L’ADRESSE DE VAUBAN À
MAUREPAS
Après avoir déploré que Feu Mr Colbert
ait contribué à l’affaiblissement des
colonies des Antilles et en particulier à celle de
Saint-Domingue par «un
impost qu’il y fit mal à propos»,
Vauban affirme avec conviction que «celles
[les colonies] du Canada ne
sont pas à négliger».
Vauban exprime d’abord des regrets et une grande déception
de voir que la population canadienne n’a guère
augmenté en 160 ans. «C’est
une grande honte entre nous, dit-il, qu’après
160 ans d’établissement de cette colonie qui
devrait avoir produit plus de quinze cents mille âmes
depuis ce temps (…) soit encore dans l’enfance
et qu’elle ne puisse subsister par elle-même et
sans le secours de la vieille France».

Plan de Louisbourg et de sa forteresse.
BNQ, Carte de Jomaennischen Erben, Nurnburg, 1756
La déception de Vauban
est d’au-tant plus grande qu’il est conscient
de la grande richesse de cette colonie canadienne. Compte
tenu du «du bon air et de la
fertilité de la terre», on aurait pu bâtir
au Canada, dans des positions stratégiques, «quantité
de belles villes bien situées pour le commerce».
Cette courte réflexion de la part de Vauban en dit
long sur ses préoccupations: le commerce et la défense
du pays.
Une politique de peuplement
Vauban voit loin. Il ne se contente pas de déplorer
la situation. Au contraire, il propose au ministre toute une
série de moyens susceptibles de conférer à
la colonie encore jeune une partie de l’importance qu’elle
aurait dû revêtir depuis longtemps déjà.
Il faut d’abord «pouvoir
peupler commodément le pays (…) et défricher
la terre». Cinq ou six bataillons suffiraient
sans doute à la tâche à la condition que
l’on fournisse à ces hommes les outils nécessaires,
et qu’ils soient accompagnés de charpentiers,
de maçons, de maréchaux, de menuisiers et de
serruriers en nombre suffisant.
Dans ces conditions il serait bon alors de prévenir
un an ou deux auparavant les soldats choisis pour partir en
Amérique et qu’on leur permette alors de se marier
avant d’entreprendre la grande traversée. Une
fois établis en Canada, on pourvoirait à leur
subsistance pendant au moins la première année,
et même «jusqu’à
ce qu’ils puissent se soutenir dans leur grande culture».
Vauban trace un programme précis à ces soldats
défricheurs et établit même les priorités:
choisir des lieux avantageux, bien se «huter»
pour l’hiver, doter son retranchement d’une palissade,
faire des jardins potagers. Une fois ces conditions remplies,
il faudra s’attaquer aux grandes cultures (le blé
avant tout) et aménager des prairies «jusques
à ce qu’il y eut de quoy les nourrir amplement».
Viendra par la suite le temps des constructions essentielles.
La liste est longue. Nous l’avons dit, Vauban voit grand…
On bâtira des moulins et des scieries, des émouloirs
et des huileries, des battoirs à chanvre, des fours
à chaux et des briqueteries. Il faudra aussi des ponts
sur les rivières et des chemins. En un mot, tout ce
qu’il faut pour «désauvager
le pays et le rendre praticable».
Pour atteindre un tel objectif et réaliser son programme,
Vauban imagine pour ceux qui auraient accepté de s’attaquer
à un tel défi toute une série d’avantages
étonnants. Ainsi, en plus de pouvoir se marier, on
donnera «le pain et la paye à
leurs femmes pour un certain temps». Ce qui jusque
là n’avait pas été dans les habitudes.
Vauban souhaitait pourvoir les hommes de tous les bataillons
de logements gratuits, leur donner volailles et bétail,
mais surtout «leur procurer des
terres autant qu’ils en pourraient cultiver par leurs
mains». Puis, après cinq ans, ce serait
le retour en France avec possibilité cependant de demeurer
en Canada sur les terres défrichées, avec «continuation
de paye pour cinq ans afin qu’ils se puissent meubler».
