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UNE TERRE D'ESPOIR CACHÉE SOUS LA NEIGE

Il neigeait à Oka


Dom Jean-Marie Chouteau

Il y a maintenant plus de 120 ans que des Cisterciens venus de l’abbaye de Bellefontaine (France) se sont installés sur les rives du lac des Deux-Montagnes, à Oka. Ils étaient venus chercher refuge pour un court laps de temps, le temps d’échapper à des hordes débridées et irresponsables. Ils sont toujours là… Nous leur avons consacré un numéro spécial d’Histoire Québec en décembre 1995. Ces quelques lignes se veulent un simple rappel de notre admiration et de notre reconnaissance. G.B.


C’est le 11 avril 1881, quatre jours après avoir mis pied à terre à New York, que Dom Jean-Marie Chouteau et le Père Gaudin ont pu entrevoir, sous une neige qui tombait à gros flocons, leur futur domaine d’Oka. C’est la Chronique de l’abbaye qui le raconte. Elle ajoute même que dans le bois avoisinant la neige était abondante. Venant à peine de quitter la douceur du soleil printanier, à une cinquantaine de kilomètres d’Angers, entre Loire et Vendée, ils durent éprouver un profond sentiment de dépaysement devant ces terres vallonnées et toutes boisées qu’ils devraient défricher… une fois la neige disparue. Au même moment, dans les vergers de Bel-lefontaine, les arbres fruitiers étaient en fleurs…

Les débuts furent modestes mais rapides. Ainsi, dès le 24 avril suivant, le chroniqueur de l’abbaye écrit... «Mon Père Jean-Baptiste est à Sainte-Thérèse. Y arrive M. Labelle, curé de Saint-Jérôme, grand colonisateur du Nord, qui réunit les habitants de cette paroisse. La place d’un moine agriculteur se trouvait bien au milieu de ces agriculteurs. Là eut lieu le concours agricole où les lumières sont mises en commun, les résultats des meilleures cultures constatés, les avantages et les inconvénients discutés, les meilleures méthodes appréciées pour le plus grand bien de tous».

Sept mois avant d’entrer dans leur premier monastère, les moines agriculteurs sur lesquels on fondait de si grands espoirs étaient donc à l’œuvre. En 1893, année de fondation de l’École d’agriculture, logée d’abord dans le vieux moulin, l’inventaire de la ferme révélait que 248 acres étaient déjà en culture, 258 en bois et 464 en préparation.En 1897, la pépinière, sous la direction de M. Gabriel Raymond, abritait 150000 arbrisseaux et les vergers comptaient déjà plus de 2 500 arbres fruitiers.

On ne peut parler de l’abbaye d’Oka sans parler également de celle de Mistassini. Venus d’Oka en 1892, les moines de Notre-Dame de Mistassini ont joué un rôle de premier plan dans la mise en valeur de tout un secteur de la région du Lac-Saint-Jean. Là aussi ils ont été des pionniers, des défricheurs et des créateurs. Mais ce qu’il faut surtout savoir, c’est que Mistassini est fille d’Oka.

La première demeure des fondateurs, la maison du meunier


En 1943, au moment du cinquantième anniversaire de l’École ou de l’Institut agricole, Adélard Godbout, alors premier ministre du Québec, disait en parlant des Trappistes: «Ils ont joint à l’enseignement la pratique de la culture du sol. Ils ont fait sur leur ferme d’Oka l’expérience de toutes les méthodes dont ils voulaient recommander l’adoption. C’est donc par l’exemple autant que par l’enseignement qu’ils ont prêché l’amélioration du sol et les méthodes de culture et la sélection des races d’animaux les mieux adaptés à notre pays. Les succès qu’ils ont remportés dans l’exploitation de leur propre terre ont prouvé la valeur des leçons qu’ils donnent et ouvert la voie aux progrès remarquables que l’on constate aujourd’hui». Le premier ministre du Québec pourrait, encore aujourd’hui, reprendre à son compte les paroles du premier ministre et agronome de 1943 et y ajouter encore.

Jamais nous ne dirons assez tout ce que le Québec doit à ces fidèles ouvriers du silence et de la parole que sont les moines d’Oka qui n’eurent pas toujours la vie facile, loin de là, surtout quand on pense aux premiers mois qu’ils passèrent sur les bords du lac des Deux-Montagnes, dans des locaux encore bien inhospitaliers.

Comment, par exemple, peut-on imaginer la façon dont ils passèrent leur première nuit de Noël dans leur humble monastère…

En vérité, les archives de la Trappe d’Oka sont assez discrètes sur la façon dont les moines passèrent cette première fête de Noël en terre canadienne. En date du 25 décembre 1881, la chronique de l’abbaye ne contient que quatre lignes bien courtes que voici… «Le coucher a lieu a cinq heures, le lever à dix heures. On chante l’invitatoire et l’hymne. Les psaumes et le reste sont psalmodiés. La Grande Messe et les Laudes sont chantées. Le lever a lieu a quatre heures pour avoir le temps de dire les messes».

Installés dans leur monastère depuis le 9 novembre seulement, les moines goûtèrent sans doute en cette nuit de silence et de prière leur premier véritable instant de repos. Ils en profitèrent probablement pour se remémorer quelques-uns des événements qui marquèrent d’une façon indélébile le début de leur séjour sur les bords du lac des Deux-Montagnes, à l’ombre de la montagne du Calvaire. La petite communauté, alors formée de huit personnes, dut assurément vivre quelque moments d’intense émotion en songeant à tous les confrères, parents et amis laissés là-bas, en France.

Pour assister le Père Jean-Baptiste dans la fondation de Notre-Dame du Lac, l’abbé de Bellefontaine, rentré en France au cours de l’été, désigna pour le Canada les RR. PP. Guillaume Le Haye, futur prieur et premier supérieur, et le Père Louis-Gonzague Émonet, accompagnés des frères Étienne Chauviré et Antoine Jobard. Quelques semaines plus tard, vinrent les rejoindre les frères Augustin et Louis, de même que le Père Alban. En cette nuit de Noël, dans le petit monastère, huit moines veillaient et priaient.

Avant de s’endormir, sans doute que chacun des membres de la communauté dut prendre le temps de passer en revue la suite des événements survenus depuis leur arrivée. Ils devaient s’étonner eux-mêmes d’avoir pu passer à travers tous les durs travaux qu’ils durent s’imposer pour commencer le défrichement des quelques centaines d’acres de terre mises à leur disposition par les Messieurs de Saint-Sulpice, les seigneurs de Deux-Montagnes. Mais cette nuit de Noël allait les réconforter…

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