Outre mont
Royal 1694-1875
PAR LUDGER
BEAUREGARD,
Président de la Société d'Histoire d'Outremont
François Dollier de Casson, supérieur du séminaire
de Saint-Sulpice à Ville-Marie et seigneur délégué
de l’île de Montréal, poursuit le peuplement
de la seigneurie vers la fin du 17e siècle, malgré
la guérilla iroquoise. Le 9 novembre 1694, il concède
six terres de cent arpents chacune (3 x 33 ?) au-delà du
mont Royal, créant ainsi la côte Sainte-Catherine.
Les concessionnaires sont les trois frères Tessier (Jean-Baptiste,
Jacques, Jean) et les trois frères Gervaise (Charles, Louis,
Nicolas), des cousins et fils de deux pionniers de Ville-Marie,
Urbain Tessier dit Lavigne et Jean Gervaise, son beau-frère
(carte 1).
Le 14 novembre 1694, François-Xavier Prudhomme reçoit
du seigneur une terre de 2 arpents de front sur 20, située
à l’ouest des précédentes. Il était
le fils aîné de Louis Prudhomme, capitaine de milice
et brasseur, et avait épousé une fille de Jean
Gervaise en 1684. C’est donc un groupe de parents qui
participent à l’ouverture de la côte. Il
faudra ensuite attendre au 30 avril 1699 avant que le seigneur
concède une autre terre de 4 arpents sur 20, à
Charles Juchereau de Saint-Denis et, finalement, au 30 mars
1701, alors que les frères François et Jean Lemaître,
sieurs de La Morille et de Lalongée, obtiennent une terre
de 6 arpents sur 20, encore plus à l’ouest. Voilà
ce qu’était la côte Sainte-Catherine à
la veille de la Paix de Montréal en juillet 1701.
Carte 1 : Concession des premières
terres à la côte Sainte-Catherine, le 9 novembre
1694.
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LE PLAN TERRIER DE 1702
Le 15 octobre 1702, le nouveau
seigneur délégué, François Vachon
de Belmont, p.s.s., produit un plan terrier de la seigneurie,
qui en montre la division par côtes et indique le nom
des concessionnaires ainsi que la dimension de leur terre.
On y voit la côte Sainte-Catherine
entre le mont Royal au sud et la côte Saint-Laurent (1700)
au nord, à l’est de la côte Notre-Dame-des-Neiges
(1698). Il s’agit de la première carte qui localise
la côte Sainte-Catherine comme on peut le voir dans la
reproduction partielle figurant à gauche du titre de
ce texte. À partir de Ville-Marie, on accédait
à la nouvelle côte en suivant un sentier depuis
longtemps battu par les Indiens, à l’est et au
nord de la Montagne. Le seigneur y a d’ailleurs fait des
concessions de l’est à l’ouest, en commençant
près de la rue Hutchison actuelle jusqu’à
l’avenue Rockland, dans un premier temps (9 novembre 1694),
et ensuite plus à l’ouest. L’arpenteur, qui
a préalablement borné les concessions, a d’abord
tiré une ligne au milieu de l’île, de sorte
que la ligne de base de la côte se trouve au nord. C’est
à partir de là que Gédéon de Catalogne
a marqué les terres à concéder en allant
vers le mont Royal. Le fait est confirmé par la concession
qui a été accordée à Charles Juchereau
en 1699, «depuis le bas de la Montagne, du côté
nord-ouest, jusques à la ligne de base de la côte
Sainte-Catherine». Le plan de 1702 montre que le prolongement
de cette ligne de base a servi de limite à la côte
Notre-Dame-des-Neiges, orientée nord-sud, et à
la côte Notre-Dame-de-Liesse, plus à l’ouest.
La côte Sainte-Catherine
est «nouvellement et bien habitée» en 1702,
peut-on lire au bas du document. Elle est alors occupée
de l’ouest à l’est par : La Morille (6 x
20 arp.), Juchereau (4 x 20), Prudhomme (3 x 33 ?), J.-B. Tessier
(id.), Jacques Tessier (id.), Ch. Gervaise (id.), Lamarche (id.),
Jean Tessier (id.), U. Gervaise (id.), Caron et Tessier, Basset
et Couturier. Ce relevé indique que le nombre des propriétaires
fonciers a légèrement augmenté à
l’est cette fois. Quelques concessionnaires de 1694 ont
déjà lâché prise et ont été
remplacés par de nouveaux censitaires.
LE TOPONYME
Le peuplement de l’île
de Montréal s’est réalisé de façon
originale. Hors de Ville-Marie, le seigneur a établi
des «côtes». Les premières côtes,
ouvertes au bord du Saint-Laurent, comprenaient une rangée
de censives étroites, mais très profondes, formant
des unités géographiques bien délimitées
et nommées. Quand est venu le temps de peupler l’intérieur,
il y a transposé la «côte» (ensemble
de censives) sans référence au bord de l’eau,
de sorte que la carte d’André Jobin (1834) présente
l’île de Montréal tout occupée par
un système de côtes. La petite côte Sainte-Catherine
apparaît la première aux environs du centre de
l’île.
Le générique
de côte dans le toponyme désigne ici une forme
d’habitat rural en rangée, une unité de
voisinage, un cadre de peuplement et non pas une pente ou une
rive. Le mot a pris cette signification au 17e siècle
en Nouvelle-France et a été principalement utilisé
dans l’île de Montréal.
Il semble que le Sulpicien
Dollier de Casson vénérait sainte Catherine, «sage
conseillère» et «patronne des philosophes»
et ce serait pour cette raison qu’il aurait donné
son nom à la côte. Côte Sainte-Catherine
a été un lieu-dit dans l’île de Montréal
de 1694 à 1875, alors qu’il a été
remplacé par Outremont.
