LE REGARD DE L’ABBÉ CARON
Ce furent les Cantons de l’Est qui reçurent le
premier groupe de population après l’établissement
du gouvernement constitutionnel, en 1791. Les autres cantons
disséminés en arrière des anciennes seigneuries
ne furent ouverts à la colonisation que longtemps après
ceux-ci. L’ancien gouverneur Haldimand avait demandé
que la partie de la province de Québec, située
le long de la frontière, fût réservée
à l’établissement des seuls Canadiens français.
Le temps des loyalistes
Des loyalistes influents, comme William
Smith, Samuel Holland, Hugh Finlay firent prévaloir
l’opinion contraire. Pour eux, les anciens sujets américains
avaient droit à une bienveillance particulière
de la mère patrie, et on ne pouvait leur refuser la
permission de s’établir où bon leur semblerait
dans les domaines du roi dans l’Amérique du Nord.
On les invita par des proclamations bruyantes à venir
s’y installer. La spéculation se mit bientôt
de la partie. Chaque fonctionnaire public voulut avoir son
morceau de terre. La méthode adoptée pour la
concession des cantons permit à un grand nombre de
spéculateurs de se faire octroyer, sous des noms fictifs,
d’immenses étendues de terrain, dont ils réservèrent
pour eux-mêmes la plus grande partie.

L'abbé Ivanhoë
Caron
Le gouverneur Prescott voulut
mettre fin à cet agiotage. Il succomba à la tâche.
Les gouverneurs Milnes et Craig ne purent que confirmer le fait
accompli. Ils n’en manifestèrent aucun déplaisir,
car, dans leur opinion, les Cantons de l’Est devaient,
tôt ou tard, être peuplés par des colons
de langue anglaise, afin de contre-balancer l’influence
française du reste de la province.
La contrée située au sud du Saint-Laurent, appelée
plus tard les Cantons de l’Est, formait en 1791 une des
plus riches portions du domaine encore inculte de la couronne.
Elle était enfermée dans les comtés de
Richelieu, de Bedford et de Buckinghamshire. Elle comprend maintenant
(en 1927) les comtés de Missisquoi, Brome, Shefford,
Stanstead, Sherbrooke, Richmond et de Compton.
Dès le lendemain de la guerre de l’indépendance,
plusieurs réfugiés loyalistes demandèrent
à s’établir sur le territoire canadien,
le long de la frontière américaine; le gouverneur
Haldimand refusa de leur accorder des terres en cet endroit;
c’est alors que plusieurs de ces loyalistes gagnèrent
les seigneuries de Foucault et de Noyan, qui appartenaient au
général Christie Burton, et celle de Saint-Armand,
appartenant à l’honorable Thomas Dunn.
D’autres poussèrent jusqu’au canton de Dunham,
appartenant également à l’honorable Dunn,
lui ayant été concédé en 1795; quelques-uns
se réfugièrent dans les cantons de Brome et de
Bolton, donnés par lettres patentes, en 1797, à
Asa Porter et à Nicholas Austin. Ces deux chefs appartenaient
à la secte des Quakers et
étaient des loyalistes convaincus.
Un homme d’énergie:
Gilbert Hyatt
Les deux comtés de Sherbrooke et de Rich-mond sont coupés
en plein milieu par la rivière Saint-François,
qui fournissait dans le temps une bonne voie de pénétration.
Aussi les cantons qui sont renfermés dans ces deux comtés
furent-ils convoités dès le commencement. Dans
le comté de Sherbrooke, le tiers (14 280 acres) du canton
d’Orford fut concédé, le 5 mai 1801, à
Luke Knowlton, et la moitié (20 188 acres) du canton
d’Ascott, à Gilbert Hyatt, le 21 avril 1803. Aucun
des associés de Luke Knowlton ne vint s’établir
et le canton d’Orford resta pendant de longues années
complètement abandonné. Le canton d’Ascott,
au contraire, se développa rapidement. C’est qu’il
y avait là, à la tête des associés,
un homme d’énergie, Gilbert Hyatt.
