Pierre-Georges Roy (1870-1953)Par JEAN BRUCHÉSI
Les Roy ou Leroy sont originaires de Dieppe. Les centaines de Canadiens qui portent aujourd'hui ce nom descendent à peu près tous de Nicolas Roy et de Jeanne Lelièvre, débarqués à Québec le 22 septembre 1663. L'un des descendants s'est appelé Léon Roy. Il fut notaire à Lévis, et père de treize enfants dont l'un, né le 23 octobre 1870, reçut au baptême les prénoms de Pierre-Georges. L'aîné, Joseph-Edmond, devint à son tour notaire, et le plus jeune également, Eugène-Adjutor. À des titres divers, ces trois fils de Léon Roy ont eu le culte de l'histoire du Canada. Comme le rappelait un jour M. Victor Morin, ils lui ont consacré leur vie. Mais si tous les trois ont possédé «l'histoire de leur pays avec une telle maîtrise qu'ils en rédigeaient les annales encore plus rapidement qu'il était possible de les lire», le plus fécond fut incontestablement Pierre-Georges Roy. L'oeuvre de Joseph-Edmond, ancien président général de la Société Royale et conservateur-adjoint des Archives du Canada, est certes fort appréciable. Son Histoire de la seigneurie de Lauzon, en cinq volumes, est un modèle du genre et, comme le disait l'éditeur lui-même, l'une de ces pierres que l'ouvrier consciencieux apporte à l'édifice commun. Adjutor a eu, lui aussi, la passion de la petite histoire. Nous pouvons être certains que ses patientes recherches autant que sa connaissance du passé ont trouvé leur emploi dans les travaux de ses frères. Par le nombre et la variété des ouvrages, de même que par sa vie, tout entière consacrée aux archives, et par les gestes qu'il a posés, Pierre-Georges Roy mérite la première place dans notre admiration et notre reconnaissance. Le tout jeune homme - il avait vingt ans à peine - qui lançait, vers 1890, une petite revue ayant pour titre Le Glaneur, manifestait déjà le tempérament dont il était animé, traduisait l'idéal dont il entendait faire une réalité. À cette époque, l'histoire du Canada était encore en friche. Certes, quelques-uns des grands courants en étaient connus, grâce à Garneau et à l'abbé Casgrain, entre autres; de rares travaux, antérieurs ou postérieurs à l'avènement du régime anglais, comme ceux de Parkman, permettaient d'en dégager les principales constantes. Mais les archives, dispersées en France comme au Canada, en Angleterre comme aux États-Unis, demeuraient à peu près inaccessibles. Et que de questions restaient sans réponse parce que les documents authentiques étaient inconnus! Que de personnages, obscurs ou non, que de faits, d'importance première ou relative, attendaient d'être projetés dans leur vraie lumière! Fouiller le sol, déblayer le terrain: telle était la tâche urgente, aux yeux de Pierre-Georges Roy, la véritable histoire nationale étant impossible avant «le jour où des monographies nombreuses auront déblayé le terrain et préparé la voie à nos historiens». Dans les circonstances, cela voulait dire faire la chasse aux documents, les déchiffrer, les analyser, les commenter, en tirer les réponses aux cent, aux mille questions que les curieux se posaient. Aussi bien, quand il parut, en 1895, le Bulletin des recherches historiques comblait une lacune. Près de soixante ans sont passés depuis que le premier numéro de la petite revue à couverture blanche sortit des presses, à Lévis, et le Bulletin a surmonté tous les obstacles, défié toutes les tempêtes. Aujourd'hui comme hier, il rend service, et ce n'est pas le moindre mérite de Pierre-Georges Roy d'avoir veillé sur lui avec un soin jaloux jusqu'aux dernières années de sa vie, jusqu'à l'heure où l'infatigable chercheur se résolut à le confier aux soins diligents de son fils Antoine. La publication du Bulletin des recherches historiques était loin de suffire à l'activité débordante de Pierre-Georges Roy, pas plus que ses trente ou quarante pages ne pouvaient répondre aux exigences des historiens. La création d'un service d'archives provinciales s'imposait. Un jour vint où il y eut, dans le gouvernement, un ministre apte à comprendre la nécessité de cette création et déterminé à l'entreprendre. Ce fut Athanase David, secrétaire de la Province. Et l'homme capable de la mener