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AU LAC TÉMISCAMINGUE

Les missions de chantiers

PAR MARC RIOPEL,
historien

Ce texte est tiré de la brochure suivante : Marc Riopel, Sur les traces des Robes noires au Temiscamingue, Ville-Marie, Société d'histoire du Témiscamingue, Collection Maison du Colon no 3, 1991, 58 pages. Cette brochure décrit le processus d'implantation du catholicisme sur les rives du lac Témiscamingue, au XIXe siècle. Elle présente le travail des missionnaires auprès des Algonquins, des bûcherons et des colons. Nous avons retenu ici un volet, celui des missions des chantiers forestiers.

Le travail des missionnaires au lac Témiscamingue comporte un autre volet, la mission des chantiers forestiers. Autant il était important pour le clergé québécois de prendre pied dans des terres dites infidèles, autant il s’avérait important de protéger ses acquis et de poursuivre l’encadrement religieux auprès des bûcherons Canadiens-français. D’autant plus que le temps de l’année où se déroulent les missions des chantiers favorisent l’ajout de cette tâche aux missionnaires: en effet, ces dernières missions se font pendant l’hiver tandis que celles des Algonquins se déroulent pendant l’été. En ajoutant les visites des chantiers à celles des Algonquins, le clergé concrétise son emprise religieuse sur les habitants du territoire du Témiscamingue, qu’ils soient Algonquins ou Canadiens.

L’emplacement des chantiers forestiers

Avant d’aborder le déroulement des missions des chantiers, traçons d’abord un bref survol des débuts de l’exploitation forestière au Témiscamingue. Au 19e siècle, deux phases marquent la mise en valeur des forêts témiscamiennes. La première se déroule de 1799 à 1873. Il s’agit alors des débuts timides de ce secteur d’activités. La seconde phase, 1874 à 1917, se caractérise par l’affermage de grandes superficies de concessions forestières et l’assaut de pineraies témiscamiennes par les marchands de bois.

Un premier arbre est abattu sur les rives du lac Témiscamingue en 1799. Ensuite, il faut attendre en 1836 avant de revoir des marchands de bois sur les rives du lac Témiscamingue. Il s’agit des frères McConnell qui coupent des arbres à la pointe Opémica, sur la rive ontarienne du lac, connu aujourd’hui sous le nom McLaren’s Bay. En 1840, la Compagnie de la Baie-d’Hudson diversifie ses activités et se lance dans l’exploitation forestière au Témiscamingue. Elle exerce cette activité à peine cinq ans. Les bas prix payés pour le bois équarri sur les marchés obligent non seulement la Compagnie de la Baie-d’Hudson mais aussi les frères McConnell à abandonner leurs chantiers en 1843. La Compagnie fait un autre essai en 1845, mais devant les résultats peu concluants, elle délaisse cette activité au lac Témiscamingue. Vers 1858, elle débute l’exploitation forestière au Grand-Lac Victoria. Pendant sept années consécutives, la Compagnie de la Baie d’Hudson embauche des bûcherons et des équarrisseurs pour ses chantiers. M. Angus Cameron agit alors à titre de bourgeois du fort au Grand Lac. Les cages de bois mettent deux ans à se rendre au port de Québec.

L’exploitation des forêts témiscamiennes reprend au début des années 1860. En 1860, Richard McConnell et ses frères construisent trois chantiers forestiers au même endroit qu’auparavant. Jean-Baptiste Jolicoeur et Joseph Bonin viennent y travailler la même année. En 1861, ils achètent les concessions forestières de J.-R. Booth, situées entre la rivière Montréal et la Pointe-à-la-Barbe, à quelques milles au sud de la mission Saint-Claude. M. Bonin et son cuisinier, Jean-Thomas Hébert, s’installent à la rivière Montréal. L’année suivante, Edouard Piché, embauché par Thomas Murray de Pembroke, coupe du bois dans le canton Guigues. L’activité des marchands de bois s’intensifie de manière qu’en 1863, lorsque les pères oblats construisent la mission Saint-Claude, cinq chantiers sont en opération. Pendant l’été 1863, Joseph Miron arrive avec sa famille à Opémica, pour faire le commerce du bois. En 1865, M. Humphry fait le commerce du bois dans la partie supérieure du lac et construit son dépôt à l’endroit connu aujourd’hui sous le nom d’Haileybury. Un peu plus tard, Humphry construit un autre dépôt à la décharge de la rivière Kipawa pour approvisionner ses chantiers de ce secteur. En 1866, les McLaren exploitent à leur tour des chantiers sur la rive ontarienne. En 1873, un entrepreneur construit un premier moulin à scie au lac Témiscamingue. Propriété d’Olivier Latour, ce moulin se situe un peu au nord de la décharge de la rivière Kipawa. Latour fabrique des rames servant à descendre les radeaux de bois.