C’était un riche fermier du district de Schenectady,
dans l’État de New York. Ses biens avaient été
confisqués par le gouvernement américain durant
la guerre de l’indépendance. Dans un mémoire
adressé à Milnes, le 24 janvier 1800, Gilbert
Hyatt fils disait que son père avait servi sous le général
Burgoyne, durant la campagne de 1777. Ce dernier avait quitté
sa place natale, Arlington, avec sa famille, qui se composait
de sept garçons et de trois filles, au printemps de 1780,
et était venu s’établir dans le canton d’Ascott,
à l’endroit même où se trouve maintenant
la ville de Sherbrooke. Gilbert Hyatt disait que son père
avait été le premier colon à pénétrer
dans ce canton, qu’il avait ouvert un chemin de soixante
milles pour s’y rendre, que dans le moment, quarante familles,
formant une population de 102 âmes, étaient établies
dans le canton, et qu’il avait dû débourser
une somme de 4 000 louis pour aider ces familles.
Les frères de Gilbert Hyatt étaient Joseph, Abraham,
Isaac, Jacob, Cornelius et Charles. Ils reçurent chacun
1 200 acres, le 21 avril 1803. Les principaux associés
de Gilbert Hyatt père étaient Ebenezer et Samuel
Normand, du Vermont, David et Joseph Moe, James Burns et James
Lobdale, de l’État de New York. Gilbert Hyatt peut
être considéré, à juste titre, comme
le fondateur de Sherbrooke.
Faire de la terre
Le travail de défrichement ne se fit que fort lentement.
dans tous ces cantons, et de longues années s’écoulèrent
avant que l’on y trouvât des colonies vraiment stables.
Rien de surprenant à cela: ces cantons étaient
trop éloignés des centres déjà ouverts.
Les quelques colons épars, ça et là, dans
la forêt, ne pouvaient même communiquer entre eux,
à cause du manque de routes carrossables. En 1805, ils
lancèrent un appel au lieutenant-gouverneur. Dans un
long mémoire, les habitants (…) faisaient à
Milnes un exposé de leur situation et lui demandaient…
1) L’érection de nouveaux comtés dans la
partie de la province qui renfermait ces cantons, avec le privilège
d’élire des députés pour les représenter
dans la Chambre d’assemblée, 2) la détermination
des limites exactes entre les districts des Trois-Rivières
et les districts de Québec et de Montréal, 3)
l’établissement de cours de circuit pour l’audition
des causes n’excédant pas vingt louis, 4) la modification
de l’acte actuel des chemins, de façon à
ce qu’il répondit aux besoins des nouveaux cantons,
5) l’établissement de bureaux dans chaque comté
pour l’enregistrement des actes de vente, 6) l’établissement
d’un bureau de douane et d’un port d’entrée
à la frontière entre la province et les États-Unis,
en outre de la douane de Saint-Jean, 7) l’établissement
d’un clergé protestant dans les cantons, 8) la
nomination de magistrats et l’organisation de la milice
selon que les besoins de la population l’exigeraient.
Milnes, en envoyant copie de ce mémoire à lord
Camden, lui faisait remarquer qu’il était présenté
par les habitants de seize cantons nouvellement établis,
contenant plus de cinq mille âmes, et que la première
clause, celle ayant trait à la division des cantons en
comtés pour les fins de représentation, était
de la plus haute importance, car c’est d’elle, disait-il,
que dépendra, en Chambre, l’adoption des autres
clauses, qui ne peut être faite sans le consentement de
la députation.
«Il me semble, ajoutait-il,
qu’il faudra pour cela non seulement l’approbation
évidente du gouvernement, mais encore beaucoup de prudence
et de jugement pour choisir le temps et la manière dont
cette mesure devra être présentée aux députés».
Ryland et Craig reviendront sur ce point, ils représenteront
cette érection de nouveaux comtés, dans les Cantons
de l’Est, comme le seul moyen de contrebalancer l’influence
des députés canadiens. Malgré tout, cette
division ne devait se faire qu’en 1829.
Quant aux routes, on voulut faire un effort pour en ouvrir quelques-unes.
