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Quatre relations de voyage au CanadaPAR GILLES
BOILEAU, géographe
Observations de Jean Talon en marge de la navigation sur le Saint-Laurent Dans l'abondante correspondance qu'il a échangée avec le ministre Colbert, on trouve, en date du 4 octobre 1665, quelques observations sur la navigation dans le Saint-Laurent. Ces quelques conseils pratiques sur l'itinéraire à suivre depuis les bancs de Terre-Neuve jusqu'à l'Île d'Orléans suivent de brèves sugggestions destinées aux capitaines et équipages qui entreprennent la traversée entre La Rochelle et le Canada, une aventure que Talon qualifie de «rude et longue.» La voie suggérée par Talon débute au Cap de Raze. Pour atteindre ce point de contact avec la terre nord-américaine, «il est beaucoup meilleur de fréquenter le Nord que le Sud, tant pour profiter des vents qui soufflent plus de cette partie que d'ailleurs, que pour éviter la route des corsaires, les chaleurs et les calmes du Sud.» L'importance des vents tient au fait que c'est la voile qui constitue le seul mode de propulsion... d'où la sage précaution de se munir de «deux jeux de voiles et de bons agrez.» Du Cap de Raze, on «prendra connaissance» des Isles de Saint-Pierre et du Cap Saint-Laurens. Faute de pouvoir s'en approcher, on se dirigera vers les Isles aux Oiseaux et les Isles Brion «qui sont à droite route», en «évitant les deux pointes de l'Est et de l'Ouest de l'Isle d'Anticosty.» Déjà on s'aperçoit que la route proposée par Talon diffère de la voie empruntée par Cartier mais on y reconnaît les mêmes noms de lieux puisque ce sont, par la force des choses, ces mêmes lieux et les mêmes paysages qui servent de point de repère. Les terres de l'Acadie étant «plus saines que celles d'Anticosty», du moins dans l'esprit de Talon, il recommande vivement «de les ranger» et de «fréquenter le Sud de la Rivière jusques au travers des monts Notre-Dame.» Si les vents obligent à dévier sa route vers le Nord et les «Monts Pellez», il faudra «doubler les Sept Isles» en veillant soigneusement à éviter les battures qu'on trouve dans les parages.
Dès que faire se peut, il y a alors intérêt à quitter le secteur des Monts Pellez et à se diriger vers Matane d'où on longera de nouveau les terres du Sud jusqu'à la Rivière du Bic ou l'Isle Saint-Barnabé, avant de faire «la traversée jusques au Moulin Baude à une lieue de Tadoussac.» Il y a tout intérêt à arriver à Tadoussac de jour afin d'assurer un bon mouillage. En ces lieux, deux dangers guettent les vaisseaux: les forts courants de la Rivière Saguenay et la grande Pointe des Alouettes qu'il faut doubler «avec beaucoup de précaution allant chercher l'Isle Rouge qui est au Sud de la pointe». Cette longue manoeuvre se fera «à la faveur et gouverné par le pilote de la rivière qu'on aura pris à Tadoussac». Cette rivière... c'est toujours le Saint-Laurent. Les notes de Talon donnent aussi la preuve que le métier de «pilote du Saint-Laurent» existe depuis fort longtemps. De l'Isle Rouge, on «rangera» l'Isle aux Lièvres à partir de laquelle on tiendra maintenent «la coste du Nord de la Malbaye jusques au Cap aux Oyes». Le fleuve se rétrécissant et les profondeurs diminuant, les indications deviennent encore plus précises... «Prendre l'Isle au Coudre au milieu du chenal jusques à la pointe septentrionale et ranger de rechef la coste du Nord de la baye St-Paul prenant pour guide les balises de futailles flottantes qui seront mises aux deux points des battures qui serrent le chenal en cet endroit pour éviter, et mouiller de là en avant jusques au cap Bruslé attendant le temps commode pour passer la traversée qui règne depuis le cap Tourmente jusques à de petites isles qui sont au large de l'Isle aux Oyes et ne laissent qu'un chenal de fort peu de fond, ce qui fait qu'il ne faut passer que de flot...» Des balises permettront ensuite d'atteindre l'Île
d'Orléans «rangeant jusques à
Québek celle des deux terres que les vens favoriseront davantage.»
Ainsi donc, au temps de Talon, le chenal du Nord valait celui du Sud.
