Pour faire revivre certains moments précis de l’histoire
du pont Lachapelle, nous ferons appel à quelques documents
d’archives, tels que journaux d’époque et
mémoires particuliers. Dans tous les cas, nous respecterons
l’intégrité des textes retenus.
Nous ne pouvons nous attacher à l’histoire de ce
pont sans rappeler que pendant la période allant grosso
modo de 1825 à 1840, plusieurs «entrepreneurs»
déposèrent des requêtes pour ériger
des ponts sur les rivières des Mille-Îles et des
Prairies en particulier, mais aussi sur le Richelieu et la Chaudière.
En vérité, les demandes d’autorisation pour
construire des ponts étaient suffisamment nombreuses
pour que le gouvernement soit obligé de publier lui-même
dans les journaux un document expliquant la façon de
présenter ces requêtes.
Dans la Minerve
du 4 janvier 1830, on prend connaissance d’un avis public
signé de MM. Pascal Persillier dit Lachapelle et François
Kenneville, de Montréal. Dans leur requête, ces
messieurs faisaient part de leur intention d’exploiter
une «traverse avec deux ou plusieurs horse-boats».
Une traverse avec des horse-boats
«Avis - Les soussignés s’adresseront
à la Législature Provinciale dans sa prochaine
session, pour en obtenir le privilège d’opérer
une TRAVERSE avec deux ou plusieurs HORSE-BOATS (bateaux menés
par des chevaux) sur la rivière des Prairies, entre l’isle
de Montréal et l’isle Jésus et vice versa,
à cette partie de la dite isle de Mont-réal, dans
la paroisse de St-Laurent, communément appelée
l’Abord-à-Plouf,
et à cette partie de la dite isle Jésus qui en
est vis-à-vis.
«Ils supplieront la Législature
de leur accorder le dit privilège exclusivement pour
l’étendue de dix arpents au-dessus, et dix arpents
au-dessous de l’embarquement de chaque côté
de la dite rivière des Prairies sur les lieux susdits.
Ils demanderont pour droits de Traverse les sommes suivantes:
«Pour chaque carrosse ou autre voiture à quatre
roues, chargé ou non chargé, avec un cocher et
quatre personnes ou moins, tiré par deux chevaux ou autres
bêtes, dix deniers. Pour chaque chariot ou autre voiture
à quatre roues: huit deniers.
«Pour chaque chaise, calèche, cabriolet à
deux roues, carriole ou autre voiture semblable, avec cocher
et deux personnes ou moins, tiré par deux chevaux ou
autres bêtes, cinq deniers. Et tiré par un cheval
ou autre bête, quatre deniers. Et trois deniers seulement
si la voiture est chargée de bois de chauffage pour le
marché de Montréal.
«Pour chaque personne à pied, un denier. Pour chaque
cheval, jument, mule ou autre bête semblable, deux deniers.
Pour chaque personne à cheval, trois deniers.
«Pour chaque taureau, bœuf, vache et autres bêtes
à cornes de quelque espèce qu’elle soit,
un denier et demi. Pour chaque cochon, chèvre, mouton,
veau ou agneau, un demi denier».
Dans le même journal, on apprend en date du 2 février
suivant, que M. le député Leslie présenta
une pétition de la part des Messieurs de Saint-Sulpice,
les seigneurs de l’isle de Montréal, «contre
le pont près du Moulin du Gros-Sault».
Cette pétition demeurera sans suite véritable.
Pour connaître l’histoire de ce moulin du Gros-Sault,
on se reportera avec intérêt à l’article
signé par M. Robert Prévost dans Histoire
Québec, volume 3, numéro
1.
Deux mois plus tard, le 29 mars, La Minerve révèle
que… «Aujourd’hui,
vendredi 26 mars, à trois heures, son Excellence l’administrateur
du gouvernement s’est rendu en cérémonie
à la salle du Conseil Législatif, où étant
sur le trône, et ayant requis la présence de l’Assemblée,
son Excellence a donné la sanction royale aux bills suivants…».
Le seigneur Dumont veut
un pont
Et parmi la liste des bills publiée
dans le journal, il y avait celui «pour
permettre à E.N.L. Dumont de bâtir un pont sur
la rivière des Prairies»,
et cet autre permettant à «J.
Porteous de bâtir un pont sur la rivière Jésus
à Ste-Rose». Avant
la requête de MM. Lachapelle et Kenneville pour une «traverse»,
il y avait donc eu une requête du seigneur Dumont pour
ériger un pont sur la même rivière, et presque
au même endroit.