En 1868, l’État québécois met en vente 5 664 milles carrés de concessions forestières dans la Mauricie et dans l’Outaouais supérieur. Cette dernière région est connue sous le nom du Bloc A du Pontiac et englobe le Témiscamingue et une partie de l’Abitibi. En 1874, d’autres concessions forestières sont mises en vente dans la région du Témiscamingue. Ainsi, au milieu des années 1870, les compagnies suivantes exploitent des chantiers forestiers autour des lacs Kipawa et Témiscamingue: Booth, Gillies, McLaughlin et Eddy. En octobre 1880, des exploitants forestiers achètent 3 243 milles carrés de concessions situées dans le Bloc A. Puis en 1885 et 1905, d’autres concessions sont aussi vendues aux enchères publiques.

Ainsi, en 1885, 40 chantiers forestiers s’activent autour des lacs Témiscamingue, Kipawa, des Quinze, Simard et autour des rivières Montréal et Blanche, toutes deux situées en Ontario. Deux mille voyageurs (des bûcherons itinérants embauchés à l’extérieur de la région) travaillent dans ces chantiers. En 1900, les exploitants forestiers embauchent 5 000 hommes qui utilisent 2 000 chevaux dans leurs chantiers. Les principaux marchands de bois de cette époque se nomment: J.-R. Booth, W.-C. Edwards, Fraser & Cie, McLaren, Sheppard & Morse, Gillies Brothers, Hawkesbury Lumber, Brownson, Klock et McLaghlin.

Lors des visites des chantiers de 1885 et 1887, le père Mourier, un des missionnaires chargés de ces missions, donne des détails fort pertinents sur l’emplacement des chantiers, le nom de l’exploitant, le nombre de bûcherons et leur religion. Ces données s’avèrent originales à plusieurs aspects. En effet, il s’agit des seules sources datant du 19e siècle à fournir autant de détails sur les bûcherons, leur nom, leur nationalité, leur religion et sur les exploitants forestiers ainsi que sur l’emplacement des chantiers. Habituellement, les sources fournissent des détails sur les activités d’un seul marchand de bois, comme les contrats d’embauche des bûcherons et des draveurs pour le compte de l’entrepreneur George Meech dans le secteur du lac Kipawa dans les années 1860, 1870 et 1880. Les manuscrits des chantiers du père Mourier permettent également de valider les renseignements généraux fournis dans les ouvrages historiques. À titre d’exemple, Augustin Chénier écrit, dans ses Notes historiques publiées en 1937, qu’en 1885, 40 chantiers forestiers s’activent dans la région et qu’on y retrouve 2 000 bûcherons voyageurs. Les données des manuscrits Mourier, une fois compilées, permettent d’établir le tableau 1 de la page suivante.

Jetons un coup d’oeil sur ces informations, concernant les chantiers forestiers autour des lacs Kipawa et Témiscamingue. Pendant la saison 1885, les marchands de bois s’affairent dans trois grands secteurs de coupe: le lac Témiscamingue, le lac Kipawa et le lac des Loups. En général, les marchands de bois exploitent entre un et trois chantiers et un contremaître supervise tous les travailleurs d’un chantier. Le nombre de bûcherons dans un chantier, en 1885, varie entre 5 hommes pour un très petit chantier, 40 pour un moyen et 80 pour un gros chantier. La moyenne de bûcherons par chantier se chiffre ainsi à 40. Au total, 1 459 bûcherons s’activent dans 36 chantiers, exploités par 16 marchands de bois. Le tableau 1 présente le nom du dépôt, son personnel (nom et fonction), le nom du propriétaire du chantier, le nombre d’hommes qu’il contient et dans plusieurs cas, la nationalité et la religion des bûcherons.

Tableau 1: Le réseau de chantiers et de dépôts forestiers en 1885

Sur le lac Témiscamingue

Dépôt d’Young
Commis, M. Hollrooke, le foreman de la ferme et sa dame, monsieur et madame Aylmer.