En 1737, de Paris à Montréal - via La Rochelle - le Sulpicien Joseph Dargent mettra 101 jours Joseph Dargent, né à Nantes en 1712, appartenait à la Compagnie des Messieurs de Saint-Sulpice. Arrivé en Canada en 1737, il vécut à la Pointe-aux-Trembles de 1739 à 1747 où il mourut le 22 février. Il n'avait même pas 35 ans. Comme il l'écrit lui même dans sa Relation d'un voyage de Paris à Montréal en Canada en 1737, «ce fut le 5e de may, le saint jour du dimanche, que je partis de Paris et qu'il fallut commencer à dire adieu à la France.» Il était à la veille de célébrer son 25e anniversaire de naissance et venait tout juste d'être ordonné prêtre. Il s'écoula plusieurs jours entre son départ de Paris et le moment où le vaisseau qui devait l'amener en Canada quitta les quais de La Rochelle. À de longues journées d'attente à La Rochelle et à Rochefort, il a fallu aussi ajouter les quelques jours de trajet entre Paris et le port d'embarquement. Le jeune ecclésiastique consacre plusieurs pages de son récit à narrer tout ce qui lui est arrivé avant de s'embarquer définitivement. Quittant Paris «à cheval en compagnie de trois Jésuites», les quatre cavaliers passèrent leur première nuit à Estampes. C'est à la fin de cette première journée que se forma véritablement le convoi pour La Rochelle. Réunis à la table du messager - le patron du convoi - ils étaient maintenant 18, dont plusieurs officiers assez jeunes, ce qui laissait présager un voyage plutôt turbulent. Ce que le jeune prêtre craignait ne manqua pas d'arriver. Et dès le lendemain, «à la dinée». Heureusement qu'il se trouvait aussi dans le groupe «un abbé de condition et grand parleur» qui ne manqua pas de faire savoir clairement à deux jeunes officiers frivoles que ce n'était ni le lieu ni le moment de tenir des discours grivois et de chanter des chansons inconvenantes. Peu après le départ pour Orléans, les gens d'Église décidèrent que dorénavant ils allaient éviter la compagnie gênante des officiers et qu'ils se feraient servir à manger dans une chambre particulière. Il était 6 heures du soir quand l'équipage arriva à Orléans. En dépit «d'une crampe dans un nerf de la cuisse», le jeune sulpicien passa par le Séminaire afin d'y présenter ses amitiés à quelques-uns de ses maîtres. Constatant l'absence des ecclésiastiques à la table commune de l'auberge, les officiers s'étonnèrent, même «qu'ils furent très fâchés». Les excuses qu'ils présentèrent aux prêtres arrangèrent tout et, la bonne entente revenue, chacun prit place à table et «il ne fut plus parlé de séparation». |
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Les dernières heures à La Rochelle Partis de Paris le 5 mai, les voyageurs arrivèrent à La Rochelle le 13. De là, Joseph Dargent se rendit à Rochefort le jeudi suivant. Il put y admirer «toutes les curiosités de cette ville» mais lui et ses compagnons regrettèrent «de ne pas avoir beaucoup de temps pour goûter le plaisir de voir des choses rares et qu'on a jamais vues.» Mais quelle surprise pour le jeune prêtre de rencontrer, au long des rues et par un hasard divinement providentiel, ses trois frères venus expressément en ces lieux avec la ferme intention de ramener le jeune ecclésiastique dans sa famille, à Nantes, où sa mère, qu'ils disaient très malade, mourrait de chagrin s'ils revenaient bredouille. Ce n'est qu'avec l'aide d'un chanoine en qui il avait mis toute sa confiance que le jeune Joseph put faire entendre raison à ses frères, en les assurant que la Providence, là encore, veillerait sur leur mère. De retour à La Rochelle, ce n'est que quelques jours plus tard que les voyageurs en partance pour le Canada prirent la direction de l'Île d'Aix (à quatre lieues de là) afin de s'y embarquer sur le Jason, vaisseau du Roy, que commandait M. Du Quesne, un marin reconnu pour traiter officiers et passagers de la même manière, c'est-à-dire très grossièrement. Ce Du Quesne «n'avait belle parole pour personne.» Comble de malchance, le feu prit au vaisseau pendant qu'il était en rade. Tout finit par s'arranger et «enfin le jour de la Pentecôte, nous mîmes à la voile.» Le Seigneur étant bon pour ceux qui lui consacrent leur vie, c'est sans doute pour cette raison que seuls le jeune Dargent, ainsi qu'un père Récollet et un frère Jésuite, ne furent pas incommodés par le mal de mer au cours de la traversée alors qu'aussitôt perdue la vue de la terre, «de tout costé on ne voyet que gens abatus et qui fesoint des restitutions.» «Enfin le 7e juillet, nous arrivâmes sur le Grand Banc.» Le Héros, autre vaisseau du Roy, quitta