LES PREMIERS DÉVELOPPEMENTS
Les habitants de la côte
Sainte-Catherine sont des censitaires, propriétaires
d’une censive «en bois debout», et soumis
à certaines obligations par contrat notarié :
tenir feu et lieu sur la terre concédée par le
seigneur, donner du découvert aux voisins (défricher),
enclore mitoyennement avec eux (clôturer), payer fidèlement
leurs dûs au seigneur (cens, rentes, redevances, banalités,
lods et ventes), sans compter les servitudes et réserves
inscrites au contrat, concernant les chemins, les corvées,
etc. Leurs premiers devoirs consistaient à défricher
et à se bâtir. Il semble que quelques concessionnaires
de 1694 les aient négligés.
Cependant, signe d’un
certain développement, l’intendant Antoine-Denis
Raudot fixe, le 12 juin 1709, un nouveau chemin dans la côte
Sainte-Catherine, qui emprunte un ancien sentier indien à
la base de la Montagne. L’ordonnance de l’intendant
donnait suite au procédé élaboré
par les sieurs Raimbault et de Catalogne en novembre 1707 et
endossé par une majorité d’habitants de
la côte, l’année suivante. Dans un mémoire
daté du 7 novembre 1712, Gédéon de Catalogne
écrira que la côte Sainte-Catherine et ses voisines,
nouvellement établies, sont formées de belles
terres «bonnes pour les arbres fruitiers et toutes sortes
de grains et légumes». Néanmoins, en 1721,
la côte ne compte que quatre chefs de famille sur place,
dont deux sont bourgeois de Montréal. Où sont
donc passés les concessionnaires des premières
années?
L’Aveu et dénombrement
des Messieurs de Saint-Sulpice, seigneurs de Montréal,
soumis à l’intendant Hocquart en 1731, relève
dix terres de l’est à l’ouest, à savoir:
- Claude Carron : (3 x 33 arpents), 1 grange,
20 arpents de terre labourable;
- Veuve d’Urbain Gervais : (3 x 33
arpents), 1 grange, 18 arpents de terre labourable;
- Jean Tessier dit Lavigne, désigné
Jean Lavigne : (3 x 33 arpents), 1 grange, 25 arpents de terre
labourable;
- Périn dit Lamarche : (3 x 33 arpents),
1 maison, 1 grange, 1 étable, 30 arpents de terre labourable;
- Charles Gervais : (3 x 33 arpents), 1
maison, 1 grange, 1 étable, 30 arpents de terre labourable;
- Jacques Tessier dit Lavigne, désigné
Jacques Lavigne : (3 x 33 arpents), 1 grange, 32 arpents de
terre labourable;
- Veuve et héritiers Lapierre : (3
x 33 arpents), 1 maison, 1 grange, 1 étable, 35 arpents
de terre labourable;
- Héritiers de François-Xavier
Prudhomme (3 x 33 arpents), aucun bâtiment, 15 arpents
de terre labourable;
- Héritiers de Charles Juchereau
: (3 x 33 arpents), aucun défrichement et aucun bâtiment;
- Chartier : (6 x 20 arpents), 1 maison,
1 grange, 1 étable, 19 arpents de terre labourable.
À cette époque,
la côte Sainte-Catherine compte dix censives, dont quatre
seulement sont réellement habitées comme dix ans
auparavant. Environ 20 % de la côte sont défrichés,
essouchés et labourables. La présence de granges
et d’étables dans la plupart des censives laisse
entendre qu’on y produisait au moins du foin, sinon des
céréales, et qu’on y gardait des animaux,
surtout des bœufs et des chevaux. Une terre demeurait dans
son état originel dans l’ouest et l’on peut
se demander pourquoi le seigneur ne l’avait pas rentrée
dans son domaine après plus de vingt ans d’inexploitation,
comme c’était son droit, sinon son devoir.
Moins de cinquante ans plus
tard, le plan de l’arpenteur Jean Péladeau (1778)
montre la côte Sainte-Catherine formée d’une
douzaine de terres identifiées. De l’est à
l’ouest, on y lit : Carignan, Zacarie Urtubise, François
Berthelet, Lapierre, Malet, Mr Boite, Paul Tessier, Lapierre,
Malet, Simonet, Juchereau et, dans un petit rectangle au sud
des dernières terres, les Sœurs de la Congrégation
(1712). La côte cadre alors dans un rectangle de 24 arpents
à la ligne de base sur 33 ? de hauteur. Le plan exclut
la terre de Claude Carron, pourtant comprise dans l’Aveu
et dénombrement de 1731, ainsi que les terres de Toussaint
Cavellier, Barsaloue et Bte Cavellier, situées plus au
sud, qui seront plus ou moins rattachées à la
côte plus tard (carte 2).
Dans l’Aveu et dénombrement
de 1781, les seigneurs sulpiciens notent de l’est à
l’ouest dans la côte Sainte-Catherine :
- Joseph Perrault (2 _ x 33 arp.), maison, 5 arpents de verger,
15 arpents de désert;
- Pierre Bardet (1 x 33 arp.), maison, écurie, 2 arpents
de verger, 18 arpents de désert, 2 arpents de prairie;
- François Berthelet (3 x 33 arp.), maison, grange,
étable, 9 arpents de verger, 60 arpents de désert;
- André Roy (1 _ x 33 arp.), maison, grange, 5 arpents
de verger, 30 arpents de désert, 3 arpents de verger
(sic);
- Louis Malet (1 _ x 33 arp.), maison, grange, étable,
4 arpents de verger, 30 arpents de désert, au bout
de la terre suivante;
- Zacharie Heurteubise (6 x 12 arp.), maison, grange, verger,
tannerie en pierre;
- Sieur Buate (3 x 33 arp.), maison, grange, étable,
12 arpents de verger, 8 arpents de prairie;
- Héritiers de Jacques Tessier (3 x 33 arp.) maison,
grange, étable, 6 arpents de prairie, 35 arpents de
désert;
- François Bardet et Louis Guilbaut (3 x 30 arp.),
maison, grange, étable, 8 arpents de prairie, 50 arpents
de terre labourable;
- Sœurs de la Congrégation de Notre-Dame : 30
arpents en taillis au bout de la terre suivante;
- Simon Sanguinet (3 x 9 arp.), maison, 4 arpents de verger,
au bout de la terre suivante;
- Louis Courtin (3 x 20 arp.), en taillis;
- Héritiers de Baujeu : terrain irrégulier
en bois debout;
- Sieur Guy (6 x 20 arp.) en bois et taillis.