Premier chantier de M. Young

35 hommes, tous Canadiens à part sept et deux ou trois protestants, avec John Nagarty comme foreman, un catholique.

Deuxième chantier de M. Young

35 hommes, presque tous Canadiens et catholiques, avec M. Steward comme foreman, un protestant.

Dépôt de M. Olivier Latour
M. Charrest, agent, M. Baril, commis, un jeune du nom de Sauvé, le forgeron nommé Patenaude de Chicoutimi dans le Saguenay, quelques Autrichiens.

Premier chantier M. Olivier Latour
35 hommes, parmi lesquels un Iroquois de Caughnawagae, 3 Autrichiens, un Italien, 4 Irlandais et les autres, Canadiens, avec un foreman Irlandais, Pat Foley, et catholique, et le commis, M. McPherson, un Écossais.

Deuxième chantier de Olivier Latour

45 hommes, dont plusieurs Autrichiens, deux ou trois Irlandais et les autres, Canadiens, foreman: Rémy Martel

Premier chantier de M. McLaren
46 hommes, dont une vingtaine de Canadiens et d’Irlandais, avec un foreman, Alex Wills.

Second chantier de M. McClaren
Environ quarante hommes, presque tous Canadiens, de la région de Gatineau, avec un foreman, M. Monroe.

Chantier de M. Jodouin
Jodouin fait des billots pour McClaren, avec cinq ou six hommes.

Sur le lac Kipawa

Dépôt Russell
M. Russell de Renfrew fait chantier sur les limites de M. Pearley.

Premier chantier Russell-Pearley

28 hommes, dont 20 Canadiens, avec un foreman, M. Duncan Camel.

Second chantier Russell-Pearley
28 hommes, dont 10 anglais, avec un foreman, M. Steward.

Chantier de M. Charrest,
20 hommes, tous Canadiens sauf un.
(faiseur de billots pour M. Pearley)

Dépôt de M. Edward
M.M. Ralph, agent, Donning, son beau-père, inspecteur des billots, le jeune Rankin.

Premier chantier de M. Edward

34 environ, moitié anglais, moitié Canadiens, recrutés de la Gaspésie aux frontières du Haut Canada, avec un foreman, M. Berry.

Second chantier d’Edward
Une trentaine d’hommes, avec un foreman, M. Rice.

Dépôt de M. Eddy
L’agent de M. Eddy est un M. Brock; le cuisinier, M. Weasel, un Suisse d’origine.

Chantier de Keesik,
25 hommes, dont six Irlandais, tous catholiques sauf deux, avec un foreman, M. Allan Cameron.

Chantier de M. John England,
Petit chantier de cinq ou six hommes, tous Canadiens.

Chantier de M. John Thompson,
40 hommes, moitié anglais et protestants, sous la direction de M. Daniel Fergusson.

Chantier de M. Séguin,
15 hommes, tous Canadiens et catholiques (seul chantier canadien-français).

Chantier de M. Eddy
62 hommes, avec un foreman, M. John McEwen.

Chantier de M. Eddy

36 hommes, de nationalité et de croyance diverses, sous la direction de M. McClaren, un protestant.

Sur la Magni Sipi:

Premier chantier de M. Eddy

62 hommes, en majorité Canadiens, sauf 10 Irlandais et quelques protestants, avec un foreman, M. John Foley, un Irlandais catholique.

Second chantier de M. Eddy
72 hommes (un des plus gros chantiers), d’origines diverses: Canadiens, Français, Anglais, Irlandais, Écossais, et des catholiques et des protestants, sous la direction de M. O’Neill, un Irlandais catholique.

Troisième chantier Eddy

52 hommes, presque tous Canadiens et catholiques, avec un foreman, M. Ouellette, un jeune canadien.

Dépôt de M. White
Un autre puissant bourgeois de chantier, M. Hamelin, agent, M. Roary McDonald, inspecteur des billots, et le cuisinier, M. Ricard.

Premier chantier White
80 hommes, de nationalité et de religion différentes (le plus gros des chantiers pour cet hiver), avec un foreman, M. Makonike.

Second chantier de M. White

50 hommes, de nationalité et de religion différentes, sous la conduite de M. James McClean, le commis est un jeune homme du nom de Owens.

Rivière du Jardin:

Chantier de M. Griers
25 hommes de métier, sous la conduite de M. Haring.

