À l’approche du 1er janvier 1901, on
peut supposer qu’il s’en trouvait plusieurs parmi les
3516 habitants de Magog pour penser que le siècle qui s’amorçait
serait à l’image de la décennie qui venait de
se terminer. Ballottés par un vent de changement qui souffle
tout azimuts depuis l’acquisition des usines textiles par la
Dominion Cotton Mills, en 1890, les Magogois ont en effet vu leur
patelin subir une métamorphose spectaculaire qui ouvre la porte
aux spéculations les plus fantaisistes.
Qu’on en juge! En l’espace d’une décennie,
de 1890 à 1900, la population de Magog passe de 2100 à
3516, une croissance de 70% qui n’a pas son égal parmi
les autres villes et villages de la région. Renforcée
par l’essor des usines de textile qui emploient de 600 à
1000 ouvriers entre 1890 et 1900, l’économie locale connaît
une période faste. Devenue le trait d’union entre le
quartier ouvrier et le vieux secteur des affaires, à proximité
du pont Merry, la rue Principale – la Main
pour les intimes!— s’impose rapidement comme une artère
commerciale dynamique où s’établissent marchands
et professionnels.
Autour d’elle, le tissu urbain commence à s’étendre.
Durant la décennie 1890-1900, il se construit près de
370 maisons à Magog, une moyenne de 37 par année, amenant
l’extension du territoire habité en direction de l’Est
(surtout), de l’Ouest et du Nord. Cette nouvelle réalité
force les élus municipaux à adopter des lois plus sévères,
notamment au niveau de l’hygiène. Elle les amène
également à accélérer le développement
des services offerts à la population.
Le feu roulant de réalisations
C’est au cours des années 1880 que Saint-Patrice obtient
le statut de paroisse (1886) et Magog celui de municipalité
de village (1888). Mais au niveau des réalisations concrètes,
c’est vraiment au cours des années 1890 que la ville
qui borde la rivière Magog entre pleinement dans sa phase d’urbanisation.
Conséquence de l’expansion démographique, des
structures rendues désuètes sont remplacées par
des bâtiments plus spacieux. Sept ans après la bénédiction
de sa pierre angulaire, l’église Saint-Patrice est complétée
en 1894. Ce temple somptueux fait la fierté des 2000 catholiques
de la paroisse qui se trouvaient à l’étroit pour
prier dans son soubassement depuis quelques années. Les besoins
sont tout aussi pressants dans le domaine de l’éducation.
Les enfants sont nombreux et pour remédier au problème
d’espace, deux écoles de bonne dimension sont bâties:
une au coin de Merry et de Saint-Patrice pour les filles et une autre
au coin de Collège et Saint-Patrice pour les garçons.
Et ce n’est pas tout! Aussitôt collectées, les
taxes des citoyens et des nouveaux arrivants servent à la construction
d’un nouvel hôtel de ville –sur l’emplacement
de l’actuel parc des Braves–, à l’arpentage
et l’entretien de plusieurs rues, ainsi qu’au financement
du barrage qui alimentera les Magogois en courant à partir
de 1897. Si l’on considère que les années 1890
sont également marquées par l’installation d’un
réseau d’aqueduc, force est d’admettre qu’il
s’agit là d’un chambardement pour le moins substantiel.

L'église St-Patrick
de Magog. BNQ, Carte postale Photogelatine
Engraving Co. Ltd (détail)
Où s’arrêtera cette escalade? En décembre
1900, c’est plutôt difficile de prévoir. Mais en
peu de temps, la route du progrès va prendre des détours
imprévisibles. Sur la toile de fond de l’exode vers les
États-Unis, une série d’obstacles vont se dresser
devant la communauté magogoise –grèves, épidémies,
incendies, sécheresses, etc.– ralentissant sa croissance
et ébranlant son orgueil, pourtant gonflé par cette
«décennie glorieuse». Après «the best
of times», Magog connaîtra maintenant «the worst
of times».