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DES HOMMES D'INFLUENCES ET D'AMBITION

Les premiers et dernièrs seigneurs de Rivière-du-Loup

PAR JEANNINE OUELLET,
maître généalogiste agréée

Pour commémorer les 150 ans d'existence de Rivière-du-Loup et afin aussi de souligner le passage à l'an 2000, la Société d'histoire et de généalogie de Rivière-du-Loup a présenté, à la demande des autorités municipales, un album-synthèse intitulé «Du souvenir au Devenir - Rivière-du-Loup 2000». Dans sa présentation, le président de la Société, M. Claude Villeneuve, disait de cet ouvrage qu'il constituait «un tribut passionnant et authentique à laisser aux générations qui suivront». Chaque ville et village du Québec devrait suivre cet exemple. C'est avec des documents et des contributions de cette qualité que le Québec pourra se fabriquer une mémoire et la perpétuer, ce qui manque tragiquement jusqu'à ce jour. On lira avec grand intérêt ce que Mme Jeannine Ouellet nous raconte de la vie et des gestes de quelques-uns des plus illustres seigneurs de Rivière-du-Loup. On peut y mesurer, avec étonnement parfois, la place que quelques-uns d'entre eux ont tenue dans notre société et notre histoire. La multiplicité de leurs intérêts est même inquiétante et nous fait parfois douter avec raison de leur véritable désir de veiller au développement de leurs seigneuries et du pays. Ont-ils été seigneure ou profiteurs?Les pages qui suivent sont extraites de la contribution qu'a apportée à cet ouvrage consacré aux 150 ans de Riviè_e-du-Loup Mme Jeannine Ouellet. Nous la remercions et nous incitons vivement les lecteurs d'Histoire Québec à le lire et à s'en inspirer.

À une époque où le passage des Européens n'était qu'une erreur sur la route des épices, le commerce des fourrures a constitué une alternative fort valable pour l'enrichissement de la mère patrie et de quelques autres coureurs des bois, marchands et compagnies. Ce qui, au départ, n'était supposé être que temporaire s'est avéré un prélude à un véritable peuplement. La colonisation s'est faite selon les mêmes codes hiérarchiques que l'on connaissait alors en Europe.

Les seigneurs et gouverneurs exerçaient des pouvoirs qui rappelaient un peu ceux des décideurs dans leurs régions et pays d'origine et les censitaires étaient soumis à ce régime. Il semble que la population, à la base de cette structure sociale, ait ressenti moins lourdement le poids de ces structures que dans les «vieux pays», puisque le peuplement des colonies de la Nouvelle-France s'est tout de même fait d'une façon croissante et continue.

La seigneurie de Rivière-du-Loup, terre d'une lieue et demie (6 km) de front sur le fleuve (une lieue au-dessus de la rivière du Loup, à l'ouest, et une demie-lieue au-dessous, à l'est) et ayant une profondeur d'une lieue et demie, compte au total 15 876 arpents carrés. Elle est bornée à l'ouest par la seigneurie de Verbois, concédée le 15 novembre 1673 à François Dionis, et à l'est par celle de Le Parc, concédée le 23 décembre 1673 à Daulier du Parc.

Qui furent les seigneurs et seigneuresses de la seigneurie de Rivière-du-Loup?

Le premier seigneur, Charles Aubert de La Chesnaye
(du 23 décembre 1673 au 20 septembre 1702)

Le tout premier, Charles Aubert de La Chesnaye, reçoit sa seigneurie le 23 décembre 1673. Né le 12 février 1632 à Saint-Michel d'Amiens, en Picardie, France, il est le fils de Jacques Aubert, conseiller du roi, intendant ou contrôleur général des fortifications d'Amiens, et de Marie Goupy. Le 6 février 1664, il épouse, à Québec, Catherine Couillard, fille de Guillaume et de Guillemette Hébert qui décédera le 18 novembre de la même année laissant un fils, prénommé Charles, qui mourra au combat en France entre 1690 et 1693. Charles Aubert de La Chesnaye se remarie à Québec le 10 janvier 1668 à Marie-Louise Juchereau de la Ferté, fille de Jean et de Marie-Françolse Giffard.

