| ILS SONT LÀ DEPUIS PRÈS
D'UN SIÈCLE |
Les Canadiens
français de Rivière-la-Paix
PAR GILLES
BOILEAU,
géographe
| C'est en 1957 que je suis
allé dans la région de Rivière-la-Paix pour
la première fois. J'y allais pour «découvrir»
la région et y recueillir les données nécessaires
à la rédaction d'une thèse de doctorat. J'y
ai surtout fait la connaissance d'une population dynamique, chaleureuse,
attachante et surtout pleine d'idéal. C'est cette enclave
canadienne-française du nord de l'Alberta que je vous présente
sommairement dans les pages qui suivent. On y découvrira
rapidement le territoire mais surtout ceux qui l'habitent. Est-il
besoin d'ajouter que c'est le Québec qui a fourni cette
«race» de pionniers. |
| Dans cet immense
pays qui va du Labrador et de Terre-Neuve au Klondyke, la place
et le rôle des Canadiens français ne cessent de diminuer
au fil des ans. Leur présence à l'extérieur
du Québec est de moins en moins perceptible. Et quand ils
arrivent à se maintenir sur des espaces de plus en plus
réduits, c'est au prix d'efforts sans cesse plus nombreux
et plus exigeants. Nous en prenons comme exemple la communauté
francophone de Rivière-la-Paix, au nord de l'Alberta.
L'assimilation «c'est la vie»
... en y ajoutant un répétitif
«que voulez-vous!»,
chacun comprendrait qu'une telle déclaration ne pouvait
venir que de la profonde sagesse du premier ministre de la Confédération
canadienne. Dans le Devoir du 28
août 1999, Jean Chrétien, à l'occasion du
sommet francophone de Moncton, jetait un regard de satisfaction
béate et condescendant sur la situation des minorités
francophones hors-Québec. Voici quelques extraits tirés
du journal...
... Le premier ministre du Canada... s'il voit
dans l'assimilation des francophones un phénomène
naturel, il se réjouit des progrès du français
au Canada depuis un quart de siècle. L'assimilation, c'est
la réalité de la vie, dit-il. Dans un sens, il y
en a qui n'y croient pas, alors ils lâchent. C'est arrivé
à la religion catholique un peu. Alors c'est des choses
qui arrivent. Par contre, ajoute-t-il, il y a de nouveaux adeptes
qui entrent. Et il y a tout de même sept millions de francophones
au Canada, dont un million hors Québec, ce n'est pas banal.
Et on me dit qu'il y a deux millions de Canadiens anglophones
qui utilisent de façon journalière la langue française.
Ça n'existait pas il y a 25 ans. C'est l'évolution.
Il y a des hauts et des bas.
Le discours du premier
ministre est englobant, réducteur, trompeur et insidieux.
Bien sûr, il y avait au recensement de 2001 près
d'un million de «francophones» hors Québec.
Mais cet espace francophone extra-québécois est
un espace réduit. En vérité, lors du dernier
recensement canadien, 953 000 personnes ont été
inscrites dans la colonne «première langue parlée
et encore comprise». Mais suffit-il d'entendre et de percevoir
encore quelques mots de français - du genre «bonjour,
merci!» - pour être recensé parmi la population
de langue maternelle française? Poser la question c'est
y répondre. On admet dès lors que toutes les interprétations
sont permises, même celles qui prétendent que le
français fait des progrès au Canada.
|

Philippe Lavoie est venu d'Albanel à Saint-Isidore. Quand
cette photo fut prise, en 1986, il possédait en société
avec ses garçons, 400 vaches et 8000 acres de terre.
Photo : Gilles Boileau
|
Sur 953 000 Canadiens
hors Québec que l'on considère de langue maternelle
française au Canada en 2001, il y en avait 493 000 en Ontario
et 237 000 au Nouveau-Brunswick. Il ne reste donc au total que 223
000 «supposés francophones» dans les autres provinces
et territoires canadiens. Quand on soustrait le Québec, l'Acadie
et les quelques secteurs de l'Ontario français, les forces
francophones canadiennes se réduisent à un plus que
faible 2%. La francophonie canadienne hors Québec devient
presque un mirage, du moins une grande et belle illusion. |
| La comparaison
avec 1951 est éloquente. Il y a 50 ans, il y avait
au Canada, 30,8% de la population qui était recensée
comme étant d'origine ethnique française.
En un demi-siècle, de 1951 à 2001, on est
passé de 30,8 à 22,7. Doit-on alors, comme
le premier ministre du Canada le suggère, considérer
cette situation comme normale ou inévitable? Avons-nous
de bonnes raisons de nous réjouir et de croire aux
lendemains qui chantent? |
En 1986, Gérard Paradis,
venu de Saint-Hyacinthe à Falher, était
le plus gros apiculteur du Canada. Photo
: Normand Caron |
|
En 50 ans, la situation a
dramatiquement changé. Les conditions de survie des Canadiens
français sont même en voie de devenir tragiques,
sauf pour ceux que l'assimilation ne gêne pas.