Au mois d’octobre 1806, on demandait des soumissions pour
ouvrir des chemins depuis Québec jusqu’à
la source du Connecticut; depuis le canton de Hereford, jusqu’aux
Trois-Rivières; depuis la ligne de la province, pour
passer à travers le canton de Hatley, et rejoindre la
route sur la rivière Richelieu, qui allait à Sorel;
pour achever le chemin qui était en voie de construction
depuis la rivière Saint-François et le rendre
jusqu’à la rivière Chaudière; pour
l’érection de ponts sur les rivières et
ruisseaux n’excédant pas dix-huit pieds de largeur,
qui pourraient se trouver sur le parcours de ces routes.
L’on continua, après le départ de Sir Robert
Shore Milnes, à distribuer de grandes étendues
de terrain, avec cependant plus de parcimonie qu’auparavant.
Sous l’administration de Craig, les concessions d’un
canton en entier ou de partie de canton allaient devenir de
plus en plus rares, à tel point qu’en 1808, Ryland
[secrétaire de Craig], dans un rapport sur la situation
politique du Canada, considérait le système des
«compagnies associées», comme abandonné.

Suite à la Guerre
d'Indépendance aux États-Unis, les Anglais demeurés
fidèles à la couronne d'Angleterre émigrent
vers le Nord. Certains débarqueront en Nouvelle-Écosse
et au Nouveau-Brunswick; d'autres s'établiront en Ontario
ou dans les Cantons de l'Est, au Québec. Le
débarquement des Loyalistes en 1783 par Henry Sandham.
Cette province doit devenir une colonie
anglaise
Dès le lendemain de son arrivée, Craig avait attiré
l’attention du gouvernement anglais sur le point suivant:
«Il fallait, écrivait-il
à lord Castlereagh, mettre fin aux délais apportés
à la concession des terres incultes». Ces
retards étaient cause que plusieurs familles de montagnards
écossais avaient renoncé à venir s’établir
au Canada. On se préoccupait beaucoup dans le moment,
en Écosse, des efforts que faisait lord Selkirk pour
instruire les Écossais des montagnes à venir s’établir
au Canada. Une brochure où le noble lord racontait les
débuts heureux de la colonie qu’il venait d’établir
dans l’île du Prince-Édouard, avait attiré
l’attention du gouvernement britannique sur la possibilité
qu’il y avait d’établir de semblables colonies
dans la province de Québec. L’insuccès qui
en a résulté a été complet…
Craig (…) était bien convaincu que la colonisation
systématique de tout le territoire d’un canton
était plus avantageuse à la province que la formation
d’établissements épars en divers endroits.
Ryland pensait de même; ce qu’il désirait
surtout, c’était de voir la population des nouveaux
cantons augmenter de telle façon, qu’on pût
bientôt y établir de nouvelles divisions territoriales
qui enverraient en Chambre des députés de langue
anglaise capables de contrebalancer l’influence des députés
canadiens.
L’ancien procureur général Sewell, qui venait
d’être nommé juge en chef de la province,
allait beaucoup plus loin que Ryland. Au mois de mai 1810, il
transmettait à Craig un mémoire où il disait
que la cause de tous les troubles existant dans la province
provenait de la différence de religion, de langue et
de coutumes entre les deux éléments composant
de la population du Bas-Canada. Dans son opinion, on ne parviendrait
jamais à rétablir la paix, si l’on ne réussissait
pas à établir l’unité de langue,
de religion et de coutumes.
«Je dois ajouter à cela,
disait Sewell, qu’il n’est pas même permis
de s’attendre à aucun changement dans les lois
ou la religion du pays tant que la majorité de ses habitants
ne sera pas anglaise en principe. Aussi longtemps que le nombre
de colons anglais sera aussi restreint relativement à
celui des Canadiens, on ne pourra espérer aucun changement
dans la langue. Cependant, cette province doit devenir une colonie
anglaise, sinon elle sera finalement perdue pour l’Angleterre.
