Qui a entendu parler ou parle encore à ses
petits enfants de cette fameuse expédition en traîneaux
que le curé Labelle avait organisée entre Saint-Jérôme
et Montréal, le 18 janvier 1872. Voici le compte-rendu de ce
voyage inusité tel que rédigé par un chroniqueur
du journal L’opinion publique
et paru le 25 janvier 1872...
«Jeudi dernier le 18 janvier 1872, un
spectacle s’offrit au regard des habitants de Montréal.
Quatre-vingts voitures chargées de bois sillonnèrent
nos rues. Un grand nombre de ces voitures étaient doubles,
traînées par deux chevaux. Un drapeau flottait sur celle
de devant. Les citadins se groupèrent pour voir défiler
cette procession aux coins des rues. On se demandait ce que cela signifiait.
On le sut bientôt!

Le train du
Nord. Le Monde illustré, 1892,
BNQ
«C’étaient les gens de Saint-Jérôme
qui s’en venaient, leur curé en tête, faire un
présent de soixante cordes de bois aux citoyens pauvres de
Montréal. Voilà l’un de ces coups de théâtre
pour le bien, comme seul le curé de Saint-Jérôme
peut en imaginer. Tout en faisant acte de charité, M. Labelle
a voulu montrer comment les paroisses du Nord pourraient être
utiles à notre ville si on leur donnait le chemin de fer qu’elles
demandent avec tant d’ardeur.
«Cet acte généreux des habitants de Saint-Jérôme
prouve qu’ils méritent qu’on les soutienne dans
leur entreprise et qu’on aurait tort de leur refuser les moyens
de travailler à la prospérité du pays. Les autorités
de la ville ont fait à M. Labelle et à ses paroissiens
l’accueil qui convenait. Vers une heure, un dîner fut
servi dans les spacieuses salles de l’hôtel Jacques-Cartier.
M. l’échevin Ferdinand David présidait et plusieurs
membres de la corporation étaient présents. Des discours
ont été prononcés par MM. David, Loranger, Bernard,
Wilson, Chapleau, Jules et Melchior Prévost et le curé
Labelle. Les orateurs de Montréal ont tour à tour décerné
de justes éloges aux citoyens de Saint-Jérôme
et ont reconnu avec eux la nécessité du chemin de fer
du nord».
Nous avons emprunté la réponse du curé Labelle
à tous ces éloges aux historiens Robert Lévesque
et Robert Migner qui ont publié, en 1979, un ouvrage consacré
au curé Labelle: «Je sens que
la province a besoin d’un chemin de fer dans le nord et que
nous ne devons reculer devant aucun sacrifice pour l’obtenir.
L’émigration nous dévore. Nos ressources restent
inertes dans les entrailles de la terre. Notre bois pourrit sur le
sol. Allons-nous périr au milieu de l’abondance? Non,
Messieurs! Pour développer notre pays, il nous faut des industries,
il nous faut des chemins de fer (…) Si, dans le nord, on nous
laisse en souffrance, toute la province et tout le pays en seront
affectés».
Avec le curé Labelle, nous pourrions nous demander si en vérité
nous n’allons pas «périr
au milieu de l’abondance» faute d’avoir su
mettre en valeur nos ressources avec sagesse? À toutes ces
ressources ou richesses naturelles que nous connaissons, il faudrait
peut-être ajouter le patrimoine…