Les responsables du recensement fédéral national
ont supprimé, en 2001, la question qui permettait de connaître
l'origine ethnique véritable de la population, c'est-à-dire
sa composition structurelle fondamentale. En vérité,
on a modifié la question en donnant la possibilité
à tous de se déclarer, le cas échéant,
d'origine ethnique canadienne, et même québécoise,
pourquoi pas! Impossible maintenant de remonter à la source
du peuplement et d'en connaître les souches véritables
et authentiques.
Ainsi, un M. Antonio Rossi (ce
n'est qu'un exemple), né au Québec en 1965, d'un
père arrivé d'Italie en 1955, peut se déclarer
d'origine canadienne, voire même d'origine canadienne et
d'origine italienne à la fois, la double déclaration
d'origine étant permise. De cette façon, on ne pourra
plus jamais connaître la véritable composition ethnique
du Canada pas plus d'ailleurs que les Canadiens français
pourront évaluer leur force et leur nombre. Impossible
alors de prévoir et de préparer l'avenir...
Déclarer avoir une double
origine ethnique c'est reconnaître qu'un enfant peut avoir
deux pères. Lors du recensement de 1951, «l'origine
d'une personne était établie d'après la langue
parlée de cette personne ou par l'ancêtre paternel
lorsqu'il arriva sur le continent».
Qui nous dira la vraie raison
de cette nouvelle façon de faire?
Le temps des promesses et des illusions
Dans de grandes et vibrantes
envolées patriotiques, tous les nationalistes ont, un jour
ou l'autre, entonné un hymne de reconnaissance à
la gloire des minorités. Puis vint le moment malheureux
où René Lévesque, faisant allusion à
ces minorités hors Québec, commit l'imprudence de
parler de «dead ducks».
C'était avant que Jean Chrétien tente de nous convaincre
qu'il n'y avait pas lieu de paniquer devant l'assimilation.
Qui se souvient encore de ces
voyages de fraternité organisés dans l'Ouest canadien
par le Comité de la Survivance française en Amérique
sous les auspices, entre autres, du Devoir et de M. Omer Héroux.
Il est loin ce temps où
l'intelligentsia du Québec,
Église en tête, poussait les Québécois
à migrer vers les riches et fertiles provinces des Prairies.
Non seulement fallait-il freiner l'exode vers les États-Unis
mais il fallait consolider la positon de l'Église catholique
dans l'Ouest. Les évêques de l'Église catholique
de l'Ouest n'avaient d'autre choix que de recruter leurs ouailles
au Québec ou de «faire du rapatriement» à
partir de la Nouvelle-Angleterre. C'est sur une pressante requête
de Mgr Alexandre Taché, alors archevêque de Saint-Boniface,
que les évêques du Québec rédigèrent,
le 23 octobre 1871, une lettre épiscopale qui fut lue du
haut de la chaire dans toutes les églises du Québec
encourageant les départs vers l'Ouest...
La création de la province
de Manitoba offre un avantage réel à ceux qui n'aiment
pas le défrichement des terrains boisés, et qui
pourtant voudraient s'éloigner de la paroisse qu'ils habitent.
Il n'est pas nécessaire de passer la frontière pour
trouver les riches prairies de l'Ouest. Notre pensée n'est
pas de demander aux paisibles et heureux habitants de la province
de Québec de changer une position certaine et avantageuse
pour les incertitudes et les risques d'une immigration lointaine,
mais s'il en est auxquels il faut un changement et auxquels il
répugne de s'imposer les rudes labeurs de bûcherons,
à ceux-là, Monsieur le Curé, veuillez bien
indiquer la Province de Manitoba.
C'était avant la création
de l'Alberta et de la Saskatchewan. En Alberta, le cadastre de
la région de Rivière-la-Paix n'ayant été
établi qu'entre 1905 et 1910, ce n'est qu'en 1912 qu'un
premier contingent de Canadiens français venant du Québec
put s'y fixer. Le peuplement canadien-français s'y disperse
le long de l'ancien parcours de la voie ferrée du Northern
Alberta Railway (aujourd'hui Mackenzie Northern Railway) depuis
Joussard sur les rives du Petit Lac des Esclaves, jusqu'à
Spirit River, au nord ouest, avec une pointe avancée vers
le nord en direction de la ville de Peace River, le tout affectant
la forme grossière d'un triangle. En réalité,
bien que l'on retrouve des francophones disséminés
aux quatre vents à l'intérieur de ce vaste espace,
c'est avant tout à l'intérieur du «municipal
district» de Smoky River qu'on les retrouve, et surtout
dans les quatre agglomérations de McLennan,
Donnelly, Falher et Girouxville.
L'Association canadienne-française
de l'Alberta (ACFA), pour sa part, estime que la région
de Rivière-la-Paix regroupe 14 municipalités: Donnelly,
Falher, Girouxville, McLennan, Guy, Jean-Côté, Marie-Reine,
Saint-Isidore, Tangent, High Prairie, Peace River, Valleyview,
Spirit River et Grande Prairie. C'est là, à notre
avis, une définition exagérément optimiste.
Bien entendu, il y a des francophones dans chacune de ces localités
mais leur nombre et leur importance n'est sensible que dans les
quatre premières. Cette perception fait malheureusement
partie de la grande illusion de la survivance...