Ce relevé indique
14 propriétés, dont une seule appartient encore
à un des pionniers de la côte, celle des héritiers
de Jacques Tessier dit Lavigne. Les grandes terres à
l’est de la côte ont été divisées
et l’on observe un morcellement au sud-ouest, sur le flanc
de la colline. Les progrès réalisés depuis
le dénombrement de 1731 paraissent évidents. Neuf
terres semblent habitées en comparaison de quatre, un
demi-siècle plus tôt. Quelque 200 arpents sont
défrichés et un bon nombre portent des prairies
et des vergers (plus ou moins 50 arpents). Cinq fermes possèdent
une étable et élèvent quelques vaches en
plus de chevaux. Il reste encore 500 arpents en bois ou taillis
dans la côte.
Carte 2 : Extrait de la carte
de Jean Péladeau (1778) montrant la côte Sainte-Catherine.
LES TRAVAUX
Au début du
siècle, le défrichement d’une terre avec
une hache comme seul instrument s’avère une tâche
longue et pénible. Le nouveau censitaire doit d’abord
abattre les arbres nécessaires à la construction
d’une cabane de bois rond d’environ 15 pieds sur
20. Ce premier bâtiment, sans plancher ni foyer, doit
être assez étanche pour permettre d’y vivre
au moins un hiver, à moins que le défricheur aille
le passer en ville comme ce fut probablement le cas de plusieurs
pionniers de la côte Sainte-Catherine.
Une fois installé
dans sa cabane, le défricheur-habitant entreprend la
coupe d’arbres d’égale taille et de meilleure
qualité, qui serviront à construire la maison.
Il lui faut plusieurs semaines pour compléter ce travail
à la hache, sans attelage pour haler les troncs. Il commence
ensuite à nettoyer l’espace ainsi dégagé,
en arrachant les souches d’un pied ou moins de diamètre
et en entaillant les plus grosses au ras du sol pour les faire
pourrir, ce qui prend environ cinq ans. Les rebuts de bois sont
débités et cordés près de la cabane
ou de la maison pour le chauffage. Tout ce qui reste sur le
sol est ensuite brûlé. Il faut un bon mois pour
défricher un arpent.
Une fois que la terre est
«nette», elle est prête au piochage. C’est
le travail de l’automne, qui consiste à ramollir
le sol et les cendres entre les gros troncs pour le préparer
à recevoir la première semence de grains au printemps.
Au bout d’un an de dur labeur, le défricheur peut
avoir un arpent «en labour de pioche» et deux arpents
d’abattis. Il ajoute ensuite deux arpents à ses
emblavures chaque année, tout en bâtissant sa maison
de «pièce sur pièce» avec plancher
de madrier, toit de planche, cheminée de bousillage.
Il achète une taure, une truie, quelques volailles et
la cabane est transformée en étable. Cinq ans
après le début du défrichement, il peut,
avec un bœuf ou deux, arracher les souches pourries et
mettre graduellement sa terre en labours de charrue. Au bout
de trente ans, «il possède 30 arpents de terre
arable, une pièce de prairie, une grange, une étable,
une maison un peu plus grande, un chemin devant sa porte, des
voisins, un banc à l’église. Sa vie a passé
à défricher, à bâtir.»1
L’élevage n’est
que le complément de la culture. Après une quinzaine
d’années de labeur, l’habitant moyen cultive
entre 20 et 40 arpents, possède deux paires de bœufs,
deux à trois vaches laitières et garde peu de
jeunes animaux, tout juste pour assurer le renouvellement. Le
cheval n’apparaît que vers 1715 dans l’île
pour charrier, herser, se déplacer, plus rarement pour
labourer, une tâche encore mieux adaptée aux bœufs.
La ferme moyenne compte une douzaine de poules et un coq, quatre
ou cinq porcs, dont une truie. Le potager fournit choux, carottes,
navets, oignons, échalotes, ail, concombres, citrouilles,
courges et melons et l’on ramasse des baies indigènes
à l’orée du bois (bleuets, atocas). Il y
a déjà des vergers dans plusieurs fermes et sur
la terrasse de la Montagne. Bref, l’agriculture de l’époque
reste essentiellement vivrière avec un régime
d’alimentation basé sur le pain.
L’exploitation
moyenne d’une centaine d’arpents est composée
de la façon suivante : cour, potager, bâtiments
(2 %); terres labourables (35 %); prairies (5 %); boisés
et déserts non cultivés (58 %).2 Les ventes et
les échanges sont assez fréquents et, comme certains
propriétaires demeurent à la ville, quelques habitations
sont exploitées par un fermier ou métayer. Le
paysage d’ensemble de la côte se présente
encore plus boisé que défriché avec des
bâtiments de bois près du chemin, un jardin et
quelques arbres fruitiers. Les clôtures demeurent rares
dans cette rangée de terres en longueur s’étirant
presque indistinctement de la Montagne jusqu’au fond des
bois.