Suite à l’autorisation obtenue par le seigneur
Dumont, ce dernier fait paraître dans La Minerve du 21
juin 1830 l’avis suivant: «Avis
public est donné aux habitants de St-Laurent et de St-Martin
par Eustache-N. Lambert-Dumont, Écuyer, Seigneur de St-Eustache,
qu’il a obtenu par acte du 26 mars dernier, le privilège
de faire un PONT de PÉAGE sur la Rivière des Prairies,
à l’endroit communément appelé l’Abord-à-Plouf,
entre St-Laurent et St-Martin,- que si les habitants de St-Laurent
et de St-Martin, dans les trois mois après cette notification
ne s’adressent pas au Grand-Voyer ou à son député,
pour bâtir eux-mêmes le dit pont à l’Abord-à-Plouf,
alors ils perdront le privilège de le bâtir eux-mêmes».
Cet avis public reléguait donc aux oubliettes les deux
requêtes présentées, le 30 janvier, par
le député William-Henry Scott au nom «de
diverse personnes résidentes le long de l’Ottawa
contre l’érection de tout pont à l’Abord-à-Plouf».
En vérité, Dumont ne construira jamais le pont
qu’il souhaitait sur la rivière des Prairies. Même
si ce privilège lui avait été consenti,
il ne pouvait pas supporter la concurrence de Lachapelle qui
non seulement avait sa traverse, mais qui possédait surtout
un moulin qui drainait la clientèle des habitants. Avec
la double influence de son moulin et de sa traverse, Lachapelle
a contraint Dumont à renoncer à ses ambitions,
du moins à l’Abord-à-Plouf.
Les choses allant bien, les propriétaires de la traverse
songèrent rapidement à construire un pont, comme
en fait foi l’avis suivant publié dans La
Minerve du 31 octobre 1833. On
retrouve dans cet avis les caractéristiques et les dimensions
du pont ainsi que les tarifs qui seront exigés des usagers.
Mais cette fois, M. Kenneville est devenu «Quenneville».

Le pont Lachapelle au
début du siècle dernier. ANQ. Illustrated
Post Card Co. Montreal
Lachapelle veut aussi son
pont
«AVIS - Les soussignés donnent
avis public qu’ils se proposent de s’adresser à
la Législature de cette province, dans sa prochains session,
pour en obtenir le privilège de construire un Pont de
Péage sur la Rivière des Prairies, à l’endroit
nommé l’Abord-à-Plouf, entre les endroits
nommés St-Laurent et St-Martin, dans l’étendue
de sept arpents aux environs de la traverse ordinaire, dans
le cas où Eustache-Nicolas Lambert-Dumont, écuyer,
qui a obtenu un privilège de même nature, par acte
des 10e et 11e Geo IV, chapitre 55, ne compléterait pas
un pont conformément à la Loi dans les quatre
années à lui accordées.
«L’étendue du privilège qu’ils
demandent est de trois quarts de lieue au-dessus de la traverse
de l’Abord-à-Plouf, et au-dessous jusqu’au
moulin du Gros-Sault, sauf à se conformer à tout
acte de la Législature de cette province qui aurait accordé
à d’autres une partie de cette étendue de
privilège.
«Les arches seront au nombre de trois ou plus, et seront
élevées de huit pieds au moins au-dessus des eaux
hautes; l’espace entre les culées ou les piliers
sera d’au moins cent pieds. Les soussignés ne se
proposent pas de bâtir maintenant un pont levis, le grand
espace entre les piliers les en dispensant pour le moment; mais
ils s’engagent à le faire par la suite en tels
temps et en telle manière et dimensions que la Législature
jugera convenable. Les taux qu’ils se proposent de demander
sont les suivants:
«Chaque voiture à quatre roues, tirée par
plusieurs chevaux ou autres bêtes de somme, avec un cocher
et quatre personnes ou moins, deux chelins cours actuel. Chaque
chariot ou autre voiture semblable à quatre roues chargée
ou non chargée, un chelin et six deniers même cours.
«Chaque chaise, calèche, cabriolet et autres voitures
à ressort, et chaque carriole, traîne ou autre
voiture semblable, tirée par deux chevaux ou autres bêtes
de somme, le cocher et deux personnes ou moins, un chelin même
cours.
«Chaque charrette de charroi ou de travail, ou autre voiture
semblable, chargée ou non, tirée par deux chevaux
ou autres bêtes de somme, et le conducteur, dix deniers
même cours.
«Chaque personne à pied, trois deniers même
cours. Chaque personne à cheval, six deniers même
cours.