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POPULATION
DE LANGUE FRANÇAISE DANS RIVIÈRE-LA-PAIX EN 2001 |
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Population
totale |
Francophones |
Pourcentage |
Donnelly |
380 |
230 |
61% |
Falher |
1040 |
700 |
67% |
Girouxville |
305 |
165 |
54% |
McLennan |
770 |
160 |
21% |
Smoky
River |
2495 |
1255 |
50% |
Ce tableau est éloquent dans sa simplicité. Point
n'est besoin de longues explications pour bien montrer toute la
fragilité de cette petite communauté. Et pourtant
elle a gagné 30 personnes entre 1996 et 2001, soit 5 points
en pourcentage. Mais c'est loin d'être suffisant pour assurer
sa position et garantir sa pérennité.
En dehors de ce bloc français,
les villes les plus rapprochées abritent une bien faible
minorité de langue française. Dans les neuf villes
de Fairview, Peace River, Grande Prairie, High Prairie, High Level,
Valleyview, Joussard, Dawson Creek, Slave Lake, 1910 habitants
déclarent avoir le français comme langue maternelle
et le comprendre encore... soit 2,5% du total.
C'est en 1912, avons-nous dit,
que quelques hardis et courageux missionnaires oblats de Marie-Immaculée,
se sont amenés dans la région avec un premier contingent
de colons-pionniers venant entre autres du pays de Charlevoix.
Les Pères Giroux, Falher et quelques autres, à partir
de ce moment, ont gravé leur nom sur la carte.
Une tellement belle histoire
Les effectifs se sont
maintenus et ont augmenté durant ce temps grâce à
un accroissement naturel soutenu et une immigration légère
mais continuelle. C'est en 1953 que la dernière vague est
arrivée avec la fondation de Saint-Isidore. C'est cette
histoire qu'il faudrait surtout raconter, en raison de son caractère,
de ses objectifs, sans oublier la grandeur d'âmes de ceux
et celles qui y ont participé. Leur aventure périlleuse,
devenue avec le temps une entreprise modèle, devrait s'ajouter
aux plus belles pages de l'histoire du Canada français.
Les gens de Saint-Isidore ont participé eux aussi, à
leur façon, à la pénétration et à
la mise en valeur du continent nord-américain par les Canadiens
français. Ils sont dans la lignée des Jolliet et
La Vérendrye.
La petite ville de Falher, avec ses 1 000 habitants, est le centre
névralgique de ce bloc francophone et rural.
|
| D'abord
parcourue par Alexander Mackenzie entre 1789 et 1793, la région
fut aussi traversée par quelques chercheurs d'or en route
pour le Klondyke, à la fin du siècle dernier. C'est
au cours de l'été de 1912 que les racines canadiennes-françaises
s'enfoncèrent dans la riche argile de Rivière-la-Paix
quand le Père Jean-Baptiste Giroux, des Oblats de Marie,
y débarqua avec quelques dizaines de valeureux pionniers.
C'est à sept kilomètres au sud du village de Donnelly
que ces intrépides colons érigèrent une croix
sur laquelle chacun grava son nom au couteau. C'était le
symbole de leur foi, mais surtout de leur espérance.
|
En 1957, chez Paul Lavoie, de Saint-Isidore,
déja le troupeau avait belle allure.
Photo : Gilles Boileau |
Des centaines de familles
arrivèrent au cours des années suivantes, en groupe
ou isolément. La dernière arrivée collective
remonte à 1953 alors que les familles de MM. Paul Robert,
Ovila Morrissette, Jules Fortin, Antoine Bouchard, Paul-Arthur
Fortin, Valère Grenier et Philippe Lavoie quittèrent
le Lac-Saint-Jean pour venir faire de la terre dans la région
de Rivière-la-Paix. Dernières arrivées dans
le cadre de ces migrations organisées dans un but nationaliste
et apostolique, ces familles furent véritablement les fondateurs
de la petite paroisse de Saint-Isidore devenue aujourd'hui l'une
des communautés les plus dynamiques et les mieux structurées
de toute la région de Rivière-la-Paix et même
du nord de l'Alberta.
À 500 kilomètres
au nord d'Edmonton, la région de Rivière-la-Paix
est la plus importante zone d'exploitation humaine située
au-delà du 55e degré de latitude nord. Dans ce coin
reculé et isolé de l'Alberta, une poignée
de Canadiens français se sont hissés, en l'espace
de deux générations seulement, au niveau des meilleurs
agriculteurs du pays. Pourtant, ils habitent un territoire comparable,
en latitude, à celui du sud de la baie d'Hudson. Fort heureusement,
d'importants facteurs climatiques régionaux, comme l'ensoleillement
et la longueur du jour d'été, ont doté la
région d'un climat propice à la culture des céréales,
Il faut aussi ajouter la qualité particulière du
sol et le régime des précipitations.
Les Canadiens français
de la région de Rivière-la-Paix forment sans aucun
doute l'une des minorités francophones les mieux connues
et surtout l'une des plus homogènes du Canada. Venant du
Québec pour la plupart, ces pionniers ont répondu
à l'appel pressant de l'Église qui les invitait
à collaborer à l'établissement, dans l'Ouest
canadien, d'une civilisation basée sur la famille, la foi
et la langue. Ils n'en avaient que plus de mérite, compte
tenu du milieu anglo-saxon où ils étaient plongés
dès leur arrivée dans cet Alberta septentrional.