«Je suis porté à croire qu’il faut
déborder et submerger la population canadienne par l’établissement
d’Anglais protestants. Je ne prétends pas que le
nombre de sujets nécessaires pour arriver à cette
fin doive être fourni par l’Angleterre, mais il
peut et doit être recruté dans les États
voisins…».
Les Canadiens n’étaient pas dupes de ces machinations;
ils avaient deviné depuis longtemps le but de la propagande
que l’on faisait pour attirer des colons américains
dans les Cantons de l’Est. Craig s’en rendait compte
quand il écrivait dans sa fameuse dépêche
à Liverpool, le 1er mai 1810…
«Le grand sujet de leur jalousie
(des Canadiens) à l’heure actuelle est le progrès
des cantons, ou, en d’autres termes, l’introduction
de colons de toutes nationalités, excepté de colons
canadiens, que ces derniers considèrent comme des éléments
(…) qui tendent à entraver l’établissement
complet de la nation canadienne. Ces cantons sont généralement
colonisés par des Américains dont une partie se
compose de loyalistes qui ont dû quitter leur pays lors
de la paix de 1784 mais la très grande partie se compose
d’Américains qui sont venus s’établir
sur ces terres depuis cet événement».
Le chemin Craig
En attendant que les Cantons de l’Est
fussent remplis de bons colons de langue anglaise, Craig voulut
rapprocher du cœur de la province ceux déjà
établis dans les cantons échelonnés le
long de la frontière américaine. C’est dans
ce but qu’il fit entreprendre la construction d’un
chemin de communication du fleuve Saint-Laurent jusqu’à
ces établissements nouveaux. Le tracé du chemin
projeté avait été fait primitivement par
l’arpenteur Joseph Kilborne, aux frais de Joseph Frobisher,
le chef des associés du canton d’Ireland. Mais
ce n’était qu’une ébauche. Craig voulut
le rendre carrossable.
«Nous avons commencé
le chemin pour nous rendre aux cantons, écrivit-il, le
6 août 1810, à son secrétaire Ryland, ceci
était devenu nécessaire et indispensable, parce
que nous étions presque réduits à la famine.
Nous avions besoin d’une voie de communication, non seulement
dans le but de nous procurer les provisions nécessaires,
mais encore pour amener cette population à nos portes,
pour ainsi dire, et lui démontrer qu’elle appartenait
au pays et qu’elle doit prendre part à son développement.
«Il n’y avait aucun espoir de mener ces travaux
à bonne fin à moins d’y mettre un courage
extraordinaire. Le major Robinson y travaille maintenant avec
180 soldats. Nous aurons assez d’argent, vu que nous espérons
faire l’ouvrage à un tiers meilleur marché
que si nous avions employé les habitants de la campagne.
Les canailles de la Basse-Ville (Québec) ont commencé
déjà à s’agiter, et je ne serais
pas surpris lorsque la Chambre d’assemblée sera
réunie, qu’ils demandent en vertu de quelle autorité
j’ai fait couper ce chemin sans leur permission».
Enfin, le premier novembre 1810, la
Gazette de Québec pouvait
annoncer à ses lecteurs que cette entreprise audacieuse
était terminée: «Un
chemin de 75 milles, disait-elle, a été coupé
à travers d’anciennes forêts, faisant un
bon chemin de voitures de Québec à Shipton, dans
le district de Trois-Rivières. Il a généralement
15 pieds de large, débarrassé de toutes souches
et autres embarras, et lié et embelli par 120 ponts de
différentes grandeurs, dont 24 traversent de grands ruisseaux.
Ce grand passage aux cantons donnera à la ville de Québec
quelque espérance d’indépendance en procurant
les besoins d’une population croissante.
«Bornés jusqu’à présent au
produit d’un voisinage ingrat et d’une agriculture
malhabile, nous avons toujours été obligés
d’avoir recours aux districts supérieurs pour notre
support. Nous avons maintenant d’autres ressources plus
abondantes ouvertes tout d’un coup, et le premier grand
pas vers la formation d’un voisinage productif est fidèlement
exécuté.