Sur la Kippawa:

Dépôt de M. Olivier Latour

Le cuisinier du dépôt est un nommé Blondin, de Hull, et il y a aussi un Prussien.

Premier chantier de M. Olivier Latour
28 hommes, avec un foreman, M. Laporte, un Canadien.

Second chantier de M. Olivier Latour
31 hommes, tous Canadiens, sous la direction de M. Cyrille Larocque.

Sur le Skunk Lake:

Dépôt des Banques,
M. John Thompson est agent et M. McLean, commis.

Premier chantier des Banques
60 hommes, de nationalités et croyances diverses, sous la conduite de M. Spierman.

Second chantier des Banques
50 hommes, tous catholiques, sous la direction de M. James Paul, un protestant.

Sur l’Ostabwaning:

Premier chantier de M. Guilmore
50 hommes, sous la direction de M. McNaughten.

Second chantier de M. Guilmore

58 hommes, presque tous Canadiens et catholiques, sous la direction de M. Filion.

Dépôt de M. David Moore

Pour agent, M. James Cox, pour mesureur et inspecteur des billots, M. Locknam et M. Draper, tous trois catholiques.

Premier chantier de M. David Moore

58 hommes, de nationalité et de religion diverses, avec un foreman, M. Mcgilvray, un protestant.

Second chantier de David Moore
50 hommes, sous la direction de Patrick Cox, frère de l’agent du dépôt de Moore.

Sur le lac Kipawa:

Dépôt Hurdmann
L’agent M. Spriggs, ancien capitaine du Jason Gould, bateau à vapeur sur le Muskat Lake près de Pembroke.

Premier chantier de M. Hurdmann
50 hommes, de nationalité et de religion diverses, sous la direction de M. Edy.

Second chantier de M. Hurdmann
54 hommes, presque tous Canadiens et catholiques, sous la direction de M. Kanady, un catholique.

Lac Bois Franc:

Dépôt Booth-Gordon
Une vraie petite tour de Babel: une famille sauvage résidante sur le lac, la famille de Sévère Férusse, Pierre Pitanamo chef des Algonquins du lac Kippawa, un Arabe-Syrien tombé là je ne sais trop comment, un Irlandais nommé Fits-Henry, deux Canadiens, Vachon, Morin, un Français,un Anglais, M. Gordon junior, avec plusieurs charretiers protestants.

Premier chantier Booth-Gordon

40 hommes, sous la direction de M. Fergusson.

Second chantier Booth-Gordon

25 hommes, sous la direction de M. Taylor. Un autre groupe travaille sous la direction de Georges Laplante.

En 1887, la situation générale ne change presque pas. On retrouve, toujours selon la mission des chantiers du père Mourier, 1 344 bûcherons répartis dans 30 chantiers, pour une moyenne de 44 bûcherons par chantier (à noter que le nombre exact de chantiers est de 34, mais pour 4 d’entre eux, le père Mourier ne fournit pas le nombre de bûcherons. De plus, dans quelques cas, le nombre indiqué est général, par exemple, une quarantaine de bûcherons). Dix marchands de bois s’affairent dans les forêts témiscamiennes, principalement autour de la rivière Montréal, du lac et de la rivière Kipawa, du lac Albert, du lac Bashing, du lac Bois Franc, la rivière Mainganisipi (rivière aux Loups), la rivière du Jardin et le lac Hunter (Hunter’s Point). Robert Hurdmann est le marchand le plus actif en 1887 avec 14 chantiers, suivi de Eza Butler Eddy avec sept, six autres possèdent deux chantiers chacun (Pearley, Russell, Moore, Gordon, Edward, Thompson) et M. Griers en exploite un seul.

Lorsque l’hiver est bien installé, les missionnaires vont rendre visite à ces hommes des chantiers forestiers.

4.2. Le déroulement des missions de chantiers

Vers le milieu du mois de janvier, lorsque la neige couvre les chemins et que la glace porte solidement les lacs et rivières, sonne le départ des missionnaires pour la mission des chantiers. Deux missionnaires partent pour plusieurs semaines, se rendant de chantier en chantier donner la mission catholique aux bûcherons. Ils entreprennent un long périple, s’étendant de janvier à mars, soit avant la période de la fonte des glaces.