Carte 3 : Premiers chemins
de la côte Sainte-Catherine.
LES CHEMINS
Vers la fin du siècle
et au début du suivant, les chemins prennent de l’importance.
Le 28 juin 1790, René-Amable Boucher de Boucherville,
grand-voyer du district de Montréal, examine la difficulté
concernant le chemin de la Montagne. Celui-ci a été
bouché par Jean-Baptiste Moray au détriment de
ses voisins d’amont. Or, le chemin existe depuis au moins
1746, la preuve reposant sur un contrat de vente daté
du 24 avril, qui marque un chemin pour aller aux terres des
héritiers de Beaujeu et du Sieur Guy. Un procès-verbal
de l’arpenteur Jean Péladeau en 1758 confirme le
chemin de même que plusieurs autres contrats notariés.
Le procès-verbal du grand-voyer Boucher de Boucherville
reconnaît que le chemin a été légalement
établi et recommande, le 14 janvier 1791, que ce dernier
soit homologué comme chemin de front (Gray, Lapierre,
Lamouche, Jacques Imbault, Pater, Abner Bagg) et chemin de sortie
(J.-B. Imbault, Provost, Girard, Lamouche, Goyer) (carte 3).
Le 30 novembre 1799, Paul
Lacroix, député grand-voyer du district de Montréal,
légalise un chemin de ligne, joignant la côte Saint-Laurent
à la côte Sainte-Catherine depuis un siècle
: c’est l’origine de l’avenue Rockland d’aujourd’hui.
Celui-ci a porté divers noms : chemin de Saint-Laurent,
chemin de Sainte-Catherine avant celui de Rocky Road. C’était,
dans le langage de l’époque, une montée
ou une descente selon la direction entre les deux côtes.
Une carte de l’inspecteur
des chemins, Louis Charland, en date du 9 avril 1800, retrace
le chemin de la côte Sainte-Catherine à partir
de la montée de Saint-Laurent, nouvellement établie,
jusqu’au prolongement éventuel de la rue Saint-Laurent
à l’est. Le but de l’exercice visait à
redresser le chemin entre les propriétés et à
le raccorder, par deux angles à travers les fermes de
Morrisson et de Joseph Perrault, à une nouvelle voie
allant rejoindre la rue des Tanneries à l’est de
la rue Saint-Laurent. Cette nouvelle voie deviendra l’avenue
du Mont-Royal. Elle remplaçait la «descente de
Sainte-Catherine» qui suivait le contour de la Montagne,
à travers les terres de Joseph Perrault, des Sœurs
de l’Hôtel-Dieu et des Sœurs Grises, pour atteindre
la porte Saint-Laurent, permettant d’entrer dans la ville
fortifiée.
En 1817, une requête
adressée à Jacques Viger, inspecteur des chemins
pour la ville et la paroisse de Montréal, par certains
propriétaires des côtes Sainte-Catherine et Notre-Dame-des-Neiges,
demande l’ouverture d’un chemin public entre les
deux côtes. Elle était signée par le sous-voyer
de la division Sainte-Catherine, Joseph Perrault, et par plusieurs
autres, dont Jean-Baptiste Berthelette, Jean-Baptiste Imbault
dit Mâta, Pierre Provost, John Gray, Stanley et Abner
Bagg, etc. Le chemin a été ouvert à la
grande satisfaction des habitants de la côte Sainte-Catherine,
malgré la contestation de plusieurs résidants
de l’autre côte. Il passait entre les lots 902 et
903, perpendiculaires au chemin de la côte des Neiges.
C’était le prolongement du chemin de la côte
Sainte-Catherine à l’ouest de l’avenue Vincent-D’Indy
actuelle.

Carte 4 : Extrait du plan
terrier de l’île de Montréal de 1805.
LE PLAN TERRIER DE 1805
Un second plan terrier
de l’île de Montréal a été
retranscrit par le Sulpicien Charles Bédard en 1805 (carte
4). Il la divise en côtes identifiées et numérote
les lots de 1 à 1376 d’un bout de l’île
(ouest) à l’autre. Les lots de la côte Sainte-Catherine
vont de 931 à 939, auxquels s’ajoute une petite
partie du lot 637. La démarcation des côtes Sainte-Catherine
et Notre-Dame-des-Neiges n’est pas indiquée, mais
le découpage d’arrière-lots dans les lots
904 à 912 de la seconde suggère une éventuelle
extension de la première au sud-ouest.
Ce plan peut être considéré
comme le premier cadastre de l’île de Montréal.
LE RECENSEMENT DE 1825
Le recensement de Montréal,
effectué par Louis Guy et Jacques Viger en 1825, fournit
des données sur la population de la division Sainte-Catherine.
Il relève 46 familles habitant 39 maisons, où
vivent 256 personnes. On compte autant de familles anglaises
que françaises, soit 23 dans chaque groupe, mais la population
anglaise dépasse la population française en représentant
59 % de l’ensemble. La plus grosse famille est celle de
A.L. MacNider avec 15 membres, suivie de très près
de celle de Joseph Perrault avec 14. Cinq familles anglaises
comptent dix personnes et plus contre une seule française.
Quatre maisons abritent deux familles françaises et une
en loge trois (8 personnes) en comparaison d’une seule
maison hébergeant deux familles anglaises (11 personnes).
Il semble que la majorité des familles anglaises vivent
à l’est de la côte Sainte-Catherine et la
majorité des familles françaises à l’ouest
(photo 1).
Les jeunes de moins de 18
ans forment 38 % de la population avec 40 enfants de moins de
six ans et autant de six à 14 ans. Dans le groupe des
86 hommes de 18 ans et plus, 49 ont de 25 à 40 ans et
27 sont mariés. Dans le groupe des 80 femmes de 14 ans
et plus, 71 ont moins de 45 ans et 39 sont mariées. Ces
chiffres montrent à l’évidence que les familles
sont jeunes et aptes à assurer le travail sur la ferme
et la relève.