En 1950, Monseigneur Henri Routhier,
alors évêque coadjuteur de Grouard, invitait encore...
les seuls colons qui rêvent
d'un idéal de vertu et de travail, et recherchent un mode
de vie remplie de bonheur familial plutôt que de l'exploitation
d'une terre généreuse en vue de l'argent qu'ils
en retireront.
S'ils n'ont pas connu le divorce
entre leur foi et leur culture, les Canadiens français
de Rivière-la-Paix ont vite su, par contre, s'adapter à
leur nouveau milieu socio-économique. Leur idéal
d'autrefois s'est calqué sur la réalité d'aujourd'hui,
au point que ces agriculteurs ont vite maîtrisé ce
nouveau milieu. Cette réalité, c'est celle d'une
riche et très fertile région agricole aux argiles
lourdes de promesses et dont les rendements en céréales
sont parmi les plus élevés au pays. Toutefois, en
raison du caractère monovalent de cette grande culture,
l'économie de la région n'a pu se diversifier autant
que souhaité, de sorte que l'espace économique de
la collectivité francophone ne s'est guère agrandi
et est toujours incapable d'intégrer, comme on le souhaitait
autrefois, une partie de l'excédent naturel de la population.
Dominés et victimes à
la fois d'une monoculture hautement mécanisée, les
Canadiens français de Rivière-la-Paix voient leurs
rangs éclaircis régulièrement par une émigration
continuelle, inévitable et importante. Les fils et les
filles de ces exploitants se sont dispersés entre Edmonton,
Calgary et Vancouver. Certains sont venus s'établir au
Québec.
Parcourant en 1986 déjà
la région avec une dizaine d'étudiants, nous avions
fait halte à Saint-Isidore, à quelques kilomètres
au sud-est de la ville de Peace River - là où débute
la grande route menant à Yellowknife et aux Territoires
du Nord-Ouest - Philippe Lavoie et ses huit garçons y possédaient
alors en commun 8 000 acres de terre consacrée à
la culture des céréales ainsi qu'un troupeau de
425 vaches.
|
Les paroissiens de Girouxville sont fiers
de leur église. Photo :
Gilles Boileau |
Un peu plus au sud,
dans les limites de la paroisse de Girouxville, Henri-Paul Blanchette
et ses deux garçons venaient de faire l'acquisition de deux
nouvelles moissonneuses-batteuses des plus perfectionnées
et de deux puissants tracteurs dont ils avaient besoin afin d'exploiter
avec encore plus d'efficacité leurs 22 quarts de section,
soit une superficie totale de 3 250 acres. |
|
Ces deux agriculteurs canadiens-français, originaires
du Québec, constituent sans aucun doute un incontestable
exemple de réussite, susceptible de faire rêver bien
des exploitants de la Belle Province, où la superficie
des terres et le volume des récoltes ne sont en rien comparables
au patrimoine agricole de la région de Rivière-la-Paix.
Même si cela peut paraître incroyable
à première vue, les propriétés agricoles
de MM. Lavoie et Blanchette, avec leurs 11 520 acres de terre,
représentaient une superficie égale à celle
de 72 fermes de la vallée du Richelieu ou à celle
de 103 fermes du comté de Deux-Montagnes.
Les compagnons de Saint-Isodore
C'est encore et toujours dans
cet esprit de conquête et d'expansion qu'est venue la Recrue
de 1953. Mais les hommes et les femmes de 1953 étaient
aussi animés par le souci de réussir leur vie et
d'assurer l'avenir de leurs enfants sur des terres de qualité.
La création de la paroisse de Saint-Isidore est le plus
belle illustration de ces principes.
Quelle merveilleuse histoire!
Dans l'album-souvenir (1978) soulignant le 25e anniversaire de
fondation de la paroisse de Saint-Isidore, à une quinzaine
de kilomètres de la ville de Peace River, il suffit de
quelques lignes pour nous mettre dans l'ambiance...
Il y a vingt-cinq ans
Des gens du Lac Saint-Jean
Venaient courageusement
S'établir dans la grande forêt
Y travailler sans délai
Dans un coin de Rivière-la-Paix
En se mettant sous la protection
de saint Isidore, patron des laboureurs, les fondateurs de la
nouvelle paroisse annonçaient leur programme. L'Église
et la Terre allaient être les deux phares qui guideraient
leurs pas et illumineraient leur vie.
Cette fondation s'inscrit en
réalité dans la lancée du Congrès
national de colonisation tenu à Boucherville en novembre
1946.