Les missions des chantiers du Témiscamingue débutent à compter de 1864, lors du premier hiver passé dans la région par les Missionnaires oblats de la mission Saint-Claude. Par contre, la présence de bûcherons catholiques Canadiens-français parmi des îlots de protestants préoccupe les missionnaires depuis fort longtemps. Cette préoccupation remonte en fait au début des missions algonquines, dans les années 1830. L’exploitation forestière s’intensifie, à cette époque, dans l’Outaouais où s’activent plusieurs bûcherons dans les chantiers. Les missionnaires craignent pour la moralité des bûcherons catholiques, puisqu’ils côtoient à chaque jour des protestants et qu’ils n’ont aucune église ou école à proximité pour renforcer leurs principes catholiques. La peur que les catholiques ne pratiquent plus et abandonnent leur religion, hante les missionnaires qui recommandent à leur évêque de s’établir parmi eux ou encore de les envoyer les visiter. Ainsi, dans les années 1830 et 1840, débute sur une base régulière les missions auprès des bûcherons. Ces missions se limitent, dans ces années-là, à la région de l’Outaouais.

Au début des missions de chantiers, le centre des activités des missionnaires est établi à Ottawa. Par la suite, il déménage à Maniwaki, puis à la mission Saint-Claude du lac Témiscamingue, à compter de 1864, et à Mattawa, en 1868. En 1877, trois groupes de missionnaires se partagent les missions des chantiers. Un premier groupe visite les rivières Coulonge, Rivière Noire, Dumoine et des Outaouais, de Pembroke à la Roche Capitaine. Un second groupe se voit confier le secteur formé des lacs Témiscamingue et Kipawa, des rivières Maganasipi, Mattawa et des Outaouais, de la Roche Capitaine à la tête du lac Témiscamingue et du lac Nipissing. Finalement, un troisième groupe se charge, à partir de Hull du même territoire que le premier groupe, en plus des rivières Madawaska, Bonnechère et Petewawa.

Au Témiscamingue, les missionnaires exercent la mission des chantiers depuis leur établissement sur les rives du lac Témiscamingue, soit à l’hiver 1864. Cet hiver-là, les pères Lebret et Pian rendent visite aux bûcherons des chantiers du lac Kipawa et du lac Témiscamingue. Ils partent de la mission Saint-Claude en traîneau, tiré par des chevaux, jusqu’au lac Kipawa, guidés et accompagnés par un Algonquin. Les deux missionnaires doivent ensuite utiliser des raquettes pour se rendre d’un chantier à l’autre. Utilisant les raquettes pour la première fois, les pères trouvent l’expérience particulièrement pénible. Une fois la visite de ces chantiers terminée, ils prennent la direction d’Opémican où s’élèvent d’autres chantiers forestiers. Le retour à la mission Saint-Claude s’effectue dans des conditions difficiles, une tempête de neige ayant complètement effacé les traces de leurs chevaux.

Certains chantiers forestiers se situent à proximité de la mission Saint-Claude sur le lac Témiscamingue, tandis que d’autres, la majorité en fait, s’élèvent beaucoup plus loin. Les missionnaires doivent alors préparer leurs affaires et leur traîneau pour un long voyage. Ils reçoivent l’aide des soeurs Grises à cette fin. Ces dernières préparent les habits des missionnaires, les couvertures, le linge sacré, les livres religieux, le vin de messe et l’autel portatif. Une fois le matériel préparé et les missionnaires prêts à partir, un charretier atelle les chevaux au traîneau et prend la direction des chantiers. Le frère Moffette agit souvent à titre de conducteur des missionnaires des chantiers. L’équipage s’aventure dans les forêts, utilisant des chemins peu pratiqués, vaguement connus, dont les pistes sont souvent recouvertes de neige. Le voyage se faisant par une température assez froide, il arrive fréquemment que les missionnaires se gèlent les pieds, les doigts ou encore la figure. Le voyage d’un chantier à l’autre se fait pendant le jour. Parti tôt le matin d’un chantier, l’équipage arrive à la fin de l’après-midi à un autre campement. Une fois rendu dans un secteur précis en forêt, les deux missionnaires se séparent les chantiers à visiter.