Ce recensement ne fournit
pas de données sur la production agricole, mais certaines
fermes pratiquent déjà une agriculture commerciale.
John Clarke exploite un troupeau de 27 vaches et les familles
Marion, Durand et Langlois, vivant sous le même toit (8
personnes), élèvent un troupeau de 16 vaches.
Joseph Perrault, qui compte 8 hommes de 25 à 40 ans dans
sa nombreuse famille, cultive de grands jardins et possède
une fromagerie. Six fermiers exploitent des vergers et John
Gray en a plusieurs en plus d’une fonderie. Bref, la côte
Sainte-Catherine a dépassé le stade de la colonisation
et de l’agriculture vivrière pour devenir une banlieue
agricole de Montréal.
LA SPÉCULATION FONCIÈRE
Le début du
19e siècle marque l’arrivée des Anglais
à la côte Sainte-Catherine et, en même temps,
les premiers regroupements importants de terres. Prenons l’exemple
de John Gray, né à Londres en 1755 et décédé
ici en 1829. Il s’est illustré comme homme d’affaires
(premier président de la Banque de Montréal, 1817),
officier de milice, juge de paix et promoteur de l’enseignement
supérieur à Montréal. Quand ses héritiers
demandent en 1837 à l’architecte arpenteur, John
Ostell, de placer leurs propriétés sur un plan,
celui-ci en relève d’une étendue de 250
arpents plus ou moins. Elles se situent du côté
nord du mont Royal, de la côte des Neiges à l’ouest
à l’avenue du Parc actuelle et quelques-unes descendent
jusqu’au chemin de la côte Sainte-Catherine. Elles
ont été acquises par John Gray entre 1806 et 1824,
des Plessis-Bélair (50 arpents), Laurent dit Huot (50
arp.), Foucher (90 arp.), Durocher, Ross et autres. Il faut
leur ajouter les terres que Sydney Bellingham avait achetées
des héritiers et que Gray avait acquises des Sœurs
de la Congrégation en 1810 (40 arp.) et de Aymond en
1812 (30 arp.)
Le docteur Michael McCulloch
(1797-1854) fournit un autre bel exemple de concentration foncière.
Né en Irlande, il arrive à Monréal en 1822
et est admis à l’exercice de la médecine
au Bas-Canada, l’année suivante. Il enseigne l’obstétrique
à McGill et recevra un doctorat honorifique de cette
institution en 1843. Il sera élu député
de Terrebonne en 1841-1843 à la suite du désistement
de L.-H. Lafontaine.
|
Maison Imbeault (c. 1820)
À la fin du 18e siècle, plusieurs familles Imbault
dit Matta (sic) habitent dans l’ouest de la côte Sainte-Catherine.
Le jardinier François-Xavier y construit une maison de
pierre de type français vers 1820. Celle-ci, rénovée
plusieurs fois, se trouve encore sous même apparence au
637, chemin de la Côte-Sainte-Catherine.
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En
1856, l’arpenteur-géomètre, H.M. Perrault,
établit un plan de lotissement de ses propriétés
à la demande de ses héritiers. Le plan localise
les lots 9 à 39 au sud du chemin de la côte Sainte-Catherine,
de la propriété Hall à l’est à
celle de Pierre Beaubien et des voisines à l’ouest.
Si l’on tient compte du cimetière Mount Royal, dont
il a vendu l’emplacement en 1847 (75 arpents), le docteur
McCulluch avait rassemblé quelque 240 arpents de terrain
avant sa mort. Il laissait en héritage la vaste «Spring
Grove Property», traversée par un ruisseau coulant
à l’ouest de sa villa, sise sur le replat qu’occupent
actuellement les Sœurs Missionnaires de l’Immaculée-Conception.
La spéculation foncière a progressé avec
le regroupement des terres et les projets de lotissement, du milieu
à la fin du siècle. Les nouveaux propriétaires
n’hésitaient pas à se construire de belles
villas et de grands manoirs (photo 2). |
Maison Bouthillier (c. 1830)
Louis-Tancrède Bouthillier, homme d’affaires et shérif
de Montréal, se fait bâtir une grande maison au début
des années 1830, qui sera plus tard désignée
«la maison Outre-Mont». Après avoir servi de
manoir à D.L. MacDougall, agent de change, et de siège
à l’Institution catholique des sourds-muets (Clercs
de Saint-Viateur), elle a été agrandie, rénovée
et recouverte de stuc après 1910. Elle se trouve toujours
au 221, avenue McDougall.
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DES CHANGEMENTS SOCIO-POLITIQUES
En 1840, une entente intervient
entre la Reine et le séminaire Saint-Sulpice, conduisant
à l’abolition du régime seigneurial dans l’île
de Montréal. Elle a permis au Séminaire de se faire
reconnaître par la Couronne et de recevoir des remboursements
pour la cession de ses droits seigneuriaux. Les propriétaires,
libérés des cens et lods, ont par la suite pu acquérir
leur terre en franc-aleu, c’est-à-dire affranchis
de toute servitude, et obtenir une commutation de l’ancien
seigneur en payant tous les arrérages de cens et redevances,
s’il y avait lieu. C’est ainsi que Hugh Taylor a acquis
le lot 932 en franc-aleu, le 28 avril 1843, et William Bremner,
le lot 938 en 1858. Des commutations étaient délivrées
aux acheteurs qui voulaient des titres de propriété
clairs et nets, notamment les anglophones qui achetaient des anciens
censitaires francophones.