«Chaque cheval, ou autre bête de somme, chargée
ou non chargée, cinq deniers même cours. Chaque
taureau, boeuf, vache et autres bêtes à cornes,
de quelque espèce qu’elles soient, trois deniers
même cours. Chaque cochon, chèvre, mouton, veau
ou agneau, un denier et demi même cours».
Le pont est devenu réalité
Bonne nouvelle. On apprend dans La Minerve
du 18 juillet 1836 que les travaux sont terminés. Autorisé
en 1834, le pont fut bel et bien construit. Mais dorénavant
on ne parle plus que de M. Lachapelle. Il n’est plus question
du partenaire Quenneville. Voici en quels termes le journal
fait part de la nouvelle:
«On nous dit que conformément
aux dispositions de l’acte de notre parlement en vertu
duquel M. Lachapelle a bâti le pont de l’Abord-à-Plouf,
des arbitres l’ont visité la semaine dernière
et qu’ils ont approuvé l’ouvrage. Ce superbe
pont sera dans peu de jours à l’usage du public.
On ajoute que la cérémonie de sa bénédiction
se fera mercredi prochain et qu’il doit y assister un
grand nombre de personnes tant de Mont-réal que des autres
parties du district. Nous souhaitons bien ardemment que le succès
de M. Lachapelle devienne un sujet d’émulation
et qu’il ait des imitateurs. M. Lachapelle a déjà
déboursé la somme de £8300 pour la construction
de ce pont».
Deux jours plus tard, le journal ajoute… «Les
arbitres nommés pour visiter le pont construit par M.
Lachapelle, à l’Abord-à-Plouf, l’ont
visité la semaine dernière et ont approuvé
l’ouvrage. Nous apprenons que dans quelques jours, il
va être livré à l’usage du public,
après avoir été béni par les ministres
de la religion catholique. Nul doute que M. Lachapelle ne soit
amplement dédommagé de ses travaux et ne retire
un excellent intérêt des capitaux considérables
qu’il a employés dans cette entreprise, et nous
avons tout lieu d’espérer que son exemple et ses
succès encourageront d’autres entreprises de ce
genre».
L’Ami du Peuple rend
grâce au Seigneur
Vint le grand jour, celui de l’inauguration
et, bien sûr, de la bénédiction. Tous les
journaux étaient là. C’est à l’Ami
du Peuple, de l’Ordre et des Lois,
que nous empruntons le premier compte rendu. Est-il nécessaire
de rappeler que le rédacteur-directeur de ce journal
était le dénommé Pierre-Édouard
Leclère, surintendant de Police de Montréal, et
que les bailleurs de fonds étaient les Messieurs du Séminaire
de Montréal. C’est d’ailleurs le supérieur
de cette institution et éditorialiste anonyme de l’Ami
du Peuple, M. Vincent Quiblier,
qui prononça l’allocution de circonstance. Voici
ce compte rendu:
«Mardi, a eu lieu la bénédiction
du pont de M. Lachapelle, à
l’Abord-à-Plouf. Une
grande foule de personnes s’était rendue pour être
témoin de cette cérémonie que Son Excellence
voulut bien honorer de sa présence.
«Le Révd. Mr Quiblier,
supérieur du séminaire, commença la cérémonie
par adresser un discours aux assistants, dans lequel il leur
fit remarquer que la religion avait toujours aimé et
favorisé l’industrie; il dit que l’on devait
rapporter à Dieu seul la gloire et le mérite de
tout, et il fit aussi un éloge aussi délicat que
bien mérité de l’homme industrieux à
qui la province est redevable de ce pont. Après cela
eut lieu la cérémonie de la bénédiction.

Le site du pont Lachapelle tel qu'il
apparaît aujourd'hui depuis le parc Belmont, à
Cartierville, sur le bord de la rivière Des Praires.
Photo: Normand Caron
«Après la cérémonie, les invités
au nombre de cent environ se rangèrent autour de tables
dressées pour les recevoir, et sur lesquelles étaient
servis des mets abondants et choisis et d’excellents vins.
Le président proposa la santé de Son Excellence;
lorsqu’elle eut été bue, Lord Gosford présenta
ses remerciements, et après un éloge de l’entrepreneur,
proposa la santé de M. Lachapelle, qui fut reçue
avec enthousiasme. Ensuite Son Excellence et sa suite se retirèrent.
«Plusieurs autres santés furent portées
alors, et plusieurs autres discours prononcés. La fête
dura assez avant dans l’après-midi. Nous n’ajouterons
rien à l’éloge de M. Lachapelle, nous lui
avons déjà plus d’une fois exprimé
notre sympathie et nos vœux pour la réussite de
son entreprise».