la petite flottille trois jours plus tard en direction de l'Isle Royale. Brume, vents violents et mauvais courants rendirent la fin du périple délicate. «Nous nous vîmes à deux doigts de la mort,»... écrit Dargent. Il s'explique: «un vaisseau qui venoit sur nous étoit prest de nous fracasser.» Les instants d'après montrèrent que ce prétendu vaisseau était en réalité un rocher. Il n'y eut pas de naufrage, le vent ayant finalement poussé le Jason à six lieues du rocher. Ce rocher «s'apeloit le Chapeau Rouge qui est à l'ouest de l'antrée de la Baie de Plaisance dans l'isle de Terre Neuve.» Allant de danger en danger, les voyageurs faillirent périrent plus d'une fois, notamment en évitant de justesse de se fracasser, cette fois-ci, sur la côte de Terre Neuve. Ce n'est qu'au lever du jour que les navigateurs découvrirent le danger et qu'ils purent redresser la barre... «Le jour eut paru seulement une demi-heure plus tard, nous eussions esté labourer la terre avec notre vaisseau,» écrit Dargent. Entre Terre Neuve et l'Isle aux Coudres, le jeune prêtre dut dormir ou admirer le paysage... Pas un mot en effet sur le Saint-Laurent et ses rives. Descendu du vaisseau à l'Isle aux Coudres, le vaillant ecclésiastique arriva à Québec cinq jours avant le Jason. De Québec, il mit trois jours en canot pour arriver à Montréal. «J'arivay enfin à Montréal en bonne santé le 101e jour que j'étois partis de Paris.» Le Sulpicien Clément Pagès (1741) raconte lui aussi son voyage Né en 1715 dans le diocèse de Viviers, M. Pagès avait 26 ans quand il arriva à Montréal, en 1741, quelques mois après son ordination sacerdotale. Il passa la plus grande partie de sa vie canadienne, de 1747 à 1768, à la Pointe-aux-Trembles où il succéda à son confrère Joseph Dargent. Il se noya en 1769 et fut inhumé à Verchères. Intitulé simplement Relation d'un voyage de Paris en Canada, le récit de M. Pagès a comme mérite, entre autres, de raconter également la traversée de Mgr de Pontbriand, lui aussi passager du Rubis. L'auteur présente ainsi son compte rendu: «Je profite avec un sensible plaisir de quelques moments que je dérobe à mes occupations journalières pour faire la relation de mon voyage de Paris en Canada. Voicy donc, Monsieur, pour entrer d'abord en matière, ce qui s'est passé de plus remarquable pendant les quatre mois qu'a duré ce voyage. Je partis le seize de may du Séminaire de Saint-Sulpice avec M. Vallier, Supérieur du Séminaire de Québec, pour aller joindre le carosse d'Orléans qui avoit déjà pris le devant.» C'est en passant à Bourg-la-Reine que Mgr de Pontbriand, l'évêque de Québec, prit place à bord du carosse où l'on comptait huit personnes au total, presque tous des ecclésiastiques. Prières, cantiques et litanies occupèrent le temps. On fit halte pour le souper à Estampes, tout comme l'avait fait M. Dargent quatre ans auparavant, avant de reprendre la route à minuit pour arriver à une heure convenable le lendemain à Orléans où tous furent accueillis par l'évêque du lieu qui offrit le couvert et le gîte. Le lendemain «Mgr d'Orléans fit atteler de grand matin deux carosses pour nous conduire au bord de la rivière où nous devions nous embarquer.» «Une cabane» y avait même été aménagée pour recevoir les voyageurs et leur assurer un peu de confort, surtout celui de l'évêque. De là, les distingués voyageurs montèrent à bord d'une barque et descendirent la Loire jusqu'à Saumur. C'était la Pentecôte. Si M.Pagès dut effectuer une partie du trajet en «bateau» sur la Loire, M. Dargent lui n'en parle pas . Après maintes péripéties, «les deux chaises et les quatre chevaux» se retrouvèrent à La Rochelle le 25 mai où les quartiers furent établis à la paroisse Saint-Jean. Ce n'est que le 7 juin que tous quittèrent La Rochelle «pour aller joindre le Rubis, vaisseau du Roy, en rade à deux lieues de là.» Le séjour dans la grande ville portuaire de l'Atlantique fut long, de 25 mai au 7 juin... «Nous avons eu tout le temps de nous y ennuyer», écrit Pagès. Bien sûr, on réserva des moments agréables à Mgr de Pontbriand qui fut invité à passer quelques jours à la campagne, chez M. le comte de Noyan. Contrairement à M. Dargent qui avait peu de belles et bonnes choses à dire du commandant du Jason, M. Pagès n'avait que du bien à dire du commandant Meschain, maître à bord du Rubis: «C'est un homme de grand mérite», écrivait-il, et les gens sous ses ordres étaient «tous bien sages et bien retenus, polis à l'excès et cherchant les occasions de faire plaisir à tout le monde. Nous étions 32 ou 33 passagers à la table du capitaine.»