En 1721, un règlement
tiré des Édits et Ordonnances, en date du 20 septembre,
délimite la paroisse de Montréal. Celle-ci comprend
alors «les côtes de la Visitation…, de Notre-Dame-des-Neiges…
et la côte de Sainte-Catherine tout entière…».
Il s’agit du premier encadrement légal de cette dernière.
Le 1er juillet 1845, la paroisse
de Montréal, qui déborde les limites de la cité
de Montréal, est incorporée sous le nom de municipalité
d’Hochelaga. La côte Sainte-Catherine, qui en faisait
partie, sera désormais administrée par le conseil
de cette nouvelle municipalité. Dès l’année
suivante toutefois, les municipalités de paroisse sont
remplacées par des municipalités de comté.
La municipalité d’Hochelaga fut alors divisée
en cinq municipalités de comté et la côte
Sainte-Catherine fit partie de celle de la Côte-des-Neiges.
En 1855, l’Acte des municipalités et des chemins
supprime les municipalités de comté pour revenir
aux municipalités de paroisse : la côte Sainte-Catherine
retourne à la municipalité de la Paroisse de Montréal,
où elle restera jusqu’en 1875.
Aucun habitant de la côte
n’a été élu au conseil de cette municipalité,
qui a cependant nommé François Imbeault dit Matha
comme inspecteur en 1868 et Alexander Bremner en 1870.3 L’inspecteur
devait surtout surveiller les auberges établies sur le
chemin de la côte Sainte-Catherine et munies d’un
certificat. D’une en 1866, tenue par Marie Emond, le nombre
en est passé à 3, 4 ou 5 quelques années
plus tard, au grand dam de la population locale.
Avec la Confédération
en 1867, les premières élections ont lieu dans le
comté d’Hochelaga, une des deux divisions de l’île
de Montréal en dehors de la ville même. Ce comté
englobe la côte Sainte-Catherine de même qu’une
dizaine de localités. Louis Beaubien, qui vient tout juste
d’emménager dans la ferme de son père, se
présente pour le Parti conservateur et défait Laurent-Olivier
David, son adversaire libéral. Il a poursuivi sa carrière
politique pendant un quart de siècle.
DES CHANGEMENTS SOCIO-POLITIQUES
En 1840, une entente intervient
entre la Reine et le séminaire Saint-Sulpice, conduisant
à l’abolition du régime seigneurial dans l’île
de Montréal. Elle a permis au Séminaire de se faire
reconnaître par la Couronne et de recevoir des remboursements
pour la cession de ses droits seigneuriaux. Les propriétaires,
libérés des cens et lods, ont par la suite pu acquérir
leur terre en franc-aleu, c’est-à-dire affranchis
de toute servitude, et obtenir une commutation de l’ancien
seigneur en payant tous les arrérages de cens et redevances,
s’il y avait lieu. C’est ainsi que Hugh Taylor a acquis
le lot 932 en franc-aleu, le 28 avril 1843, et William Bremner,
le lot 938 en 1858. Des commutations étaient délivrées
aux acheteurs qui voulaient des titres de propriété
clairs et nets, notamment les anglophones qui achetaient des anciens
censitaires francophones.
En 1721, un règlement
tiré des Édits et Ordonnances, en date du 20 septembre,
délimite la paroisse de Montréal. Celle-ci comprend
alors «les côtes de la Visitation…, de Notre-Dame-des-Neiges…
et la côte de Sainte-Catherine tout entière…».
Il s’agit du premier encadrement légal de cette dernière.
Le 1er juillet 1845, la paroisse
de Montréal, qui déborde les limites de la cité
de Montréal, est incorporée sous le nom de municipalité
d’Hochelaga. La côte Sainte-Catherine, qui en faisait
partie, sera désormais administrée par le conseil
de cette nouvelle municipalité. Dès l’année
suivante toutefois, les municipalités de paroisse sont
remplacées par des municipalités de comté.
La municipalité d’Hochelaga fut alors divisée
en cinq municipalités de comté et la côte
Sainte-Catherine fit partie de celle de la Côte-des-Neiges.
En 1855, l’Acte des municipalités et des chemins
supprime les municipalités de comté pour revenir
aux municipalités de paroisse : la côte Sainte-Catherine
retourne à la municipalité de la Paroisse de Montréal,
où elle restera jusqu’en 1875.
Aucun habitant de la côte
n’a été élu au conseil de cette municipalité,
qui a cependant nommé François Imbeault dit Matha
comme inspecteur en 1868 et Alexander Bremner en 1870.3 L’inspecteur
devait surtout surveiller les auberges établies sur le
chemin de la côte Sainte-Catherine et munies d’un
certificat. D’une en 1866, tenue par Marie Emond, le nombre
en est passé à 3, 4 ou 5 quelques années
plus tard, au grand dam de la population locale.
Avec la Confédération
en 1867, les premières élections ont lieu dans le
comté d’Hochelaga, une des deux divisions de l’île
de Montréal en dehors de la ville même. Ce comté
englobe la côte Sainte-Catherine de même qu’une
dizaine de localités. Louis Beaubien, qui vient tout juste
d’emménager dans la ferme de son père, se
présente pour le Parti conservateur et défait Laurent-Olivier
David, son adversaire libéral. Il a poursuivi sa carrière
politique pendant un quart de siècle.

Carte 5 : Extrait de la carte militaire de c. 1868 montrant la
partie orientale de la côte Sainte-Catherine entre le chemin
du Cimetière et le chemin de la côte Sainte-Catherine.
LE RECENSEMENT DE 1871
À partir des données
du recensement nominatif et agricole de 1871, disponibles aux
Archives nationales du Canada, il est possible de décrire
la population de la côte Sainte-Catherine avec cependant
des restrictions, étant donné que celle-ci n’est
pas individualisée, mais comprise dans la Paroisse de Montréal.