La Minerve raconte la fête
Le reportage que publia La
Minerve dans sa parution du 25
juillet était plus descriptif et plus vivant:
«Hier a eu lieu la bénédiction
du pont de M. Lachapelle à l’Abord à Plouffe.
Un concours immense de personnes des paroisses voisines garnissait
les deux rives du fleuve: la sérénité du
temps et la nouveauté de la cérémonie les
avaient invitées à se rendre en foule à
la fête.
«Vers dix heures et demie, M. Quiblier, Supérieur
du Séminaire de Montréal, adressa, du haut d’une
petite élévation sur le pont, aux nombreux auditeurs
du côté sud du fleuve, un discours dans lequel
il fit voir que la religion avait de tout temps favorisé
et encouragé les arts et les sciences, combien était
ancien l’usage de la cérémonie qu’on
allait célébrer et quels étaient les avantages
de cette bénédiction.
«Il prit occasion dans le cours de son discours, de faire
un éloge mérité de l’entrepreneur
et de s’appuyer sur les obstacles qu’il avait vaincus,
sur la persévérance et le courage qu’il
avait mis dans ses travaux: c’était à son
industrie seule, c’était à ses seuls moyens
que nous devions cette entreprise digne d’une province,
digne d’un royaume et que nous devions le plus bel ouvrage
dans ce genre que possède l’Amérique. Le
commerce, la société entière, l’île
de Montréal, l’île de Jésus, le Canada
enfin sont redevables au respectable entrepreneur pour cette
facilité nouvelle et ce sûr moyen de communication.
«Le révérend prédicateur termina
en rappelant qu’il fallait appeler les bénédictions
du ciel sur les voyageurs et rapporter au Tout-Puissant la gloire
qu’il méritait dans ses oeuvres. Ce discours fini,
M. Quiblier procéda à la cérémonie
qui se composa de la récitation de diverses oraisons,
des psaumes Nisi Dominus et Lætatus
sum, d’une partie de l’Ave
Maria Stella et de l’aspersion
de l’eau bénite sur le pont.
«Aussitôt après cette cérémonie,
les convives, au nombre d’environ cent, prirent siège
autour d’une table préparée avec soin et
élégance et firent honneur aux viandes, aux vins
et aux mets qu’on leur servait.
«M. Quiblier présidait et M. Lacha-pelle fils agissait
comme vice-président. Le président proposa la
santé de Son Excellence qui adressa des remerciements
à l’assemblée, et prenant occasion de rendre
hommage au mérite et à l’esprit d’entreprise
du citoyen dont on admirait l’oeuvre, Lord Gosford porta
la santé de M. Lachapelle.
«Ce sentiment fut reçu avec acclamation et bu avec
enthousiasme et tout l’honneur qu’il méritait.
Aussitôt que les applaudissements eurent cessé,
M. Lacha-pelle se leva et exprima sa reconnaissance et ses remerciements
dans un discours auquel de longues acclamations firent écho.
«Lord Gosford et sa suite qui avait assisté à
la cérémonie se retirèrent alors. La fête
fut alors continuée jusqu’à une heure avancée.
«La santé de M. l’Orateur de la Chambre d’assemblée
ayant été donnée, elle fut dûment
honorée. M. Papineau qui était présent
avec plusieurs autres membres de la Chambre d’assemblée
offrit des remerciements tant en son nom qu’en celui de
ses collègues.
«Après plusieurs autres santés et celle
de M. D.-B. Viger en particulier, les convives se retirèrent
tout à fait satisfaits de la belle fête à
laquelle ils venaient d’assister.
«Nous sommes flattés d’avoir, nous aussi,
occasion de répéter le tribut d’éloges
qui est dû à un citoyen qui a été
l’artisan de sa fortune, qui s’est engagé
dans une vaste entreprise, problématique jusqu’au
moment où son génie puissant eut fait disparaître
les doutes; qui a risqué plus de huit mille louis dans
des travaux aujourd’hui achevés avec élégance
et solidité et offrant un sûr passage au voyageur
sur une des routes les plus fréquentées, le principal
débouché de la partie ouest et nord de l’île
de Montréal.
«Nous n’avons plus qu’un vœu à
ajouter, c’est que M. Lachapelle recueille amplement les
fruits de ses longs travaux et de ses déboursés
et soit dédommagé du trouble, de l’anxiété
et des traverses qu’il a dû éprouver dans
l’exécution d’une entreprise incertaine,
mais aujourd’hui terminée avec succès. Cette
entreprise durera sans doute longtemps, mais le nom de son digne
auteur est permanemment inscrit au nombre des hommes dont la
mémoire est chère au pays».