Après avoir rappelé
que «l'épiscopat de
cette province a toujours favorisé une colonisation intensive
et prêché la conquête des terres nouvelles
et n'a rien épargné pour y entraîner notre
population», et rappelé que «nous sommes menacés
d'une vague d'immigration qui ne nous apportera pas des hommes
de notre foi et de notre langue», le
P. Joseph-Papin Archambault, un jésuite, a rappelé
que «la Providence avait donné
au peuple canadien-français une mission à accomplir
et un rôle à jouer en terre d'Amérique».
|
Trois
jours durant, conférenciers laïques et ecclésiastiques
ont prononcé de vibrants et convaincants plaidoyers en
faveur d'un nouveau plan de conquête du sol canadien. Ils
prenaient la relève, en quelques sorte, de Mgr Bourget,
du curé Labelle et de dizaines de zélés missionnaires-colonisateurs.
Présent au congrès de Boucherville,
Le P. Paul-Émile Breton, rédacteur du journal albertain
La Survivance,
fait l'éloge des terres de l'Alberta et des possibilités
d'établissement qu'il juge illimitées. Il
ajoute... «Il y a actuellement
de magnifiques achats à |

Dans le petit cimetière de la mission de Grouard, quelques
discrètes pierres tombales rappellent l'oeuvre missionnaire
des Oblats. Photo : Gilles Boileau |
faire un peu partout
pour les Canadiens français qui pourraient disposer de
capital. Par ailleurs il est urgent de reconquérir le terrain
perdu. En deux régions nous sommes menacés par l'envahissement
russe et allemand». En conclusion
de son témoignage, il insiste sur l'urgence «de
nous étendre à l'extérieur avant que les
étrangers ne s'emparent de la place».
Il souhaite que ces nouveaux colons puissent poursuivre «le
travail d'évangélisation et de civilisation commencé
il y a 300 ans sur les bords du Saint-Laurent».
Le témoignage devenait supplique.
Montant à son tour à
la tribune, le P. Louis-Marie Parent, un oblat, intervint à
titre de missionnaire-colonisateur du vicariat apostolique de
Grouard, c'est-à-dire la région de Rivière-la-Paix.
Après avoir rappelé lui aussi les immenses richesses
agricoles des Prairies, il appelle de tous ses voeux une «stratégie
nationale de colonisation». Avant de rappeler qu'il
y avait à ce moment 6 000 Canadiens français catholiques
à Rivière-la-Paix (ndlr: ce dont nous doutons),
le conférencier insiste sur l'esprit de sacrifice et l'esprit
chrétien que devront manifester les aspirants migrants.
Entre le godendard et le bénitier
La fin des débats fut
marquée par la fondation d'un organisme d'établissement
national. Ce fut la Société canadienne d'établissement
rural (SCER). On adopta aussi quatorze résolutions. C'est
à Mgr Philippe Perrier, vicaire général de
l'archidiocèse de Montréal, qu'il revint de prononcer
le mot de la fin. Après avoir rappelé que l'Église
s'était toujours montrée l'amie de l'agriculture
et de la colonisation - Mgr Bourget n'avait-il pas fondé
en 1871 la Société de colonisation de la province
de Québec - l'éminent prélat, après
avoir évoqué également les sacrifices de
Maria Chapdelaine, souhaita «la collaboration
la plus intime entre l'Église et l'État pour développer
la colonisation». Une sorte d'alliance entre le godendard
et le bénitier... Le digne ecclésiastique conclut
son intervention en ces termes:
Le bon sens de notre peuple
ne se trompe pas, et dans l'humble prêtre qui a fondé
la mission minuscule devenue en quelques années la paroisse
éminemment prospère, il reconnaît le bienfaiteur
traditionnel, l'héritier des générations
sacerdotales qui, dures à la besogne, insoucieuses du labeur,
ont sauvegardé sur nos bords la race forte parce que catholique
et française.
L'influence et l'action de la
nouvelle Société canadienne d'établissement
rural touchent le Saguenay. C'est dans cet esprit de rayonnement
et de conquête que la direction de l'U.C.C. régionale
(l'Union catholique des cultivateurs devenue U.P.A. en 1972) décide
de répondre à l'appel lancé à Boucherville,
d'autant plus qu'il y a autour du lac Saint-Jean et au Saguenay
des paroisses où il n'y a plus de bonnes terres disponibles.
Et les enfants à établir sont nombreux ou le seront
avant longtemps. C'est l'aumônier, l'abbé Gérard
Bouchard, qui se fait l'infatigable propagandiste d'une fondation
en Alberta. En 1962, il écrivait...
Au cours
de l'été '52, l'U.C.C. du Saguenay envoie, sur mes
instances, une mission officielle de reconnaissance à Rivière-la-Paix;
elle prend connaissance, sur plan et sur place, du projet «Saint-Isidore»
qu'elle adopte en principe et s'engage à réaliser.
Louis-Joseph Laberge est désigné pour se rendre
sur place et mettre le projet au point pour sa mise en oeuvre
en 1953.
La Société des Compagnons de Saint-Isidore
est fondée le 4 mars 1953. C'est à elle que reviendra
la lourde responsabilité de mener à bon port cette
noble entreprise. Elle devra, entre autres, concocter un plan
de conquête et d'aménagement du territoire, mais
elle devra, en premier lieu, trouver le moyen de s'approprier
les terres convoitées sans trop faire de bruit dans la
région. En effet, la venue d'un groupe de nouvelles familles
de langue française aurait pu susciter quelques réactions
hostiles dans le milieu environnant. C'est Louis-Joseph Laberge
qui réussira, avec discrétion et habileté,
à prendre une option sur la vaste ferme Thompson... sans
éveiller les soupçons des voisins. C'est sur ces
terres que naîtra la nouvelle paroisse de Saint-Isidore.