Toute une politique de conquête du territoire et d’occupation
de l’espace était prévue dans les vues
de Vauban. Une fois qu’un poste (ou une peuplade) aurait
atteint le nombre de 100 ou 200 feux, il faudrait songer à
pousser plus loin les défrichements et recommencer
de façon à étendre le peuplement. Ces
«peuplades» ne devraient pas être séparées
par plus de 10 lieues. Ces points de peuplement –ou
villages– devaient obligatoirement être fermés,
c’est-à-dire ceints d’un rempart afin d’assurer
la sécurité des hommes et des femmes.
En s’attaquant de cette façon à la conquête
de l’espace, Vauban croyait pouvoir peupler assez rapidement
le territoire. La stratégie à laquelle il songeait
pour peupler le pays était aussi simple qu’illusoire.
Ainsi il comptait envoyer au Canada, chaque année,
six bataillons complets qu’il relèverait tous
les cinq ans en souhaitant qu’au moins 2 000 de ces
hommes acceptent librement de demeurer dans la colonie. Si
une telle quantité d’hommes acceptait de se conformer
à cette douce contrainte, et que tous ces hommes soient
mariés, et en ajoutant à l’accroissement
naturel de ces couples «la production
des vieux habitants du pays»… la population
du Canada pourrait dépasser les 100 000 hommes et femmes
au bout de 25 ans… répartis dans «de
bonnes villes bien basties». Bien menée,
cette politique de peuplement ne pourrait que servir tant
le Royaume que la colonie comme l’écrivait Vauban
lui-même: «Il en seroit
ainsy des Colonnies bien entretenues et conservées
si on n’en permettait point de dissipation mal a propos
sans que le Vieux Royaume souffrit diminution sensible de
ses peuples parce que tout cela ne feroit autre chose qu’une
semence d’hommes bien cultivée qui se multiplieroit
comme le bled semé en bonne terrre».
Des trésors à
découvrir
Vauban sombrait dans l’euphorie la plus totale. Dans
son Mémoire à
Maurepas, il parlait des «trésors» qu’on
ne manquerait certainement pas de découvrir dans ces
nouvelles terres, il voyait partout des bois pour bâtir
maisons et navires, d’abondantes récoltes de
grains et de chanvre, une pêche sans limite, enfin tout
ce qu’il fallait pour «traverser
nos voisins [c’est-à-dire les Anglais]
dans leur commerce».
Bien entendu, Vauban n’oubliait pas que son domaine
était celui de la sécurité et des fortifications.
Aussi soulignait-il dans son adresse au ministre de la Marine
et des Colonies qu’un excellent moyen de s’«assurer
la fidélité des colonies» serait
de bâtir des Châteaux et Citadelles dans les Villes
à mesure qu’elles deviendront puissantes»
tout en veillant à dresser le cadastre des terres au
fur et à mesure qu’avanceront les cultures.
Vauban est un homme sage et habile. Pour arriver à
ses fins, il ne ménage pas les courbettes et sait se
montrer bon vassal, voire même excellent thuriféraire.
Son éloge du ministre est à méditer:
«Or Vous Monsieur, qui êtes
jeune et qui avez nombre d’années à courir
devant les mains, songez un peu au plaisir et à l’honneur
que cela vous ferait si vous deveniez le fondateur de l’un
des plus grands royaumes du monde comme le deviendrait sans
doute ce-lui-là, car il est situé à merveille
pour cela».
Le clergé et les compagnies
Vauban est clairvoyant et comprend que déjà
des réformes sont nécessaires dans la politique
coloniale. Sans jamais être venu en Nouvelle-France,
mais très bien informé de la situation, il décèle
très tôt l’influence douteuse de l’Église
et la malveillance des Compagnies. Il le dit à Maurepas
en des termes qui ne laissent aucune place au doute. Il écrit
que le Canada est «gasté» par la quantité
de moines qu’on y a établis, «gâsté»
étant ici synonyme de «pourri». Face à
ce constat, il suggérait de ne pas envoyer au pays
d’autres membres du clergé, c’est-à-dire,
comme il l’écrivait, de ne plus en augmenter
le nombre.