Dans son compte rendu de la fête, l’Ami
du Peuple, organe anti-patriote
notoire, s’est bien gardé de souligner la présence
de l’Orateur de l’Assemblée, Louis-Joseph
Papineau. La Minerve
a corrigé cette indélicatesse.
Le délire d’un
curé-historien
Tout aussi anti-patriote que l’Ami
du Peuple, le curé Jacques
Paquin, de Saint-Eustache, raconte lui aussi dans ses Mémoires
la fête du Pont: quelques
paragraphes grandiloquents et euphoriques, dans une langue étonnante…
En voici le texte, à chacun de l’apprécier…
«…Quoiqu’il
en soit des torts des gouvernants et des administrés
de l’époque que nous parcourions en 1836, la plus
grande amélioration qui se présente parmi celles
que nous avons annoncées est sans contredit le pont que
Mr La Chapelle de la Côte des Neiges, bâti sur la
Rivière sur le rapide de la Rivière-des-Prairies
à l’endroit nommé l’Abord-à-Plouffe.
En cet endroit le plus étroit de cette rivière
il y a une largeur de traverse de pas moins de quatre arpents.
La profondeur du lit de cette rivière est de 25 brasses
d’eau le printemps et dans les plus basses eaux il n’a
pas moins de 14 à 20 brasses, cette hauteur considérable
de l’eau avec la rapidité des courants amoncelés
par le rétrécissement des rives qui, après
avoir été très éloignées
un peu plus haut que le pont, se rapprochent tout à coup
en cet endroit, rend la pose des caisses très coûteuse
et très difficile.
«Eh! bien, Mr La Chapelle a vaincu ces obstacles; la grandeur,
la hauteur, la solidité des caisses, la hardiesse des
arches de son pont et les courants qui viennent se briser en
écumant sur les échappes frappent les regards
d’étonnement et d’admiration. Mr La Chapelle
a employé 50 000 piés quarrés de bois de
chêne de pruche, d’épinette, etc. Les caisses
et les pilotis ainsi que les chemins des pourtours lui ont dépensé
trois mille toises de pierre brute et vingt trois tonneaux de
fer. Ce pont coûte £ 8 000.
«La bénédiction de ce bel et patriotique
ouvrage se fit avec pompe le 21 juillet 1836 en présence
d’une multitude de spectateurs si considérable
et si (…) que ce pont tout immense et solide qu’il
fut ne pouvait la contenir elle se déploya sur la rive
sud auprès du prêtre qui faisait cette bénédiction
à l’extrémité du pont de ce côté.
Le Lord Gosford Gouverneur en chef, les commissaires Grey et
Gipps dont nous avons parlé, plusieurs membres du clergé
et des citoyens de marque y étaient présents.
«Mr Quiblier, Grand vicaire et Supérieur du Séminaire
de Montréal, y prononça un discours d’occasion
après lequel il fit la bénédiction de ce
magnifique ouvrage. Cent gentilshommes se réunirent après
cette cérémonie à un somptueux banquet
qui eut lieu sur le pont même sur l’emprise de surplus
d’Amphitrite, des héréides, des tritons
dont les humides demeures laissaient échapper une brise
fraîche et agréable au milieu du calorique du gala.
Pendant le dîner on porta plusieurs santés dont
la première fut de droit à Mr Pélissier
La Chapelle et les autres aux autorités civiles et ecclésiastiques
de la Province.
«Mr Lachapelle seul artisan de sa fortune colossale a
su avec une faible éducation qu’il a acquise aussi
seul et sans presque de secours étrangers, se donner
un nom recommandable dans l’histoire de son pays et laisser
à sa famille de riches et précieux souvenirs.
Cet honnête canadien est aussi mortel et religieux que
hardi et heureux entrepreneur».
On aura sans doute remarqué avec un certain sourire le
style superfétatoire du curé Paquin et son esprit
de dévoué thuriféraire. Heureusement, un
incendie providentiel aura éloigné de nous la
publication de la totalité de ses Mémoires.
***
Mais où était donc l’évêque
de Montréal au moment de cette inauguration? L’absence
de Mgr Jean-Jacques Lartigue s’expliquerait-elle par la
profonde incompréhension existant alors entre lui et
les Messieurs du Séminaire? Pourtant, l’évêque
de Montréal appartenait lui-même à cette
influente et précieuse compagnie des Messieurs de Saint-Sulpice.
Bien au-delà des hommes et de leurs querelles et au-delà
du fait qu’on ne parle presque plus jamais de l’Abord-à-Plouffe
ou de Cartierville, le pont Lachapelle est toujours là,
avec tous les souvenirs qui lui sont rattachés.
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