De ce second mariage sent nés six enfants: François et Jacques, nés a Québec; Pierre, Louis, Ignace et Marie-Charlotte, nés à La Rochelle. Louis achètera de son père la seigneurie de Kamouraska en 1700, et Marie-Charlotte se fera religieuse. Un troisième mariage est célébré à Québec le 11 août 1680 avec Marie-Angélique Denys, fille de Pierre Denys, sieur de la Ronde, et de Catherine Le Neuf. Onze autres enfants s'ajouteront aux sept premiers: Marie-Catherine, les jumeaux Marguerite-Angélique et Antoine, Joseph, les jumeaux Joseph et Gabrielle-Françoise, Jacques, Louis, Charles, Françoise-Charlotte et Marie-Angélique. Louis est le filleul de Frontenac; quant à Marguerite-Angélique, elle se fera religieuse.

Charles Aubert de La Chesnaye arrive au pays en 1655 comme représentant d'un groupe de marchands de Rouen. Il devient marchand à Québec, trafiquant de fourrures à Tadoussac (16631666), commis général de la Compagnie des Indes Occidentales (1666-1669) et principal homme d'affaires de la Nouvelle-France au XVIIe siècle. Très tôt, la traite des fourrures, le commerce des marchandises et l'agriculture lui apportent la fortune. En 1670, toute une ramification d'entreprises secondaires, telles l'exploitation forestière (Lac-Saint-Jean), la pêche et, après 1679, une briqueterie, viennent se greffer à ses activités délà nombreuses.

De 1670 à 1678, son séjour à La Rochelle lui permet d'établir des relations commerciales avec plusieurs pays européens. Avec ses associés, il est propriétaire de plusieurs navires. De 1675 à 1681, il possède les droits de la Compagnie de la Ferme, s'assurant ainsi le monopole des fourrures de castor au Canada. En 1682, il regroupe les marchands de fourrures en une compagnie, celle du Nord ou de la Baie d'Hudson, dont il est le principal actionnaire. À la suite de l'incendle qui ravage la basse-ville de Québec en 1682, il prête de fortes sommes à ses concitoyens pour rebâtir leurs maisons; plus tard, il entamera de nombreuses poursuites judiciaires dans le but de recouvrer des créances. Entre 1694 et 1700, Charles Aubert de La Chesnaye voit au développement de sa seigneurte de Kamouraska.

En 1659, il achète soixante-dix arpents sur le coteau Sainte-Geneviève. Il acquiert aussi un terrain, rue du Sault-au-Matelot, où il se fait construire une spacieuse demeure. En 1662, il est copropriétaire de la seigneurie de Beaupré. Six ans plus tard, il achète des terrains dans les paroisses de L'Ange-Gardien et de Château-Richer. En 1672, Talon lui concède, conjointement avec deux autres associés, la seigneurie de Percé qui doit servir de port d'attache aux bateaux de pêche.

Le sieur de La Chesnaye achète aussi la moitié des fiefs de Saint-François et de Saint-Jean (1677), les seigneuries de Le Parc, à l'est de Rivière-du-Loup (1675), l'île aux Lièvres (entre 1677 et 1694), de Kamouraska (1680), l'île Dupas-et-du-Chicot (1690), la moitié de la seigneurie de Beaupré et de l'île-d'Orléans (1662, 1664 et 1690), Yamaska, Port-Joli (1686), l'île aux Cochons à Trois-Rivières (1686), le Bic (1688), Blanc-Sablon (pêche à la baleine et à la morue), Villeray, Verbois, à l'ouest de Rivière-du-Loup (1689), Sainte-Marguerite, près de Trois-Rivières (1700). On lui concède les seigneuries de Repentigny (la moitié, en 1670), de Rivière-du-Loup (1673), I'arrière-fief de Charlesville dans la seigneurie de Beaupré (1677). La seigneurie de Madawaska et le lac Témiscouata ont été concédés à ses enfants jumeaux, Antoine et Marguerite-Angélique.

