruits et les légumes du jardin, la pêche à l’anguille, l’élevage du renard, la chasse au gibier sauvage, la vente de produits d’artisanat, les revenus provenant de l’érablière, de la cueillette de bleuets et de la gomme de sapin. Charlevoix est aussi l’un des premiers comtés à développer l’élevage des animaux à fourrure.

Après 1880, l’industrie laitière progresse avec l’implantation de fabriques de fromage. À La Malbaie, la présence de 5 000 à 10 000 villégiateurs au cours de la période estivale assure un débouché pour le lait nature. Mais, au milieu du XIXe siècle, l’industrie laitière est déjà en déclin car les pâturages de Charlevoix ne sont pas très vastes. L’élevage de dindon s’impose au début du XXe siècle et, sous l’étiquette
Murray Bay Turkey, cette production se vend même aux États-Unis. La culture des pommes de terre est très populaire à l’île aux Coudres dès le XIXe siècle. L’existence de sociétés d’agriculture et de cercles agricoles permet une certaine modernisation de l’agriculture de la région. Mais, au milieu du XXe siècle, l’agriculture dans Charlevoix fait face à d’importantes difficultés : faible rendement en foin, pâturages plutôt pauvres, peu d’ensilage. Entre 1951 et 1971 le nombre de fermes diminue du tiers dans Charlevoix.

Au XIXe siècle, la construction de goélettes connaît une importante augmentation. Cette industrie maritime conserve son importance jusqu’au milieu du XXe siècle. De 1860 à 1959, plus de 264 goélettes sont construites dans les chantiers de la région. En 1962, 53 des 102 petits transporteurs recensés au Québec se retrouvent dans Charlevoix. Incapables de concurrencer la grande industrie navale, l’industrie du cabotage disparaît dans Charlevoix, dans les années 1960. La dernière goélette de Charlevoix, nommée la Jean-Richard, est construite en 1959 à Petite-Rivière-Saint-François.

Au XIXe siècle, la villégiature et le tourisme prennent une grande importance pour l’économie de Charlevoix. Pointe-au-Pic acquiert une renommée internationale comme site de villévigature au coeur de la célèbre Croisière de Saguenay, opérée par la Richelieu & Ontario puis, au XXe siècle, par la Canada Steamship Lines. Dès la deuxième moitié du XIXe siècle, des hôtels, des auberges et des villas se construisent dans le secteur de Pointe-au-Pic. Parmi les retombées économiques découlant de la villégiature et du tourisme, il faut compter : une plus grande production de denrées agricoles, le vente de produits d’artisanat locaux, le travail saisonnier d’habitants de la région comme guide en forêt ou encore comme jardinier ou femme de chambre dans les villas du boulevard des Falaises. Le Manoir Richelieu érigé en 1898 constitue le coeur de la Croisière du Saguenay. La vente d’artisanat connaît une grande popularité chez les villégiateurs. À titre d’exemple, l’entreprise d’Alcide Bergeron, la Little Shop de Pointe-au-Pic, emploie 32 ouvrières en 1933. Les revenus d’artisanat sont estimés à 5 000 $ à Sainte-Agnès en 1943. Cette manne saisonnière en vient toutefois à décliner. En 1965, alors que prend fin la croisière du Saguenay, l’industrie touristique régionale paraît au bord de l’abîme. Les initiatives d’entrepreneurs locaux regroupés sous le vocable d’un syndicat d’initiatives touristiques et, à compter de 1977, de l’Association Tourisitique de Charlevoix entreprennent alors de relancer l’industrie touristique régionale. Des actions importantes sont prises afin d’attirer les visiteurs. Entre 1980 et 1986, la série
Le Temps d’une paix diffusée à Radio-Canada suscite un grand intérêt et amène un flot touristique important dans Charlevoix. En 1988, la région est reconnue comme Réserve Mondiale de la Biosphère par l’UNESCO. Afin d’élargir la clientèle touristique, le Casino de Charlevoix ouvre ses portes en 1994. Pourtant l’industrie touristique demeure précaire. Comme le reste de l’économie charlevoisienne, l’activité touristique ne suffit pas à retenir l’émigration des travailleurs de la région.


Une culture régionale

Charlevoix possède une culture régionale reconnue. Cette originalité culturelle se compose à partir d’une expérience locale riche de près de trois siècles d’enracinement, mais elle se façonne aussi à partir du regard des estivants et des touristes depuis le XIXe siècle. Culture locale et culture de l’Autre se croisent ainsi et produisent un échange culturel riche et ininterrompu depuis deux siècles composant le caractère culturel spécifique du milieu charlevoisien.

La culture locale des charlevoisiens prend forme dans divers milieux naturels. Il y a d’abord le milieu maritime où sont produites les goélettes de Charlevoix reconnues pour leur efficacité à travers le Québec. L’espace terrien ou agricole se caractérise par une agriculture de subsistance où les membres de la famille doivent tous contribuer. Il y a finalement le milieu forestier et de nombreux hommes de Charlevoix séjournent dans des camps de bûcherons une bonne partie de l’hiver dans des conditions parfois difficiles. La culture locale est rythmée par les travaux et les jours mais aussi par des temps de loisir.

Quelques Charlevoisiens deviennent des héros populaires à cause de leurs exploits remarquables et il faut signaler à ce chapitre l’homme fort Jean-Baptiste Grenon et sa fille Marie, Alexis Lapointe dit le Trotteur, Flavien Boily le Ramancheur et aussi Louis L’Aveugle un chanteur folklorique itinérant. Le folklore oral des Charlevoisiens suscite l’intérêt de folkloristes québécois comme Marius Barbeau et Luc Lacourcière qui recueillent des contes et des chansons auprès d’informateurs locaux.

Il y a aussi une élite culturelle dans Charlevoix au XIXe siècle. Il faut signaler notamment Laure Conan, ou Félicité Angers, écrivaine née à La Malbaie en 1845. Des écrivains nationaux comme Félix-Antoine Savard, auteur du roman
Menaud Maître-Draveur et curé-fondateur de Clermont, ainsi que la romancière Gabrielle Roy, résidente d’été à Petite-Rivière-Saint-François, marquent aussi la culture régionale.

Sous le regard de l’autre, la culture locale se transforme et devient un objet de curiosité et d’intérêt économique sous la demande de la clientèle touristique et estivante.

À l’aube du XXIe siècle

Charlevoix n’est pas une région administrative. Son économie demeure fragile et sa population est en décroissance. La richesse de sa culture régionale assure toutefois sa renommée et son statut de lieu touristique est largement reconnu. Mais, à l’aube du XXIe siècle, ce modeste territoire pourra-t-il conserver son identité propre? Sa culture sera-t-elle progressivement effacée dans les puissants courants de la mondialisation? Sans doute pas puisque la région de Charlevoix fascine depuis si longtemps. La majesté de son paysage ne pourra que s’imposer encore au regard de ses habitants et des visiteurs de l’avenir. À cause de cela, Charlevoix saura sans doute demeurer un lieu spécifique significatif et si attirant au coeur du pays québécois.

Lectures complémentaires :


Le site Internet Encyclobec.ca, sur l’histoire des régions du Québec, contient une centaine de textes sur l’histoire de Charlevoix.

Perron, Normand et Serge Gauthier.
Histoire de Charlevoix. Québec, PUL-IQRC, 2000. 395 pages.

Gauthier, Serge et Normand Perron. Charlevoix.
Histoire en bref. Québec, PUL-IQRC, 2002. 176 pages.

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