«Plusieurs centaines de bestiaux sont déjà
arrivés ici par ce chemin et ont désespéré
les petits mais avides vendeurs de boeuf et de mouton qui nous
ont tenu en un état de famine occasionnelle. On aura
de nouvelles facilités pour le commerce, et des terres
fertiles sont offertes au choix de tous ceux qui savent apprécier
la noble indépendance et les avantages de la vie du cultivateur.
Nous n’hésitons pas d’appeler cet ouvrage
l’événement local le plus important depuis
que cette Province est devenue Province Britannique. Nous pouvons
honorer cette nouvelle et magnifique avenue du nom du grand
bienfaiteur qui en a projeté et ordonné l’exécution».
Comme on le voit, la Gazette de
Québec ne marchandait pas
les éloges au gouverneur, et réellement il y avait
droit, car il avait accompli une œuvre gigantesque. Certes,
si le chemin Craig ne donna pas immédiatement tous les
résultats bienfaisants qu’on en attendait, il fut
certainement d’une grande utilité aux colons perdus
dans les forêts des Cantons de l’Est.
Il permit même d’établir un service de diligence
entre Québec et Boston. Un avis public parut dans la
Gazette de Québec
le 31 décembre 1810, il était ainsi rédigé…
«Avis public est donné
qu’un service de diligences pour aller de Québec
à Boston, par le chemin Craig, commencera le 14 janvier
prochain, et sera continué régulièrement
par les propriétaires soussignés (…) Les
diligences circuleront comme suit: elles partiront de Québec
et de Boston, le lundi de chaque semaine, pour se rencontrer
à Stanstead mercredi, et arriver à Québec
et à Boston, le samedi de la même semaine».
S’il faut en croire Bou-chette (dans sa Description topographique),
le voyage n’était rien moins que pénible.
LES RÉFLEXIONS D’ARTHUR BUIES
La région qui porte le nom ci-dessus est la région
agricole par excellence de la province de Québec, à
cause de sa situation géographique remarquablement favorable
et de la douceur relative de son climat… L’ensemble
de ce territoire qu’on avait appelé jadis avec
assez de raison les Cantons de l’Est, par rapport aux
deux provinces réunies du Haut et du Bas-Canada, a gardé
improprement ce nom qui devrait être converti aujourd’hui
en celui de Cantons du Sud… En effet, les Cantons de l’Est
sont limitrophes des États du Vermont et du New Hampshire,
au 45e degré de latitude.
Un territoire réservé
à des colons de langue anglaise
Dans le principe, les Cantons de l’Est avaient été
destinés à être peuplés par des colons
de langue anglaise, afin de faire contre-poids au développement
toujours croissant de la population franco-canadienne. On y
avait établi en «propriété libre»
les loyalistes américains, pour les récompenser
de leur fidélité à l’Angleterre lors
de la guerre de l’indépendance. En outre, de larges
apanages avaient été taillées au bénéfice
de particuliers puissants et de la Compagnie des Terres de l’Amérique
Britannique, qui les gardaient rigoureusement et apportaient
toutes les entraves possibles à la colonisation. Mais
ces entraves durent céder un jour devant la poussée
et la persistance de la colonisation franco-canadienne.
Note: Buies accompagne son rapport de quelques
tableaux laissant voir l’évolution de la population
selon son origine ethnique dans la ville de Sherbrooke. Ainsi,
on y découvre qu’en 1851 la population canadienne-française
ne compte que pour 16% de la population totale de la ville.
Les pourcentages correspondants sont de 51% en 1871, de 57%
en 1881 et de 59% en 1898.