Si le missionnaire arrive assez tôt au chantier, il accueille les bûcherons à leur retour du travail, vers 16h00 ou 17h00. Il discute avec eux, s’informe de leur état civil, de leur provenance. Certains missionnaires se livrent même à quelques jeux avec les bûcherons, notamment le tir au poignet. Le père Louis Reboul, un des plus célèbres missionnaires des chantiers de Mattawa, adore particulièrement le tir au poignet et, selon les sources consultées, il perd rarement une confrontation. Ensuite, le missionnaire mange avec les bûcherons et débute lentement sa préparation pour la mission. Vers 21h00, la mission commence avec le chant de cantiques, l’instruction religieuse, la prière du soir et, la tâche la plus longue, les confessions qui se terminent vers minuit. On installe un confessionnal de fortune à l’aide de deux couvertes tendues dans un coin du chantier. Une fois les confessions terminées, le missionnaire va se coucher sur un lit fait de bois équarri, recouvert de branches de sapin comme matelas. À 4h00, sonne l’heure du lever et du début de la messe, à laquelle communient les hommes confessés la veille. Un baril de lard ou de farine sert d’autel. Le missionnaire prêche encore, reçoit ses auditeurs dans les associations du Saint-Rosaire et de la tempérance. Il fait aussi une quête parmi les bûcherons. Une fois le jour levé, les bûcherons se rendent à leur travail et le missionnaire reprend la route vers un autre chantier.

Dans la majorité des chantiers forestiers, les missionnaires sont très bien reçus, tant de la part des bûcherons que des contremaîtres. Par contre, il arrive que le missionnaire ne se sente pas à l’aise dans un chantier et qu’il y rencontre de l’opposition lorsque celui-ci se compose en majorité de gens d’autres religions. Ainsi, raconte le père Mourier, un jour il se rend dans un chantier composé de 10 catholiques et de 20 protestants. La mission du soir et les confessions se déroulent bien. Le lendemain matin, le père Mourier se prépare à chanter la messe, au milieu des rires et des discussions des protestants, ayant même, précise-t-il, gardé leur tuque et la pipe au bec. Lorsqu’arrive le temps de la messe, l’atmosphère ne change pas. Le père Mourier leur dit alors de rester polis, de respecter le silence pendant l’office religieux, d’enlever leur tuque et de serrer leur pipe. Les protestants obéissent alors sans riposter. Les missionnaires classifient les chantiers selon trois catégories: les bons, les douteux et les mauvais. Dans certains cas, le missionnaire refuse de dire la messe le lendemain si les hommes ne se sont pas confessés la veille. Plusieurs bûcherons, au travail dans la région, sont anglophones et protestants. Il arrive que des chantiers réunissent uniquement de ces gens d’autre religion, alors le missionnaire ne rencontre pas d’oreilles attentives à ses propos.

Malgré quelques accrochages occasionnels de ce genre, les missionnaires ne rencontrent pas de grande résistance au déroulement de la mission catholique. Dans un rapport daté de 1872, le père Vandenberghe écrit que les visites de chantiers rapportent l’année précédente à la congrégation la somme de 1 532$. Dans une lettre adressée au provincial des oblats en 1886, le père Therrien, directeur de la mission Saint-Claude, écrit que la mission des chantiers rapporte annuellement 1 000$, somme qui sert à entretenir la résidence du lac Témiscamingue.

Les visites des travailleurs forestiers ne s’arrêtent pas uniquement aux bûcherons. En effet, au printemps et à l’été, les missionnaires visitent également les draveurs et les travailleurs du chemin de fer. Lors d’une mission au Long-Sault à l’été 1886, le père Mourier rencontre les travailleurs du chemin de fer entre Mattawa et le pied du lac Témiscamingue. À ces visites, il ajoute celles des familles vivant à l’embouchure des rivières Kipawa, Gordon et Montréal, et celles du Long-Sault. Il profite du passage d’une cage de bois pour aller y rencontrer les draveurs. Le père passe une journée sur cette cage de bois, à dire la mission et à confesser les travailleurs. Il couche sous la tente levée sur ce radeau de bois. Tôt le lendemain matin, des jeunes hommes préparent un autel: certains coupent des arbres, amassent de la verdure d’érable, pendant que d’autres préparent un petit autel rustique. Une fois la mission terminée, cinq hommes conduisent le père Mourier en bateau à Opémican, à l’auberge tenue par Joseph Jodoin. Le père rencontre d’autres draveurs, campés ici et là sur le lac Témiscamingue. Puis, sa mission terminée, il embarque à bord du Mattawan, amarré à Opémican, et gagne la mission Saint-Claude, marquant la fin de sa mission d’été.