À divers moments, le sieur de La Chesnaye est accusé de vendre ses marchandises à des prix supérieurs aux prix établis (en 1664), d'escroquer de fortes sommes d'argent à ses associés (à la fin des années 1670), de trafiquer avec les Indiens, de faire la contrebande avec les Anglais (au cours des années 1680). Accusations fondées ou non, la cour ne reconnaît pas sa culpabilité.



Aubert de la Chesnaye fut un homme universel. On retrouve ses traces à Tadoussac... Photo : Gilles Boileau

Le 24 mars 1693, Louis XIV lui accorde ses lettres de noblesse pour le récompenser d'avoir contribué pendant de si nombreuses années à l'expansion canadienne. Deux ans plus tard, il devient, le 22 mai 1696, membre du Conseil souverain de la Nouvelle-France. De bourgeois, il devient gentilhomme.

Précédemment, il s'était peu occupé de la mise en valeur de la seigneurie de Rivière-du-Loup. En 1674, son commis et associé Charles Bazire a fait bâtir maison et autres bâtisses destinées à être utilisées pour loger un poste de traite. Deux ans plus tard, le sieur Bazire déclare à l'intendant «faire travailler au défrichement des terres de ladite seigneurie, y ayant fait construire une grande maison, boulangerie, grange et étable avec quarante arpents de terre entièrement défrichée». En 1680, environ cent cinquante arpents de terre sont en prairies et en labour. Lors de la rédaction de l'inventaire des biens du sieur Aubert de La Chesnaye, la grande maison, incendiée, a été remplacée par une autre de moindres dimensions.

Décédé le 20 septembre 1702, il est inhumé au cimetière des pauvres de l'Hôtel-Dieu de Québec où deux de ses filles sont religieuses chez les Soeurs Hospitalières.

Le seigneur James Murray
(du 20 juillet 1763 au 20 août 1763)

Le 20 juillet 1763, James Murray, brigadier, colonel de l'infanterie, gouverneur de Québec et premier gouverneur anglais, rencontre Danseville en présence du notaire Panet pour signer le contrat de vente de la seigneurie de Rivière-du-Loup.

Né le 21 janvier 1721 ou 1722 à Ballencrieff, Lothian, Écosse, Murray est le quatorzième enfant d'Alexander Murray, quatrième baron Elibank, et d'Elizabeth Stirling. Il épouse le 17 décembre 1748 Cordelia Collier, qui décédera le 26 juin 1779. Il épouse en secondes noces, le 14 mars 1780, Anne Whitham, qui décédera à son tour le 2 août 1784. Quatre des six enfants de son dernier mariage atteindront I'age adulte.

En 1758, pendant le siège de Louisbourg, il commande un bataillon. Puis, à Québec, il devient l'un des trois généraux de brigade de James Wolfe. En octobre 1760, il est nommé gouverneur militaire du district de Québec; en novembre 1763, il en devient le gouverneur civil. Il prend le parti des cultivateurs francophones contre les commerçants anglophones qui viennent d'arriver. En 1766, James Murray retourne en Angleterre bien qu'il soit toujours gouverneur de la province et il le demeurera jusqu'en 1768.

De 1774 à 1782, il est lieutenant-gouverneur, puis gouverneur de Minorque où il dirige une défense courageuse mais vaine contre les forces franco-espagnoles qui l'assiègent. Le 18 juin 1794, il décède dans sa résidence de Beauport House, dans le Sussex, Angleterre.


...sur la côte de Beaupré. Photo : Gilles Boileau



... dans le Témiscouata.
Photo : Gilles Boileau


... dans Kamourska. Photo : Gilles Boileau

Murray, Caldwell, Fraser...

Exactement un mois après avoir acheté la seigneurie, James Murray la revend à Richard Murray, écuyer, et à John Gray, négociant de la ville de Québec. Tons deux voient à I'administration de la seigneurie jusqu'en 1765, moment où Isaac Werden, coroner à Québec, remplace John Gray. Cette année-là, la seigneurie compte quinze maisons, seize families, soixante-huit personnes. En 1766, la tenure de la seigneurie est effectuée par Richard Murray et Malcolm Fraser, ce dernier étant venu au pays en 1757 comme enseigne dans le 78e Régiment de montagnards écossais, connu sous le nom de Fraser Highlanders. Il a aussi participé à la campagne de Louisbourg avant d'être blessé lors de la bataille des Plaines d'Abraham et, plus sérieusement, lors de celle de Sainte-Foy. Il a ensuite été promu lieutenant. Le gouverneur Murray lui a déjà concédé la seigneurie de Mount-Murray sise à l'est de la rivière Malbaie.