La cession du Canada
à l’Angleterre, en 1763, ayant amené une
longue série d’années de paix, les générations
s’étaient succédé dans ce cadre étroit
et avaient fini par occuper jusqu’à la dernière
parcelle. Les habitants, trop pressés sur un domaine
insuffisant, durent chercher de nouveaux héritages…
Mais où les trouver? Les rives du fleuve et de ses affluents
navigables étaient occupées... Pendant ce temps,
les États-Unis, où les terres se donnaient pour
rien, attiraient la légion des travailleurs fuyant les
centres trop peuplés du vieux continent…
Le Nord-Ouest, qui devient rapidement le grenier du monde, était
encore inconnu, ou, du moins, regardé comme inaccessible
et inculte, à cause de son éloignement et de son
climat. Du reste, il était sous la domination d’une
puissante compagnie [la Compagnie de la Baie d’Hudson],
qui se le réservait pour le commerce des fourrures et
en faisait son domaine exclusif… Il ne leur restait donc
d’autre perspective que d’émigrer aux États-Unis,
à moins que les gouvernements ne prissent la chose en
main et facilitassent la colonisation de l’intérieur
du pays par tous les moyens possibles, surtout par l’ouverture
de communication et par des octrois d’argent fournis aux
colons pour subvenir à leurs premiers besoins.
Après la conquête de la Nouvelle-France, les Anglais
avaient respecté le régime de la tenure seigneuriale
pour les terres déjà concédées,
mais ils ne l’étendirent pas au-delà, et
lorsqu’à la suite de la guerre de l’indépendance,
le gouvernement anglais voulut récompenser les loyalistes
américains qui lui étaient restés fidèles,
il leur donna des terres en «propriété libre»
(free and common soccage) dans la province du Haut-Canada et
dans les «Cantons de l’Est» de la province
du Bas-Canada.
Des accapareurs de terres et des favoris
Mais déjà, bien avant la distribution faite aux
loyalistes, l’Exécutif colonial avait commencé
à livrer de grandes étendues du domaine public
encore inculte à des accapareurs de terres, sans les
forcer à les établir sous peine de confiscation.
Ainsi, la «Compagnie des Terres de l’Amérique
Britannique» en avait reçu pour sa part 600000
acres. De 1793 à 1811, plus de trois millions d’acres
de terres publiques avaient été distribués
à deux cents favoris, dont quelques-uns eurent jusqu’à
60 000 ou 80 000 acres chacun; le gouverneur lui-même,
Sir Robert Shore Milnes, en prenait, pour sa part seulement,
70 000 acres.
Dès lors, les accapareurs n’eurent plus qu’un
objet: attendre du temps une augmentation dans la valeur des
terres, tout en guettant l’occasion d’une bonne
spéculation. De la sorte, ces domaines, dérobés
à la colonisation et conservés à leur état
sauvage, servaient de barrière pour empêcher les
colons de pénétrer plus avant dans l’intérieur
du pays.
Pendant près d’un demi-siècle les plus révoltants
abus de la part des détenteurs du domaine public ont
été perpétrés dans les Cantons de
l’Est, la région la plus voisine des États-Unis,
et cela malgré la marche inéluctable du progrès,
malgré l’ouverture des routes, la construction
des voies ferrées et l’extension de l’agriculture
qui en était la conséquence. Tous les mémoires
du temps, tous les rapports des comités spéciaux
nommés par la Chambre pour s’enquérir des
faits et de la situation sont remplis de constatations d’un
état de choses parfaitement reconnu, mais inutilement
combattu, à cause de l’apathie des hommes au pouvoir,
et, dans plusieurs cas, de leur connivence.
Enfin le clergé s’émut, prit en main la
cause des colons, et une véritable croisade s’organisa
pour empêcher les forces vitales du peuple canadien de
s’écouler chez une nation étrangère.
Dans une brochure publiée en 1851 et signée par
douze missionnaires des Cantons de l’Est, on demandait
énergiquement la suppression du monopole des terres,
que l’on considérait comme la principale cause
de l’émigration des Canadiens vers les États-Unis,
et l’on indiquait des solutions faciles, définitives
de la question; mais ce fut encore peine perdue, et tout l’effort
des amis de la colonisation dut se porter vers d’autres
parties de la province encore à peu près inconnues,
regardées comme impénétrables, ou, du moins,
comme n’offrant aucune espèce d’avenir ni
d’équivalent pour les durs labeurs auxquels les
premiers occupants seraient condamnés pendant un bon
nombre d’années…
Ce fut alors que prit naissance le mouvement de colonisation
vers le bassin du lac Saint-Jean…
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