Louis-Joseph résumera
en quatre points les objectifs des nouveaux colons: établir
des familles rurales sur de bonnes terres, créer une communauté
solidaire et collégiale, apporter un témoignage
de civilisation et d'humanisme, enfin dresser tous ensemble un
plan de conquête et d'aménagement.
Il faudra raconter un jour tout
ce que ces «émigrants» ont vécu entre
le moment où ils ont d'abord songé à migrer
vers Rivière-la-Paix et celui où ils ont pu emménager
à Saint-Isidore. La maison? La terre? Les bâtiments
de ferme? La machinerie? Les animaux? Que faire avec tout ça?
Le déplacement de la famille? Le transport des biens essentiels?
Une belle histoire à raconter, mais une histoire dure à
vivre.
Quoiqu'il en soit, un premier
groupe d'agriculteurs descend du train à Girouxville le
23 mars 1953, suivi d'un second quelques jours plus tard: avec
leur famille, Jules Fortin, Paul Robert, Arthur Fortin, Antoine
Bouchard, Philippe Lavoie, Ovila Morrissette et Valère
Grenier ont marqué à leur façon l'histoire
du Canada français.
Cette épopée des
Sept compagnons de Saint-Isidore partant du Lac-Saint-Jean pour
Rivière-la-Paix en 1953 n'est pas sans rappeler le geste
de la Société des Vingt-et-un qui avaient quitté
Charlevoix pour le Saguenay cent quinze ans plus tôt, en
1838. Bon sang ne saurait mentir!
Tous s'installèrent
temporairement à Girouxville. Sans perdre de temps, on
visite le territoire convoité. Il faut penser à
tout: choix des terres, choix des cultures, orientation de la
production, construction et localisation des bâtiments,
où sera le village, où sera l'école, et les
chemins... et le matériel aratoire? les animaux? les ateliers?
l'approvisionnement en eau et en biens de nécessité
courante! C'est une vie qu'il faut préparer, c'est aux
enfants qu'il faut penser! Louis-Joseph lève un voile sur
l'esprit qui doit animer le groupe...
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La rivière la Paix, puissante
et silencieuse. Photo : Gilles
Boileau
Une vision d'avenir
Après de nombreuses
séances d'études sur le sujet, les chefs de famille
font, dans un excellent esprit, le choix de la terre qui deviendra
leur propriété. Quatre prennent des terres défrichées,
trois des terres non défrichées, en vue des accrus
à venir. Deux familles vont se liter en plein bois, sur
le chemin à peine ouvert vers l'est, à deux milles
des autres, pour sauvegarder les exigences de la stratégie
du peuplement, en fonction surtout de la conquête et des
institutions à établir: école, église,
magasins...
On insistera jamais assez
sur l'abnégation tout à fait exemplaire de ces
familles. Elles ont dû se répartir sur le territoire
en songeant à l'avenir, en tenant compte des lois de
l'Alberta autorisant la création d'école française
et catholique. Pour avoir leurs écoles, ils devaient
se répartir et non s'agglomérer. Ils ont eu raison.
Pendant de nombreuses années, les gens de Saint-Isidore
ont vécu suivant des principes de communautarisme et
de coopération intense, dans un climat de confiance et
de responsabilisé collective. Dans les débuts,
on partageait le troupeau et la grosse machinerie et la direction
de l'entreprise était confiée à un des
leurs qui jouait, avec l'accord de tous, le rôle délicat
de «gérant». M. Fernando Girard avait la
confiance de tous.
Cinquante ans plus tard, Saint-Isidore
existe toujours et on y vit fort honorablement. La plupart des
objectifs fixés à la fondation ont été
atteints, mais il a fallu affronter la réalité:
tous ne peuvent demeurer dans la région. L'autarcie est
impossible. Mais l'esprit du début subsiste toujours.
À Saint-Isidore, vivent
maintenant les arrière petits-enfants de ceux et celles
qui sont arrivés en 1953. C'est en quelque sorte une
quatrième génération. Les pionniers sont
presque tous disparus, une partie des enfants qui étaient
arrivés avec leurs parents en 1953 sont toujours sur
place et sont même au seuil de la retraite. Quelques-uns
ont un conjoint anglophone. Ceux de la troisième génération,
les petits-enfants, sont en partie demeurés sur place
et ont trouvé leur place dans la société
locale et régionale pendant que grandit la quatrième
génération.
La situation économique
de la collectivité est excellente. Le sol est toujours
la propriété des descendants des pionniers, les
surfaces ne cessent de grandir et les exploitations ont revêtu
la forme d'entreprises familiales. Ces entreprises agricoles
s'accompagnent parfois d'une activité industrielle complémentaire
de l'agriculture. Chez Lavoie & Fils, il y a 400 vaches
laitières et des milliers d'acres de céréales.
La coopérative locale a pris une expansion considérable
et a étendu ses tentacules en trois lieux différents,
devenant la plus importante distributrice de produits de conditionnement
de l'agriculture de la région.