Deuxième constatation faite par Vauban: les malversations
du Conseil souverain qui soumettait la population dans de
nombreux secteurs de ses activités à de longues
et inutiles tracasseries administratives. En outre, il était
urgent de «tirer cette colonie
de la tyrannie des Compagnies». Vauban reconnaissait
que les puissantes compagnies de commerce sévissant
en Nouvelle-France étaient composées d’«honnêtes
gens en vérité», mais qui faisaient
passer leurs intérêts personnels largement avant
ceux des colonies elles-mêmes et ceux du Roy.
Nous savons que sa franchise et son honnêteté
nuiront à la Vauban, surtout en fin de carrière.
Contrairement à d’autres grands commis de l’État,
il n’avait pas l’âme vénale. Il parlait
franc et net. Il fustigea avec ardeur les méfaits de
la traite des pelleteries. Le commerce des fourrures, selon
lui, engendrait de nombreux effets pervers. Non seulement
beaucoup de monde se «dissipait» dans les bois
mais encore dénonçait-il ceux qui «bestialisent
comme les Sauvages avec qui ils s’acoquinent et deviennent
comme eux».
En raison de sa formation et de ses fonctions –il était
ingénieur et chef militaire– Vauban ne put s’empêcher
de signaler «un autre défaut
très grand»: il n’y avait pas encore
une seule «place fermée»
dans toute la Nouvelle-France, c’est-à-dire ni
citadelle, ni fortification véritable. Louisbourg ne
viendra qu’en 1719.
LA RÉPONSE DE MAUREPAS À VAUBAN
Dès le 21 janvier suivant, Maurepas adressait ses commentaires
à Vauban dans une communication en provenance de Versailles.
En bon patron et surtout en grand seigneur, Maurepas s’emploie
d’abord à dire à Vauban tout le plaisir
qu’il à lire ses lettres et combien il est toujours
heureux de profiter de ses lumières. Tout en déclarant
à Vauban qu’il le regarde toujours avec raison
comme son maître, il lui rappelle discrètement
mais fermement que c’est à lui qu’incombent
les décisions finales. Vauban a dû très
bien comprendre ce que Maurepas voulait dire quand il lui
a écrit…
«Comme je suis plus instruit
dans ces matières que sur celles dont vous avez quelque
fois pris la peine de m’écrire, je crois que
vous ne trouverez pas mauvais que je réponde plus précisément
aux principes que vous établissez…»
Après ce rappel aussi ferme qu’élégant,
Maurepas sert un premier camouflet à Vauban en rejettant
sans la moindre hésitation la politique de peuplement
suggérée. Tout en reconnaissant que le Canada
n’était pas peuplé comme il aurait dû
l’être et avoir déclaré poliment
qu’il souhaiterait de tout son cœur pouvoir trouver
les moyens sûrs et faciles «de
tirer cette colonie de l’enfance où elle est
depuis plus de 160 ans», le ministre affirme
que faire passer en Canada cinq ou six bataillons par année
«pourrait avoir son utilité»
mais qu’en vérité les inconvénients
seraient encore plus grands.
Par contre, Maurepas ne se gêne pas pour accuser l’ancien
gouverneur Denonville d’être le responsable de
ce retard... «Mr Denonville (…)
est celui de tous les gouverneurs qui a le plus contribué
à en empêcher l’agrandissement par sa mauvaise
conduite». «Ceci s’il vous plaît entre
nous» ajoute Maurepas, entre parenthèses
dans la lettre originale.
Au total, une telle politique entraînerait de trop lourdes
dépenses, pense Maurepas. C’est la première
raison de son refus. Mais il y en a une autre tout aussi sérieuse:
«Il est à présumer
que ces soldats passeraient dans ce pays contre leur gré
et que (…) ils deviendraient absolument inutiles à
la colonie; ainsi loin de s’occuper à défricher
les terres, à planter et à bâtir, ils
ne serviraient qu’a consommer les vivres, à débaucher
les habitants, et à répandre le désordre
partout sans qu’il fut possible de les empêcher».
Les idées de
Vauban déplaisent à Maurepas
Par ailleurs, Maurepas trouve presque absurde l’idée
de Vauban de vouloir édifier des «peuplades»
de 100 ou 200 feux qu’il faudrait par la suite fortifier.