Nous avons néanmoins réussi à trouver des
données sur une cinquantaine de familles bien identifiées,
qui vivaient probablement à la côte Sainte-Catherine
sans limites géographiques précises à cette
date. Bien qu’approximatif, le tableau suivant est très
représentatif de la situation de la côte à
cette époque.
Nous avons relevé 47
chefs de famille, dont 18 sont canadiens-français, 12 anglais,
11 irlandais et 6 écossais. Plus de 60 % sont donc d’origine
britannique, peu importe l’origine ethnique proprement dite,
ce que le recensement ne donne pas toujours correctement. Les
familles comprennent 291 personnes réparties de la façon
suivante : 86 françaises, 83 irlandaises, 70 anglaises,
43 écossaises et 9 autres. La population totale s’avère
à plus des deux tiers d’origine britannique.
Dans l’ensemble, on compte
un peu plus d’hommes (151) que de femmes (140). Les jeunes
de moins de 20 ans forment 47 % de la population et les gens de
20 à 40 ans comptent pour 31 % et ceux de 40 à 60
ans, pour 16 %. Huit individus seulement dépassent 70 ans,
dont sept femmes. La répartition des sexes varie selon
les tranches d’âge. La cohorte des enfants de moins
de 10 ans groupe 35 garçons et 25 filles, alors que celle
des 10?19 ans s’équilibre (37?40). La tranche des
20?29 ans réunit 28 jeunes hommes et 35 jeunes femmes,
alors que celle des 30?39 ans assemble 17 hommes et 10 femmes.
Les hommes sont également plus nombreux que les femmes
entre 40 et 60 ans (28 par rapport à 19).
Les occupations déclarées
par les chefs de famille en font 17 jardiniers, 8 fermiers, 4
hôteliers, 4 domestiques, 1 boucher et 15 autres (marchands,
journaliers, avocats, etc.). En 1871, James Gorman a 50 ans et
son épouse, 45. Il est irlandais, catholique et jardinier.
Il a six enfants, dont 4 filles de 11 à 16 ans. Il garde
sa mère de 80 ans et se fait aider par deux domestiques
d’une vingtaine d’années. Alex Bremner a 32
ans et sa femme, 29. Il est écossais, presbytérien
et jardinier. Il n’élève qu’une fille
de 5 ans, mais garde sa mère veuve de 67 ans et son frère
de 22 ans. Il engage et loge 5 hommes comme fermiers, dont 3 ont
moins de 20 ans, et 2 servantes de 14 à 19 ans. Donald
Lorn MacDougall a 59 ans et son épouse, 39. Ils sont écossais
et ont 4 enfants de 3 à 12 ans. Le père est propriétaire
d’une agence de change à Montréal. Le couple,
qui vit dans un manoir, sur la ferme dite Outremont, recourt à
4 servantes, deux écossaises méthodistes et deux
irlandaises catholiques. Louis Beaubien a 33 ans et son épouse
d’origine écossaise en a 26. Il est canadien-français
catholique et se dit agriculteur. Le couple a 4 enfants, dont
trois garçons, et se fait aider par 3 servantes de 19 à
20 ans. Quatre familles canadiennes-françaises travaillent
comme fermiers et vivent sur la ferme. Jean-Baptiste Emond a 40
ans et sa femme, Marie, aussi. Il est hôtelier et engage
deux hommes de service. Comme on le voit, la plupart des chefs
de famille sont dans la force de l’âge. Quelques-uns
parmi les plus connus dépassent la cinquantaine tels que
le laitier, Richard Fletcher (50 ans), le marchand George Horn
(51), l’avocat Charles Dunlop (60), l’avocat Sydney
Bellingham (62), le jardinier François Imbeault (58), et
la veuve Jane Wiseman (55).
Le recensement agricole s’avère
moins utile. Nous avons retenu les données d’une
quarantaine de fermes, petites et grandes, qui comptent 1 386
arpents occupés, 899 arpents améliorés, 413
arpents en pâturage et 237 arpents en jardins et vergers.
Les superficies consacrées au pâturage, au jardinage
et au verger montrent l’importance croissante de l’élevage
et des cultures de fruits et légumes. Dans ce dernier cas,
on obtient une moyenne de six arpents par ferme.
La production des céréales
place l’avoine et le maïs en tête largement en
avance sur l’orge, le blé et le sarrasin. Par exemple,
on récolte 13 900 minots d’avoine, 300 d’orge
ou 250 de blé, 1 189 minots de maïs contre 154 de
sarrasin. Deux plantes font partie de la production, à
savoir les fèves et les pois, en quantité à
peu près égale (250 minots).
Le foin occupe quelque 160
arpents et on en a récolté 41 600 tonnes en 1870,
ce qui représente environ mille tonnes en moyenne par ferme.
C’est beaucoup, mais il faut comprendre que si le foin sert
à nourrir les animaux de la ferme, il est aussi vendu aux
marchés de Montréal.
La production des racines fournit
20 000 minots de pommes de terre, cultivées sur plus de
150 arpents. Elle donne autant de betteraves que de carottes (plus
de 3 000 minots) et moins de navets (1 250).
La récolte des pommes
avec 3 500 minots déclasse largement celle des poires et
des prunes (200). Il faut ajouter ici la cueillette de 1 150 livres
de raisins et de 160 livres de tabac.
Le relevé des animaux
permet d’identifier les principales fermes d’élevage
de la côte. Le jardinier Dennis Horrigan garde 1 cheval
et une vache laitière seulement, mais exploite une quarantaine
de ruches d’abeilles, qui lui donnent 500 livres de miel.