Depuis leur arrivée
dans Rivière-la-Paix, en 1912, les Canadiens français
n'ont cessé de lutter pour le respect de leurs droits
religieux et linguistiques. Ils ont reçu l'aide inestimable,
entre autres, des Oblats de Marie Immaculée et des religieuses
de la Congrégation de la Sainte-Croix. Leur survivance
a été assurée et ils en sont rendus maintenant
à assurer non seulement le maintien mais l'épanouissement
de leur culture francophone. La route a été difficile
et plusieurs sont tombés tout au long du parcoure, mais
personne n'a l'autorité morale pour leur «donner
des leçons» ou leur adresser le moindre reproche.
Il est dommage que ceux qui
devraient le faire ne traitent pas les noyaux francophones hors
Québec aussi bien que la minorité dominante établie
au Québec. Louis Riel serait-il mort en vain?
À force de lutter,
les Canadiens français de Rivière-la-Paix peuvent
maintenant avoir leurs écoles. Depuis mars 1994, l'Alberta
a donné le droit aux francophones de gérer leur
propre système d'éducation et elle a créé
le Conseil scolaire Du Nord-Ouest No 1, dont la juridiction
couvre l'espace compris entre les régions de Grande Cache
et Slave Lake au sud et la frontière de Territoires du
Nord-Ouest au nord.
Il existe maintenant trois
écoles francophones dans la région de Rivière-la-Paix:
l'école Héritage, à Falher; l'école
Nouvelle-Frontière, à Grande-Prairie et l'école
Quatre-Vents de Peace River. Et quand on songe que c'est à
Saint-Isidore qu'on a ancré le siège social de
ce Conseil scolaire du Nord-Ouest, on mesure tout la distance
parcourue depuis l'arrivée des sept familles de 1953.
Mais déjà à ce moment, souvenons-nous en,
ils avaient accepté de s'isoler partiellement et de se
répartir sur le territoire de façon à ce
que, plus tard, on reconnaisse qu'ils avaient droit de recevoir
un enseignement dans leur langue. Ils ont été
habiles mais surtout courageux et fidèles à eux-mêmes
et à leur culture.
Qui aurait cru qu'un
jour les cinq membres d'un conseil scolaire du Nord de l'Alberta
auraient nom... Monfette, Anctil, Laurin, Normandeau et Paradis.
Et que la directrice générale serait confiée
à une dame Bourassa! Quelle leçon! Et surtout
qui aurait imaginé qu'un jour nos compatriotes pourraient
assurer à leurs enfants un programme d'enseignement entièrement
en français, de la 1ere à la 12e année.
Est-il nécessaire d'ajouter que c'est encore à
Saint-Isidore qu'a été érigé le
Centre culturel francophone régional.
|
| Il faudrait aussi parler
de la radio communautaire francophone qui s'est installée
en trois points différents. Peut-être cela a-t-il été
réalisé en songeant avec un grand regret - et sans
doute une juste colère - à cette époque où
les francophones, desservis par Radio-Canada, avaient droit à
six heures de français par semaine... dont la messe du dimanche
et le hockey du samedi soir. |
Louis-Joseph Laberge présente la
"charrue-à-couper".
Photo: Gilles Boileau |
Faisant le bilan de
ces années de lutte, Louis-Joseph Laberge - celui qui en
1953 était venu le premier reconnaître et prendre
possession du terrain - écrivait quelques mois avant de
nous quitter... «En dépit
d'adaptations nécessaires, l'idéal du début
s'est transmis jusqu'à aujourd'hui».À
Rivière-la-Paix, on doit beaucoup à Louis-Joseph.
Doué d'une clairvoyance remarquable, il était avant
tout un homme généreux, doté de vastes connaissances
qu'il a mises sa vie durant au service d'une «cause»,
celle des Canadiens français dans l'Ouest canadien, mais
surtout celle des gens avec qui il était lui-même
arrivé en ces lieux en 1953 et qu'il n'avait jamais plus
quittés. Et pourtant, Louis-Joseph avait toujours le lac
Saint-Jean bien ensouché au fond de son coeur. Il faut
lui rendre hommage car sans lui, la communauté francophone
de Rivière-la-Paix n'aurait peut-être pas la force
qu'on lui connaît aujourd'hui. Une de ses plus grandes qualités
était d'être là quand on avait besoin de lui
et surtout d'avoir une juste vision des problèmes. Il était
alors possible de trouver les bonnes solutions.
Merci à Louis-Joseph
J'ai connu Louis-Joseph en 1957, au mois de
juillet, en plein dans les vacances d'été. Il n'était
que six heures du matin quand je descendis du Northern
Alberta Railway, à Girouxville. À une dizaine
de mètres du quai de la gare, Louis-Joseph m'attendait...
une paire de bottes sous le bras. J'ai vite découvert l'homme
et le pays. Après m'avoir laissé m'embourber dans
le gumbo, c'est avec son large et légendaire sourire qu'il
me tendit les bottes salvatrices. J'avais tout compris: la prévoyance
et la générosité de mon hôte et surtout
la place que tenait la «terre» dans cette région
de Rivière-la-Paix. Une terre riche et féconde,
à la mesure des hommes qui la mettaient en valeur, mais
une terre qu'il fallait respecter et à laquelle il fallait
souvent obéir.