à bonne fin ne pouvait être autre que Pierre-Georges Roy. En 1920, le fils du notaire Léon Roy avait cinquante ans. Fonctionnaire, il avait déjà entrepris le classement et le dépouillement des documents dont le secrétaire de la Province avait la garde. Sans posséder la formation technique de l'archiviste, il en avait le flair et la patience. Il avait surtout l'amour du métier et, quoiqu'il ne pût s'appuyer sur aucune directive précise, il était devenu en quelque sorte le gardien attentif et jaloux d'un véritable trésor. Auteur de quelques douzaines de livres, il avait été élu en 1911, à la section de littérature française de la Société Royale. Il ne comptait plus ses correspondants canadiens et étrangers, tellement il était l'obligeance et la courtoisie même. Sa nomination, le 1er septembre 1920, au poste d'archiviste de la province de Québec, ne surprit personne. Elle le combla d'aise. «Je m'étais, écrivait-il, attaché à ces vieux papiers jaunis, effacés, indéchiffrables pour les profanes, mais si éloquents pour ceux qui savent les faire parler.» Revêtu désormais d'une autorité qui soutiendrait et prolongerait son action, disposant des moyens qui lui permettraient de servir plus efficacement la science historique, il continuerait à faire parler les vieux papiers jaunis. Mais surtout, grâce à lui, les vieux papiers parleraient pour un nombre croissant de chercheurs. Dès 1921, paraissait le premier Rapport de l'Archiviste, dont l'imposante série - plus de trente volumes de 400 pages chacun en moyenne - est devenue l'indispensable instrument de travail de tous les historiens du Canada. C'est en 1941 que Pierre-Georges Roy, dont les yeux s'étaient usés à la tâche, cessa d'être le conservateur des Archives de la Province, sans toutefois renoncer à servir. Il avait vu s'élever le «bâtiment à l'abri du feu» qu'il réclamait en 1922 - comme l'intendant Hocquart en avait réclamé un, deux siècles plus tôt - pour y loger les archives de la Nouvelle-France, «les plus précieuses de toutes». À ses fonctions d'archiviste en chef, il avait joint celles de conservateur du Musée de la Province et de secrétaire de la Commission des Monuments Historiques. Les honneurs ne lui avaient pas manqué: présidence de la section française de la Société Royale du Canada, Médaille Tyrrell pour l'ensemble de son ouvre, décorations - dont la croix de chevalier de la Légion d'Honneur - et doctorats. Et les livres, plaquettes, articles n'avaient pas cessé de paraître non plus, à un rythme étonnant. De fait, on peut dire que Pierre-Georges Roy a tenu la plume jusqu'aux derniers mois de sa longue vie. Son oeuvre entière, y compris les communications nombreuses parues dans les Mémoires de la Société Royale et les études reproduites dans les Cahiers des Dix - il fut l'un des premiers «Dix», en 1935 - doit compter tout près de trois cents titres. Le 4 novembre 1953, l'indomptable ouvrier de notre petite histoire, l'«ouvrier rudimentaire», comme il disait de lui-même, trop modestement, s'éteignit sans bruit. Il avait un jour écrit: «Depuis près d'un demi-siècle, j'ai plutôt vécu avec les morts. J'aime les vivants, mais mon admiration et mon respect vont surtout aux défunts.» Le parfait gentilhomme, que fut Pierre-Georges Roy, est maintenant parmi ceux avec qui il a vécu par la pensée. Il faudra dire, dans le détail, ce qu'a été sa vie laborieuse, les multiples services qu'il a rendus, sans jamais compter sur la reconnaissance de ceux qu'il obligeait. Il faudra surtout analyser l'oeuvre qu'il a bâtie sans prétention, mais avec conscience. L'oeuvre n'est pas certes sans défaut, mais ce n'est point la moue dédaigneuse de petits maîtres arrogants qui peut en amoindrir le mérite ni en ternir l'éclat. Pierre-Georges Roy n'a pas été un figuier stérile. Se tenant à égale distance de l'optimisme béat et du pessimisme infécond, il a donné l'exemple du travail persévérant et consciencieux. Nul hommage ne pouvait mieux lui convenir que celui
de la Gazette, de Montréal, à la date du 7 novembre
1953: «The life of this man had a quality
of completeness and devotion that few other lives ever obtain.»
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