Dans le Codex historicus de la mission Saint-Claude, le père Mourier trace un tableau des missionnaires des chantiers forestiers de 1863 à 1881.

Tableau 2: Les missionnaires des chantiers, 1863-1881

ANNÉE et NOM DU MISSIONNAIRE

1863 -- Pian et Mourier
1864 -- Pian et Mourier
1865 -- Pian et Lebret
1866 -- Lebret et Guéguen
1867 -- Lebret et Guéguen
1868 -- Lebret et Guéguen
1869 -- Pian et Nédelec; Guéguen seul; Nédelec et Poitras
1870 -- Guéguen et Nédelec
1871 -- Poitras et Guéguen
1872 -- Pian et Guéguen; Guéguen et Nédelec
1873 -- Guéguen et Poitras
1874 -- Nédelec et Poitras; Guéguen et Nédelec
1875 -- Guéguen et Nédelec
1876 -- Guéguen et Prévost
1877 -- Poitras et Guéguen, conduit par le frère Moffette
1878 -- Guéguen et Prévost, conduit par le frère Moffette
1879 -- Guéguen et Prévost, conduit par le frère Moffette
1880 -- Mourier, Guéguen et frère Verrette; Mourier et Nédelec
1881 -- Mourier et Guéguen; Guéguen et Nédelec;
Pian et Laverlochère autour lac Témiscamingue
1882 -- Guéguen et Nédelec
1883 -- Guéguen et Paradis; Mourier autour du lac Témiscamingue
1884 -- Guéguen et Paradis; Mourier autour du lac Témiscamingue
1885 -- Guéguen et Mourier
1886 -- Guéguen et Mourier
1887 -- Guéguen et Mourier

CONCLUSION

Après l’établissement permanent au milieu des Algonquins du lac Témiscamingue, les missionnaires poursuivent leur travail d’implantation du catholicisme dans la région en s’attaquant cette fois-ci à un groupe connu, les bûcherons canadiens-français et catholiques. Le but de ces missions consiste en la protection des valeurs et croyances catholiques des bûcherons ayant été baptisés et élevés selon les principes de cette religion. Une fois loin de leur paroisse natale et au milieu de protestants, les missionnaires craignent de perdre ces bûcherons au profit du protestantisme ou de l’athéisme. Pour contrer cette menace, les missionnaires entreprennent les missions des chantiers forestiers, afin de rappeler aux bûcherons catholiques leurs origines et leurs principes religieux.

Les écrits des pères oblats indiquent que les missions de chantiers connaissent des succès intéressants, tant au niveau spirituel que matériel. En effet, concernant le spirituel, les bûcherons catholiques participent, en général, assidûment à la mission et les bûcherons protestants n’entravent pas le travail du missionnaire, sauf en quelques occasions. Les contremaîtres de chantiers, la majorité du temps protestants, ne s’opposent pas à la venue du prêtre catholique, lui facilitant même le travail en le logeant et le nourrissant. Les plus gros îlots de résistance se situent dans les chantiers composés presqu’uniquement de protestants. Mais encore là, ce n’est pas tragique puisque le but de ces missions consiste plus à protéger les âmes des catholiques qu’à convertir celles des protestants. Au niveau matériel, la quête ramassée dans les chantiers se chiffre à 1 000$ annuellement dans les années 1870 et 1880. Elle sert en partie à financer l’entretien de la résidence Saint-Claude et de ses habitants. Les sommes recueillies démontrent une partie de l’appréciation des bûcherons catholiques.

La réussite des missions des chantiers était tout de même facile à prévoir puisque les missionnaires travaillent en terrain connu, auprès d’une clientèle gagnée à l’avance. Contrairement au travail auprès des Algonquins, où les missionnaires doivent imposer de nouvelles croyances, la mission des chantiers fournit l’occasion aux bûcherons de pratiquer leur religion. Il faut tout de même relativiser ce succès puisque, même s’ils participent assidûment à la mission, il n’est pas certain que tous les bûcherons exercent quotidiennement leur religion par des prières ou autres gestes. Les bûcherons sont aussi reconnus pour leur parler entrecoupé de nombreux sacres et jurons. La sortie des bûcherons des chantiers s’accompagne souvent de longues soirées de fêtes, ce qui tracasse à maintes reprises les missionnaires, ainsi que leurs discours en témoignent.

 

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