Un moment d'émotion: l'arrivée sur le Grand Banc L'arrivée sur le Grand Banc marquait toujours une étape cruciale dans ces traversées. Dargent l'a souligné et Pagès en fait autant. On en profita pour pêcher... question de renouveler les provisions, mais les résultats furent médiocres. Le Profond, qui avait été lâché le 27 juin, réapparut dans le paysage le 22 juillet. Il avait pu passer au travers d'une flotte anglaise de 27 navires. En raison de la brume, la vision du Profond fut bien éphémère. La richesse faunique a impressionné Pagès... «Nous avons vu plusieurs choses curieuses comme balenes, souffleurs - c'est un poisson monstrueux - marsouins, vaches marines, chiens marins, loups marins et mille autres choses semblables.» Enfin! C'est le 27 juillet que les passagers du Rubis aperçoivent leurs premières terres d'Amérique: l'Îsle Saint-Paul, à l'entrée du golfe. Dargent avait lui aussi remarqué la même isle. Cinq jours plus tard, le grand voilier entre dans le fleuve dont l'embouchure, selon l'auteeur du récit, aurait 30 lieues de large et dont le flux et le reflux sont encore très sensibles à 20 lieues au-dessus de Québec. Il y eut mouillage le 6 août: «Pour la première fois, nous avons vu à bord le lendemain un sauvage micmac de nation et un François. Ils vinrent en canot d'écorce au grand canot, c'est ainsi que les Sauvages appellent le vaisseau du Roy. On les fit boire et manger, et on leur donna de la poudre et du plomb, pour quelques pièces de gibier qu'ils avoint apporté.» Un second mouillage eut lieu vis-à-vis l'Îsle Saint-Barnabé. Le seigneur de Saint-Barnabé, M. le Page, monta à bord avec plusieurs de ses enfants et quelques habitants. Ils y furent confirmés par Mgr l'évêque. La cérémonie eut lieu sur la gaillard d'avant. On confessa même des Indiens «par interprète.» C'est alors que plusieurs choisirent de gagner Québec en canot ou en calèche, afin de gagner du temps. On effectua un troisième mouillage au large des isles du Bic. Il dura trois jours. Faute de bons vents, «Il nous est arrivé assez souvent de courir des bordées en louvoyant sans avoir gagné une lieue à la fin de la journée.» On en profitait pour envoyer les chaloupes «pour faire du bois». Il était fréquent que dans ces divers lieux de mouillage les habitants et les sauvages viennent apporter au vaisseau des rafraîchissements et des pièces de gibier. Le temps passait. En la fête de Saint Louis il y eut messe et Te Deum... et coup de canon. Enfin, le 29 août, une chaloupe partit de Québec afin de venir chercher Mgr l'évêque qui commençait assurément à trouver le temps long. Il mit cinq heures pour franchir les six lieues qui séparaient alors le Rubis de Québec. Le commandant Meschain fut fort déçu de voir Mgr l'évêque de Québec quitter son vaisseau. Il aurait tellement voulu le voir descendre de son navire et mettre pied à terre avec les honneurs et le canon. Malheureusement, Mgr de Pontbriand avait chosi de «sortir de son bord.» Après quelques jours à Québec, M. Pagès mit huit jours pour se rendre à Montréal en canot. Il semble que le voyage ne fut pas des plus agréables... «Il n'y a cependant que 60 lieues, mais nous avions à faire à des pauvres sires qui n'entendoient pas trop la manoeuvre ou plutôt qui ne vouloient pas se fatiguer. Comme il n'y a pas de cabarets dans cette route, chacun s'étoit muni de son petit nécessaire. Nous logions les soirs chez les habitants, sans façon. Ils sont faits à cela. On leur donne quelque chose et c'est trop juste.» Il arriva cependant qu'un soir les voyageurs durent coucher sur la grève, auprès d'un grand feu, en raison de l'éloignement des maisons... «Pour nous garantir du serein, nous renversâmes deux canots d'écorce qui appartenoient à quatre sauvagesses qui s'étoient cabanées dans le même endroit.» Le 19 septembre, ce fut l'arrivée à Montréal et le jeune Sulpicien s'en alla «en droiture au Séminaire.» Il était parti de Paris le 16 mai. Ainsi, en 1841, le voyage de Clément Pagès avait duré - de Paris à Montréal - 127 jours. Celui de Joseph Dargent, en 1737, avait pris 101 jours. En 1534, Jacques Cartier avait
quitté Saint-Malo le 20 avril et déjà le 10 mai
il arrivait à Terre-Neuve: 20 jours seulement.
