C’est le 11 avril 1881, quatre jours après avoir mis
pied à terre à New York, que Dom Jean-Marie Chouteau
et le Père Gaudin ont pu entrevoir, sous une neige qui tombait
à gros flocons, leur futur domaine d’Oka. C’est
la Chronique de l’abbaye qui le raconte. Elle ajoute même
que dans le bois avoisinant la neige était abondante. Venant
à peine de quitter la douceur du soleil printanier, à
une cinquantaine de kilomètres d’Angers, entre Loire
et Vendée, ils durent éprouver un profond sentiment
de dépaysement devant ces terres vallonnées et toutes
boisées qu’ils devraient défricher… une
fois la neige disparue. Au même moment, dans les vergers de
Bel-lefontaine, les arbres fruitiers étaient en fleurs…
Les débuts furent modestes mais rapides. Ainsi, dès
le 24 avril suivant, le chroniqueur de l’abbaye écrit...
«Mon Père Jean-Baptiste est à
Sainte-Thérèse. Y arrive M. Labelle, curé de
Saint-Jérôme, grand colonisateur du Nord, qui réunit
les habitants de cette paroisse. La place d’un moine agriculteur
se trouvait bien au milieu de ces agriculteurs. Là eut lieu
le concours agricole où les lumières sont mises en commun,
les résultats des meilleures cultures constatés, les
avantages et les inconvénients discutés, les meilleures
méthodes appréciées pour le plus grand bien de
tous».
Sept mois avant d’entrer dans leur premier monastère,
les moines agriculteurs sur lesquels on fondait de si grands espoirs
étaient donc à l’œuvre. En 1893, année
de fondation de l’École d’agriculture, logée
d’abord dans le vieux moulin, l’inventaire de la ferme
révélait que 248 acres étaient déjà
en culture, 258 en bois et 464 en préparation.En 1897, la pépinière,
sous la direction de M. Gabriel Raymond, abritait 150000 arbrisseaux
et les vergers comptaient déjà plus de 2 500 arbres
fruitiers.
On ne peut parler de l’abbaye d’Oka sans parler également
de celle de Mistassini. Venus d’Oka en 1892, les moines de Notre-Dame
de Mistassini ont joué un rôle de premier plan dans la
mise en valeur de tout un secteur de la région du Lac-Saint-Jean.
Là aussi ils ont été des pionniers, des défricheurs
et des créateurs. Mais ce qu’il faut surtout savoir,
c’est que Mistassini est fille d’Oka.

La première demeure
des fondateurs, la maison du meunier
En 1943, au moment du cinquantième anniversaire de l’École
ou de l’Institut agricole, Adélard Godbout, alors premier
ministre du Québec, disait en parlant des Trappistes: «Ils
ont joint à l’enseignement la pratique de la culture
du sol. Ils ont fait sur leur ferme d’Oka l’expérience
de toutes les méthodes dont ils voulaient recommander l’adoption.
C’est donc par l’exemple autant que par l’enseignement
qu’ils ont prêché l’amélioration du
sol et les méthodes de culture et la sélection des races
d’animaux les mieux adaptés à notre pays. Les
succès qu’ils ont remportés dans l’exploitation
de leur propre terre ont prouvé la valeur des leçons
qu’ils donnent et ouvert la voie aux progrès remarquables
que l’on constate aujourd’hui». Le premier
ministre du Québec pourrait, encore aujourd’hui, reprendre
à son compte les paroles du premier ministre et agronome de
1943 et y ajouter encore.
Jamais nous ne dirons assez tout ce que le Québec doit à
ces fidèles ouvriers du silence et de la parole que sont les
moines d’Oka qui n’eurent pas toujours la vie facile,
loin de là, surtout quand on pense aux premiers mois qu’ils
passèrent sur les bords du lac des Deux-Montagnes, dans des
locaux encore bien inhospitaliers.
Comment, par exemple, peut-on imaginer la façon dont ils passèrent
leur première nuit de Noël dans leur humble monastère…
En vérité, les archives de la Trappe d’Oka sont
assez discrètes sur la façon dont les moines passèrent
cette première fête de Noël en terre canadienne.
En date du 25 décembre 1881, la chronique de l’abbaye
ne contient que quatre lignes bien courtes que voici… «Le
coucher a lieu a cinq heures, le lever à dix heures. On chante
l’invitatoire et l’hymne. Les psaumes et le reste sont
psalmodiés. La Grande Messe et les Laudes sont chantées.
Le lever a lieu a quatre heures pour avoir le temps de dire les messes».
Installés dans leur monastère depuis le 9 novembre seulement,
les moines goûtèrent sans doute en cette nuit de silence
et de prière leur premier véritable instant de repos.
Ils en profitèrent probablement pour se remémorer quelques-uns
des événements qui marquèrent d’une façon
indélébile le début de leur séjour sur
les bords du lac des Deux-Montagnes, à l’ombre de la
montagne du Calvaire. La petite communauté, alors formée
de huit personnes, dut assurément vivre quelque moments d’intense
émotion en songeant à tous les confrères, parents
et amis laissés là-bas, en France.
Pour assister le Père Jean-Baptiste dans la fondation de Notre-Dame
du Lac, l’abbé de Bellefontaine, rentré en France
au cours de l’été, désigna pour le Canada
les RR. PP. Guillaume Le Haye, futur prieur et premier supérieur,
et le Père Louis-Gonzague Émonet, accompagnés
des frères Étienne Chauviré et Antoine Jobard.
Quelques semaines plus tard, vinrent les rejoindre les frères
Augustin et Louis, de même que le Père Alban. En cette
nuit de Noël, dans le petit monastère, huit moines veillaient
et priaient.
Avant de s’endormir, sans doute que chacun des membres de la
communauté dut prendre le temps de passer en revue la suite
des événements survenus depuis leur arrivée.
Ils devaient s’étonner eux-mêmes d’avoir
pu passer à travers tous les durs travaux qu’ils durent
s’imposer pour commencer le défrichement des quelques
centaines d’acres de terre mises à leur disposition par
les Messieurs de Saint-Sulpice, les seigneurs de Deux-Montagnes. Mais
cette nuit de Noël allait les réconforter…