Il va même jusqu’à penser que tous ces
soldats, une fois mariés et établis au Canada,
se trouveraient à priver la France d’un grand
nombre de sujets au moment où le pays est lui-même
dépeuplé en raison de la guerre, des disettes
et du départ des huguenots.
Tout ce que désire Maurepas, en vérité,
c’est que le Canada fournisse à la France «des
bois propres à bâtir des maisons et à
construire des vaisseaux». Il ne lui demande
pas des hommes, ce qui explique son indifférence face
aux suggestions de peuplement émises par Vauban. Maurepas
se sent obligé, parfois, de reconnaître que Vauban
a de bonnes idées, comme celle d’ériger
châteaux et citadelles… «utiles
à se défendre contre les ennemis, mais à
qui en donneriez-vous la garde?». Pas à
des Canadiens. Le jugement qu’il porte en effet sur
les Canadiens est peu flatteur et sans appel…
«On ne doit pas regarder les
Canadiens sur le même pied que nous regardons ici les
Français, c’est tout un autre esprit, d’autres
manières, d’autres sentiments, un amour de la
liberté et de l’indépendance, et une férocité
insurmontable contractée par la fréquentation
continuelle qu’ils ont avec les Sauvages».
Pour ce qui est du trop grand nombre de prêtres, Maurepas
partage l’avis de Vauban. Il le dit clairement: «Je
ne suis pas plus porté que vous en faveur des moines,
et je les crois plus à charge qu’utiles dans
tous les endroits où ils sont». Dans tous
les coins du Canada où il y a des prêtres et
un évêque établi… «ce
sont des désordres et des brouilleries continuelles».
Maurepas réserve son jugement quant à la pertinence
de supprimer le Conseil souverain puisque, selon lui, il est
constitué d’anciens habitants et des «principaux
du pays». Il s’agit donc d’une «caste»
à laquelle on ne touchera pas. Même chose pour
les compagnies qui privent les habitants du pays d’une
partie des fruits du commerce, mais «comment
trouver les moyens d’y engager les habitants»
se demande Maurepas, sans compter que ce sont les compagnies
qui ont les fonds nécessaires à la chose. «Ceux
qui prennent le risque de souffrir les pertes doivent aussi
en retirer les profits». C’était
la morale de l’époque, tout autant celle de Maurepas
que celle du Roy. Trois cents ans plus tard, ces mêmes
principes ont toujours cours.
Tenir les colonies sous la dépendance

Joli pharisien que ce Maurepas! «À
l’égard de la traite des pelleteries, il est
certain que l’on ne devrait point s’empresser
autant que l’on fait…»
écrit-il, mais il s’empresse d’ajouter
que la demande de peaux et de fourrures est forte en France
et que l’on ne peut se permettre de la contrarier. Surtout
il faut éviter d’être obligés d’acheter
ces marchandises des Anglais et des Hollandais. Vaut mieux
les avoir de première main, c’est moins cher.
Et aussi quel plaisir de voir sur toutes les mers du monde
tous ces vaisseaux qui disent la gloire du Roy de France!
Dans l’un des derniers paragraphes de sa réponse
à la communication de Vauban, Maurepas s’ouvre
le cœur et proclame le principe de base qui soutient
sa politique à l’égard des colonies…
Il écrit: «Il me
paraît cependant que ce serait manquer dans le principe
que de mettre nos colonies en état de se passer absolument
de nous, quand même nous serions en pouvoir de le faire,
et je crois au contraire que l’on doit toujours s’appliquer
à les tenir dans la dépendance par les secours
qu’elles sont obligées de tirer de la France».
Après avoir repoussé presque toutes les idées
de Vauban, Maurepas pousse l’outrecuidance jusqu’à
lui dire qu’il a trouvé ces suggestions «très
judicieuses». Il ajoute
même avoir fait ces réflexions uniquement «dans
le dessein de m’attirer une réplique qui achève
de me convaincre sur les vues que vous me donnez…».
* * *
J’ai acheté un jour –il
y a fort longtemps de cela– un disque de Léo
Ferré. On y trouve une chanson intitulée «Merde
à Vauban». Si je
ne savais qu’elle a été écrite
par Pierre Seghers, j’aurais pu croire que Maurepas
en eût été l’auteur.