En 1772, Richard Murray loue au marchand Henry Caldwell de Québec un terrain dans le 1er rang de la seigneurie de Rivière-du-Loup. Puis, le 7 avril 1774, le général James Murray loue à Caldwell, pour une période de quatre-vingt-dix-neuf ans, la seigneurie de Lauzon et tous ses biens au Canada incluant la seigneurie de Rivière-du-Loup.

Né en Irlande vers 1735, celui-ci est le quatrième fils de Sir John et d'Anne French. Le 5 septembre 1756, il est devenu enseigne dans le 2e Bataillon du 24e d'infanterie et a été nommé lieutenant d'infanterie en 1757 au 69e Régiment. Il participe au siège de Louisbourg en 1758 avant d'accéder au grade de capitaine. L'année suivante, il est nommé quartier-maître général dans 1'expédition de Québec, puis major après la bataille des Plaines d'Abraham.

En 1773, il a vendu sa commission d'officier. Et le 16 mai 1774, il épouse Ann Hamilton. En 1775, après avoir été nommé commandant de la milice, il est présent à Québec au moment où les troupes de Montgomery mettent le siège devant la ville. On lui octroie une commission de lieutenant-colonel et il est nommé au Conseil législatif. En 1776, il rédige le récit du siège de Québec par I'armée américaine. À l'été 1777, il est nommé conseiller législatif.

Le 24 septembre 1782, Henry Caldwell loue pour quatre-vingt-dix ans la seigneurie de Rivièredu-Loup à Malcolm Fraser qui, le 22 janvier 1777, avait acheté la seigneurie de L'Islet-du-Portage (Saint-André). Il se consacrera désormais à l'industrie du bois et à la construction des moulins. Le 18 janvier 1787, Malcolm Fraser conclut une entente avec Donald McLean afin que ce dernier exerce des droits seigneuriaux pour une période de sept années, après quoi ces fonctions seront confiées à Joseph Fraser, fils de Malcolm. En 1791, au moment où est érigée la Chapelle à 1'endroit appelé Pointe à la Grue, la population s'élève à 361 habitants. Le curé de Saint-André est nommé desservant de la mission de Rivière-du-Loup.

Ayant appris que plusicurs habitants de Trois-Pistoles ont demandé au grand voyer Taschereau de se rendre chez eux au cours de l'été 1798 pour y régler et autoriser les Chemins royaux, les habitants de Rivière-du-Loup réclament aussi sa visite. Le chemin projeté sur le plateau, I'actuelle rue Fraser, remplacera celui longeant la rive du fleuve.

En 1800, Donald McLean est de nouveau confirmé dans ses fonctions; il est considéré comme celui qui détient les droits seigneuriaux dans la seigneurie de Rivière-du-Loup même si à l'occasion Joseph Fraser émet toujours des concessions.

Le 21 juin 1802, Henry Caldwell achète la seigneurie. Quarante-deux jours plus tard, il la vendra à Alexander Fraser, fils de Malcolm, l'un des partenaires de la Compagnie des marchands faisant commerce entre le Canada et le Nord-Ouest de l'Amérique.

En 1808, John Caldwell succède à son père Henry comme receveur général du Bas-Canada, titre qu'il avait acquis en 1795. Henry Caldwell meurt le 28 mai dans sa résidence de Belmont, près de Québec. Son service est célébré à la cathédrale anglicane Holy Trinity de Québec. Son épouse étant décédée six ans auparavant, il cède tous ses biens à son fils unique, John; à son petit-fils, Henry-John; à sa petite fille, Ann; à des parents et à des amis. On découvrira treize ans après son décès qu'il avait détourné 40 000 £, dont 8 000 £ provenaient des biens des Jésuites qu'il gérait à titre de trésorier.

 

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