Emery Tessier, qui est boucher, élève des bovins
et des cochons pour la boucherie. Richard Fletcher, qui a 8 enfants,
est fermier et laitier. Il a 4 chevaux, 2 poulains, 2 porcs, mais
12 vaches laitières. Louis Beaubien possède 10 chevaux
de race, dont les premiers percherons de la côte, 5 poulains,
25 vaches, 10 bovins, 19 porcs et 3 ruches. Il produit du lait,
du beurre, du miel, du bœuf et du porc de boucherie. Charles
Dunlop garde 4 chevaux, 12 vaches laitières, 3 bovins,
2 porcs et s’occupe de 23 ruches d’abeilles. Il vend
beaucoup de beurre et du miel. Alex McGibbon, fermier et marchand,
élève 10 chevaux, 6 poulains, 2 vaches, mais 30
porcs.

Villa Thornbury (c. 1860)
L’avocat John Boston, shérif de Montréal et
homme d’affaires, fait ériger cette magnifique villa
en brique, de style victorien, vers 1860, laquelle deviendra une
école et un foyer pour les Sœurs de Saints-Noms de
Jésus et de Marie au tournant du siècle. Le bâtiment
sera démoli en 1914 à l’ouverture de l’avenue
Belœil.
LES RÉSIDANTS
Nous avons fait le relevé
des chefs de famille résidant à la côte Sainte-Catherine
inscrits dans le Montreal Directory de Lovell. En juin 1871, y
figurent 37 noms, en 1872, 53 noms, en 1873, 45 noms, en 1874,
38 noms et en 1875, 49 noms. Il y a donc une correspondance entre
le recensement et le bottin.
En juin 1875, le bottin de
Lovell indique le nom d’une dizaine de jardiniers, de huit
fermiers, de quatre laitiers, de quatre hôteliers, de quatre
hommes d’affaires, de trois artisans, de deux commis, d’un
militaire, d’un tailleur, d’un cordonnier, d’un
député et de quelques contremaîtres et ouvriers.
Il indique une population de 100 personnes environ, ce qui est
nettement faux. Elle était plutôt voisine de 300
personnes.
CONCLUSION
Voilà un bref
historique de la côte Sainte-Catherine de 1694 à
1875. Celle-ci gardait encore des traits champêtres après
180 ans d’existence. La forêt avait cédé
la place à des fermes rentables, qui appartenaient à
des gentlemen-farmers, à des bourgeois, mais aussi à
des fermiers et petits jardiniers. De française à
ses débuts, la population de la côte était
devenue à majorité anglaise au cours du 19e siècle.
Cette population de très
petite taille ne manque pas de projets. Elle veut s’affranchir
du conseil municipal de la Paroisse de Montréal et organiser
sa propre vie communautaire. Elle compte parmi les siens l’homme
tout désigné pour obtenir l’érection
d’une nouvelle municipalité : le député
résidant, Louis Beaubien. Celui-ci jouit d’une grande
influence et peut aussi bien rallier les francophones que les
anglophones, son épouse étant écossaise.
Dès l’été
1874, deux avocats préparent un bill que Louis Beaubien
présentera au parlement. La loi permet à tout village
d’au moins quarante feux sur une superficie de trente arpents,
de demander son érection en municipalité. Cependant
la dispersion des habitations de part et d’autre du chemin
de la côte Sainte-Catherine ne correspond pas tout à
fait à la conception de village. Mais, surtout, y a-t-il
les 40 maisons nécessaires?
Des avis paraissent dans la
Gazette de Québec vers la fin de 1874, annonçant
l’intention des habitants de la côte Sainte-Catherine
de demander au parlement leur incorporation en municipalité
de village «conformément au procès-verbal
rédigé et signé par J.-B. Morin en date du
17 août 1874, et homologué par le conseil du comté
d’Hochelaga, le 28 octobre 1874». Le rédacteur
du procès-verbal avait produit une carte localisant les
40 habitations de la côte et la délimitation de l’éventuelle
municipalité. On dit que pour y arriver, il a fallu inclure
quelques granges. L’historien Rumilly prétend que
Louis Beaubien s’est confessé, sinon vanté,
de cette tricherie!
Le 23 février 1875,
l’Assemblée législative sanctionne l’«Acte
pour incorporer la municipalité du village d’Outre-Mont».
Le toponyme reprend le surnom de la ferme de Tancrède Bouthillier
(1832), qui appartenait depuis une vingtaine d’années
à Donald Lorn MacDougall, très favorable à
la création de la municipalité. Le chemin de la
Côte- Sainte-Catherine rappelle aujourd’hui l’existence
de cette petite côte, établie, il y a plus de trois
siècles, outre mont.
RÉFÉRENCES
1. Dechêne, Louise (1974), Habitants
et marchands de Montréal au XVIIe siècle,
page 273.
2. Id., page 300.
3. Tessier, Hector (1954), Saint-Viateur
d’Outremont, page 59.
BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE
Beauregard, Ludger (1984), Géographie
historique des côtes de l’île de Montréal,
Cahiers de géographie du Québec, Université
Laval, Québec, 28 (73?74), pp. 47?62.
Bisson, Pierre-Richard et associés
(1993), Le patrimoine d’Outremont,
Synthèse, vol. 1, Ville d’Outremont, 195 pages.
Dechêne, Louise (1974),
Habitants et marchands de Montréal
au XVIIe siècle, Plon, Paris et Montréal,
588 pages.
Rumilly, Robert (1975), Histoire
d’Outremont (1875-1975), Leméac, Montréal,
469 pages.
Société d’histoire
d’Outremont (2000), Outremont 1875-2000,
Outremont, 127 pages.
Tessier, c.s.v., Hector
(1954), Saint-Viateur d’Outremont,
Presbytère Saint-Viateur, Outremont, 675 pages.
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