Près de cinquante ans plus tard, je n'ai
pas oublié et je n'oublierai jamais que c'est à
Louis-Joseph que je dois la connaissance de larges pans de l'histoire
du pays. Et au moment où je terminais la lecture de Mistouk,
ce merveilleux roman d'inspiration historique de Gérard
Bouchard, je me remettais en mémoire toutes ces heures
et tous ces jours passés en compagnie de cet homme de coeur,
de foi et de persévérance.
Dans son dernier chapitre, l'auteur de Mistouk
raconte que l'un des personnages de son roman recommanda à
ses enfants, dans son testament... «de
toujours se rappeler qu'ils étaient Canadiens français
et que, en cette qualité, ils ne devaient jamais enfreindre
les règles de l'honneur». Louis-Joseph ne
l'oublia jamais et cette maxime était en réalité
le phare qui le guida toute sa vie. Et ce qui me fait réfléchir
encore davantage et m'émeut profondément, c'est
que tous les héros de ce roman appartiennent au même
«pays d'origine» que Louis-Joseph: le Saguenay - Lac-Saint-Jean.
Je suis allé plusieurs fois dans la région
de Rivière-la-Paix. J'y avais même amené une
dizaine de mes étudiants en 1986. Ils voulaient voir si
cette région était aussi belle et aussi riche que
je ne cessais de leur dire. Ils ne furent pas déçus.
Ils furent même conquis eux aussi. J'ai revu Louis-Joseph
en avril 1999 alors qu'il était venu au Lac-Saint-Jean
à l'occasion de réjouissances familiales. Nous avions
élaboré un grand projet: raconter dans un livre
ses 50 ans dans Rivière-la-Paix afin que chacun sache la
dimension de tous ces pionniers qui, à son exemple, s'étaient
donné comme mission d'élargir le territoire de la
francophonie canadienne.
Le temps a manqué, Louis-Joseph est décédé
le 23 juin 2001. Mais je prendrai une partie de celui qui me reste
pour m'acquitter honnêtement et avec amour de cette dette
envers lui et tous ceux et celles qui comme lui ont donné
au pays - et aux Québécois en particulier - une
si belle leçon de courage, d'honneur et de fierté.
En vérité je commence aujourd'hui...
C'est à compter de cet été
de 1957 passé dans Rivière-la-Paix, en compagnie
de Louis-Joseph et de Simone, que j'ai amorcé cette profonde
réflexion et surtout cette longue marche qui m'ont finalement
amené à une carrière d'universitaire. C'est
en grande partie grâce aux hommes et aux femmes qui, il
y a fort longtemps déjà, avaient quitté leur
Québec pour aller s'établir dans l'Ouest et y «faire
de la terre» que j'ai commencé à mieux mesurer
l'importance des «valeurs humaines» aussi bien dans
la conquête et la mise en valeur d'un territoire que dans
sa propre conquête intérieure.
Bien entendu, on ne résume pas en quelques
lignes les oeuvres qui ont marqué la vie d'un homme comme
Louis-Joseph. Mais on peut toutefois affirmer sans crainte que
c'est parce qu'il avait une foi inébranlable en la cause
qu'il défendait qu'il a pu pendant un demi-siècle
travailler au développement de la région francophone
de Rivière-la-Paix et au mieux-être de ses compatriotes.
Si Louis-Joseph et Simone ne m'avaient pas si généreusement
et si affectueusement accueilli en juillet 1957, ma vie et ma
carrière n'auraient pas été ce qu'elles ont
été, permettez-moi de le dire ici. Ceci n'est pas
un aveu, mais plutôt un témoignage de reconnaissance
et de profonde amitié envers Louis-Joseph et sa compagne.
Louis-Joseph Laberge n'aura jamais reçu aucune médaille
tant de Québec que d'Ottawa, ni du Vatican... Il n'a été
créé ni chevalier ni grand officier de quelque noble
confrérie que ce soit mais plus que bien d'autres il aura
mérité des siens qui en parleront longtemps et feront
en sorte que son oeuvre demeure.
* * * *
Louis-Hémon écrivait dans
Maria-Chapdelaine:
Nous sommes venus il y a trois cents ans, et
nous sommes restés... Ici toutes les choses que nous avons
apportées avec nous, notre culte, notre langue, nos vertus
et jusqu'à nos faiblesses deviennent des choses sacrées,
intangibles et qui devront demeurer jusqu'à la fin... De
nous-mêmes et de nos destinées, nous n'avons compris
clairement que ce devoir-là: persister... nous maintenir...
et nous nous sommes maintenus, peut-être afin que dans plusieurs
siècles encore le monde se tourne vers nous et dise: ces
gens-là sont d'une race qui ne sait pas mourir... Nous
sommes un témoignage».
Dans l'histoire du Canada français, Rivière-la-Paix
c'est aussi un témoignage. Ils sont arrivés en 1912.
Ils y sont toujours, bien vivants et ils parlent encore français...
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