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L'HISTOIRE D'UNE GRANDE RÉGION

C'est à Sherbrooke que Maurice Duplessis est devenu le "CHEF"

SERGE GAUDREAU, HISTORIEN

 

Indépendamment des époques, il semble que l’agenda du Parti conservateur du Québec et de son successeur, l’Union nationale, est toujours centré autour de la même priorité: battre les libéraux. Inévitablement, ce thème est au cœur de leur convention qui se tient à Sherbrooke les 4 et 5 octobre 1933, puisque celle-ci vise à élire le chef qui permettra aux «bleus» de mettre fin à 35 ans de règne libéral au Québec.

Battus décisive-ment lors de l’élection générale de 1931, les Conservateurs se retrouvent devant deux candidats. Le favori est le député de Trois-Rivières, Maurice Duplessis. Âgé de 43 ans, celui-ci dirige l’opposition officielle depuis la défaite de son chef, l’ancien –et futur– maire de Montréal, Camilien Houde. Appuyé par plusieurs députés élus et par des membres influents du Parti. Duplessis est opposé à Onésime Gagnon.

Député de Dorchester à la Chambre des Communes, Gagnon reçoit pour sa part le support de nombreux délégués montréalais. Identifiés par la presse comme la faction «houdiste» du parti –Camilien Houde n’entretient pas de bonnes relations avec Duplessis–, ceux-ci constituent le noyau du groupe qui s’oppose à l’accession de l’avocat trifluvien à la chefferie.

C’est entre ces deux hommes que doivent de prononcer les 540 délégués qui arrivent à Sherbrooke le 3 octobre. Ville à forte tradition conservatrice, la Reine des Cantons de l’Est vit au rythme de la convention. Réunis au Magog Hotel, les partisans de Duplessis élaborent leur stratégie pendant que ceux de Gagnon, qui sont rassemblés au New Sherbrooke, entreprennent une campagne de charme auprès des indécis. Même si La tribune, plutôt favorable à Duplessis, titre «Le choix de M. Duplessis paraît assuré», les délégués fidèles à Gagnon se manifestent avec éclat à la Salle Saint-Jean-Baptiste, site de la convention.

Le Magog Hotel. Fonds Clovis Roy. La Société d'histoire de Sherbrooke IP306RCPN14D11


Quelques heures à peine après que le maire Ludger Forest eut prononcé son discours d’ouverture, les deux factions croisent le fer lors de l’élaboration du programme. En cette période de crise économique, les débats portent essentiellement sur les questions sociales –aide à la famille, colonisation– et la lutte aux trusts. Pendant que les délégués participent à ces discussions, leurs femmes prennent leur thé au Sherbrooke Country Club.

La réception organisée pour les époux le soir même au Manège Militaire est toutefois loin d’être aussi paisible. Prévue pour le lendemain, l’élection du chef attise les passions. Les deux clans exercent un lobby actif auprès des militants et la soirée est ponctuée d’engueulades.

La menace d’une «lutte fratricide» calme néanmoins les ardeurs partisanes. Le soir du 5 octobre, le vote –qui dure trois heures!– se déroule dans le calme. Après que 332 des 546 délégués eurent accordé leur appui à Duplessis, Onésime Gagnon se rallie à lui. Les premiers mots de son discours –«Mon chef…»– soulèvent un tonnerre d’applaudissement. Satisfait du résultat, Duplessis appelle à son tour au rassemblement des forces conservatrices. Même si il lui faudra quatre autres années avant de goûter au pouvoir, le «chef» a remporté sa première grande bataille.

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