Il y a maintenant plus de deux cents ans, les Cantons
de l’Est connurent sur leur territoire le passage de troupes
américaines se dirigeant vers la ville de Québec. Cet
événement est directement relié à la guerre
d’Indépendance américaine. Effectivement, les
Canadiens attirèrent sur eux les foudres des indépendantistes
en refusant la pressante invitation de George Washington à
se joindre à eux.
Le Canada, qui voulait demeurer britannique, provoqua ainsi cette
première guerre anglo-américaine dont notre région
garde le souvenir. Le plan d’invasion américain verra
le jour au cours de l’année 1775. Il sera entendu que
le général Schuyler se dirigera vers Québec,
en passant par le lac Champlain et le Richelieu, alors que le colonel
Benedict Arnold devra pour sa part le rejoindre en suivant les rivières
Kénébec et Chaudière.
Notre premier homme n’eut aucun mal à s’emparer
des forts se trouvant sur le Richelieu tels Ticonderas, Pointe-à-la-Chevelure,
Saint-Jean et Chambly, pour ensuite s’emparer de Montréal.
Pour Benedict Arnold cependant, la situation s’avéra
beaucoup plus ardue.
Arnold partit avec une armée de 1100 hommes de Cambridge, près
de Boston, le 13 septembre 1775. L’armée embarquée
sur près de 200 canots suivit la rivière Kénébec
jusqu’à la rivière Dead. C’est alors que
survint un problème de taille pour nos envahisseurs. Des pluies
diluviennes s’abattent sur la région, provoquant ainsi
le gonflement des rivières et transformant les rives en marécages.
Des provisions seront perdues, plusieurs soldats seront malades ou
affaiblis.
S’additionnant à ce problème, Arnold commettra
des erreurs pour le moins défavorables au bon fonctionnement
de son expédition.
Tout d’abord, la confiance aveugle qu’il portera aux Abénakis
qui, pour leur part, ne veulent aucunement participer à cette
guerre, provoquera la diffusion de certaines informations devant être
tenues secrètes. Ensuite, le fait qu’Arnold se fiait
à une carte plus ou moins précise de la région
du lac Mégantic, l’amena dans des marécages qui
contribuèrent à rendre la route plus difficile encore
pour ses hommes. Ces néfastes circonstances prolongèrent
le trajet au delà du temps que l’on s’était
fixé. Les victuailles vinrent ainsi à manquer. «Avec
la famine, ce fut l’épuisement, avec l’épuisement
et le froid, la maladie».
Certaines lettres du colonel Arnold dévoilent bien toute l'ampleur
du désastre de cette expédition.
Le 24 octobre, il écrivait au colonel Amos, à l’arrière-garde:
«Les pluies excessives et les crues de
la rivière nous ont empêché d’avancer. Lors
de ma dernière lettre, je comptais avoir atteint la Chaudière
avant ce jour. Je vous disais alors que nous avions environ pour 25
jours de provisions pour tout le monde. Nous en sommes à présents
réduits à 12 ou 15 et ne comptons pas atteindre le lac
Mégantic avant quatre jours».
Le colonel Enos voyant la situation si peu reluisante désobéit
à son chef en effectuant une retraite.
Benedict Arnold continua tout de même son avance avec tout au
plus 600 hommes. Il arriva enfin le 27 octobre 1775 au lac Mégantic.
Il fera son campement sur le site de la ville actuelle. On peut d’ailleurs
retrouver dans la région des traces du passage des hommes d’Arnold,
qui y ont laissé quelques morceaux de leurs attirails de guerre.
On peut retrouver entres autres des restes de sabres et de fusils
qui serviront à fabriquer les clefs d’honneur de la ville
de Lac Mégantic plusieurs décennies après cette
invasion.
Pendant longtemps, les historiens prétendirent que ces restes
de matériels militaires provenaient d’un magasin de provisions
à la tête du lac Mégantic ou au lac des Araignées.
Toutefois, on sait au-jourd’hui que les pièces d’artillerie
retrouvées ne sont que la preuve du passage des troupes américaines
dans les Cantons de l’Est.
Après un repos bien mérité dans la région,
les troupes d’Arnold poursuivirent péniblement leur chemin
vers leur but ultime, la ville de Québec. Le siège de
Québec par les Américains sera une défaite totale
pour eux.
Effectivement, ils seront repoussés et en mai 1776, ils se
retireront vers les États-Unis, mais en prenant garde, cette
fois-ci, de ne pas reprendre le chemin du lac Mégantic qui
leur avait causé de si grands tracas. C’est ainsi que
se termina cette expédition du colonel Arnold dont le territoire
garde le souvenir par la rivière qui porte son nom. À
la suite de cet événement, le lac Mégantic ne
sera visité que par quelques Abénakis, avant que ces
terres ne soient ouvertes à la colonisation au XIXe siècle.
Pour terminer, nous voudrions souligner qu’à quelques
reprises dans l’histoire de notre région des Américains,
admirateurs d’Arnold malgré sa défaite, ont refait
l’itinéraire de cette expédition. C’est
ainsi qu’en août 1912, la seconde compagnie du «Governor’s
Foot Guard» de New Haven a fait le voyage de façon beaucoup
plus aisée que ses ancêtres, celle-ci se déplaçant
en train. En 1975, un groupe d’Américains vêtus
en costume d’époque fit aussi le trajet et vécut,
pour quelques moments, cet événement important de l’histoire.