Bien sûr, cette relation du P. Le Jeune arrive longtemps après les récits de Cartier ou de Champlain, mais elle porte en elle un intérêt qui n'est pas moins grand. Et par rapport aux deux narrations précédentes (Dargent et Pagès) elle semble parfois appartenir au monde de l'imaginaire. À l'invitation de son supérieur, le P. Le Jeune laissa son foyer de Dieppe, passa par Rouen afin de se joindre à quelques confrères, et gagna Honfleur, après un bref arrêt au Havre «pour tirer droict à la Nouvelle-France». Le dimanche de la Quasimodo, 18 avril, ils firent voile. Le voyage fut pénible. Il fit grand froid. «Nous avons trouvé l'hyver dans l'esté, c'est-à-dire dans le mois de May et une partie de Juin, les vents et la brume nous glaçoient.» À la Pentecôte, alors que le vaisseau était sur le Grand Banc et le Saint Esprit aidant, on renouvela la pêche miraculeuse... «Il y avait déjà quelques jours que nous étions sur le Banc, mais on n'avait quasi rien pris. Ce jour-là on en prit tant qu'on voulut. C'était un plaisir de voir une si grande tuerie et tant de sang répandu sur le tillac de notre navire.» C'est le 1er juin qu'apparurent les premières terres canadiennes encore couvertes de neige et le 3 «nous entrâmes dans le pays par l'un des plus beaux fleuves du monde. La grande Isle de Terre Neuve le ferme en son embouchure, lui laissant deux endroits par où il se dégorge dans la mer.» À l'entrée de ce golfe il y a deux rochers... «vous diriez que Dieu les a plantés au milieu des eaux comme deux colombiers pour servir de lieux de retraite aux oiseaux... Les Français les ont nommés les Isles aux Oiseaux... On vient dans ce golfe pour pêcher les baleines... Il se trouve dans cette grande rivière nommée de Saint-Laurent des marsouins blancs; les Anglois les appellent des baleines blanches.» Le jour de la Sainte-Trinité, il y eut relâche forcée à Gaspay: «c'est une grande baie d'eau qui entre dans ce pays... c'est ici que nous mîmes pied à terre pour la première fois depuis notre départ.» Deux navires français y pêchaient la morue: l'un de Honfleur, l'autre de Biscaye. Les voyageurs s'étant remis sous voile, ils mouillèrent de nouveau à Tadoussac le 18 juin... «c'est une autre baie d'eau ou une anse fort petite auprès de laquelle se trouve un fleuve nommé Sagné qui se jette dans la grande rivière de Saint-Laurent. Ce fleuve est aussi beau que la Seine, quasi aussi rapide que le Rhône et plus profond que plusieurs endroits de la mer.» L'escale à Tadoussac dura 19 jours, du 14 juin au 3 juillet, le temps de passer du printemps à l'été si on se fie à la relation du voyage. De Tadoussac, on alla mouiller à l'échaffaut aux Basques, «c'est un lieu ainsi appelé à cause que les Basques viennent jusques là pour prendre des baleines.» Le séjour à l'échaffaut aux Basques ne dura guère. Le navire leva l'ancre pour aborder à quatre lieues de Québec... «Avant que d'arriver à Kébec on rencontre au milieu de cette grande rivière une Isle nommée de Saint-Laurent [Île d'Orléans] qui a bien sept lieues de long; elle n'est éloignée du bout plus occidental que d'une lieue de la demeure des François.»
«En fin le 5 de juillet qui estoit un Lundy, deux mois et 18 jours depuis le 18 d'Avril que nous partismes, nous arrivasmes au port tant désiré; nous mouillames l'ancre devant le fort que tenoient les Anglois; nous vismes au bas du fort la pauvre habitation de Kebec toute bruslée...» |