| LE TÉMOIGNAGE D'UN HOMME DE
PAROLE ET D'ACTES |
Le combat d'un éducateur
Par JULES
BÉLANGER
| J’ai
fait la connaissance de Jules Bélanger à travers
la première édition de l’HISTOIRE DE LA GASPÉSIE
de l’IQRC. C’était il y a fort longtemps déjà.
C’est aussi à travers les pages rédigées
par Jules que mes étudiants de l’U. de M. avaient
pris connaissance des problèmes de développement
régional au Québec. Puis vint le temps de la Fédération
des sociétés d’histoire du Québec où
Jules siégea plus de dix ans au sein du Conseil d’administration.
Homme de lumière et de sagesse, nous sollicitions souvent
sa parole et nous l’écoutions. C’est dans cet
esprit que nous lui redonnons aujourd’hui la parole en empruntant
les premières pages d’un ouvrage qu’il a consacré
à sa Gaspésie en 1993. Dans la présentation
de ce témoignage, le professeur Louis Balthasar écrit
: «Jules Bélanger réconcilie
en sa personne la culture, l’humanisme, l’équilibre,
le bon sens et une grande passion pour certaines choses. Avant
tout, il est guidé par l’amour des siens, Québécois
de Gaspésie». En donnant ici la parole à
Jules Bélanger, nous voulons lui dire toute notre gratitude
pour ce qu’il nous a donné et ce qu’il nous
donnera encore, mais nous avons surtout voulu nous faire plaisir.
Les quelques pages qui suivent sont porteuses de salutaires leçons
et d’une immense fraîcheur, mais surtout d’une
bien douce mémoire. Écoutons-le… G.B.
|
Mon père avait peu de scolarité, mais il était
un homme intelligent, travailleur, énergique, honnête,
généreux et jovial… Si j’avais à
me limiter, voilà des qualités qu’il me
faudrait nommer chez lui.
Il croyait vraiment en l’instruction, en sa valeur précieuse.
Il avait fait, nous disait-il, sa troisième année.
Sa mère, Reine Arsenault, une Acadienne de Bonaventure,
avait eu la chance de fréquenter pendant un an le couvent
des Sœurs de la Charité de Carleton, le premier
en Gaspésie, fondé en 1847. Elle avait compris
là l’importance de l’instruction. Le père
de mon père, Joseph Bélanger, forgeron venu
de Saint-Alexandre de Kamouraska à dix-sept ans avec
un capitaine de goélette à qui les autorités
de Bonaventure avaient demandé de ramener, si possible,
deux maréchaux-ferrants, épousa cette Acadienne
le 16 avril 1888 et ils s’installèrent dans la
partie ouest de Bonaventure, devenue en 1914 la paroisse de
Saint-Siméon.
Faire instruire des enfants était alors à peu
près impensable en Gaspésie, si ce n’était
pour quelques rares privilégiés de la fortune.
Joseph et Reine ne virent naturellement pas la possibilité
de donner grande instruction à leurs enfants, mais,
de toute évidence, Reine eut bien soin de transmettre
à ses rejetons la haute estime en laquelle elle tenait
l’instruction.
Leur fils, mon père Arthur, né en 1900, quitte
à 17 ans le logis paternel avec quelques rudiments
du métier de forgeron. Il s’en va gagner sa vie
dans les chantiers forestiers d’où il reviendra
chez ses parents en 1918 à moitié mort de la
grippe espagnole. On lui fit administrer les derniers sacrements.
Il récupérera pourtant. Après quelques
années dans les chantiers, il s’amène
à Nouvelle, en avril 1922, remplacer Alfred Greene,
forgeron du village qui lui offre sa forge tout équipée
avec, en prime, sa clientèle. Arthur arrive par le
train de la Baie avec une paire de salopettes neuves et quarante
dollars en poche. Il travaille quinze heures par jour et se
construit une petite forge bien à lui au cours de l’été
1922.
En septembre 1924, il épouse la blonde Élisabeth
d’Amboise, dont les contemporains répètent
qu’elle était une des plus belles filles du village.
Élisabeth était bilingue, diplômée
de l’École normale de Carleton, section anglaise,
et enseignait à l’école de Nouvelle-Ouest.
Au cours de l’hiver 1924-1925, le jeune couple loge
chez les beaux-parents et le forgeron construit avec l’aide
des amis, une maison de 26' x 28'. Emprunt bancaire: 1000
dollars. C’est le coût des fondations et de la
maison elle-même avec portes et fenêtres. Le foyer
s’organise et fleurit rapidement. Mais, le 2 octobre
1932, tragédie: la jeune mère, rayonnante de
santé et qui a déjà donné le jour,
sans aucune complication à cinq enfants, va accueillir
son sixième, à la maison comme toutes les femmes
d’alors… et c’est l’hémorragie
fatale. Consternation dans la famille et dans le village!
J’allais avoir trois ans dans un mois.
|
M. Jules Bélanger
(Revue Gaspésie) |
Grands-parents, oncles et tantes de même
que de bons voisins prêtèrent main-forte à
la famille et au père si cruellement éprouvés.
Après une raisonnable période de deuil, celui-ci
épousa une autre remarquable fille de Nouvelle, Lucie
Saint-Onge, qui assuma de façon particulièrement
généreuse et aimante son rôle de mère
d’une famille déjà nombreuse, à laquelle
vinrent s’ajouter, au fil des années, douze autres
frères et sœurs. |
Un milieu où l’instruction
est prioritaire
Sur les murs de la maison familiale, nulle photo de la mère
trop vite disparue. Délicate attention sans doute envers
tous les habitants du logis. Mais, sur le mur de la salle à
manger, bien encadré, le diplôme d’institutrice
d’Élisabeth. Je me souviens avoir appris très
jeune que cette quasi-relique où l’on ne voyait
nulle image mais des écritures mystérieuses, voulait
dire que maman avait été une femme instruite et
que c’était très bien. Nous ne touchions
pas à cet objet, souvenir pieux et respecté dont
mon père, dans ses rares et délicates évocations
de la disparue, était visiblement fier.
Lucie avait, elle aussi, accédé au poste d’institutrice.
Quelle part cet atout a-t-il pu avoir dans le choix qui s’est
porté sur elle? Je l’ignore mais on peut présumer
qu’Arthur n’y a pas été insensible.
Tous deux révéraient également l’institution
scolaire, l’instruction. Des centaines et des centaines
de soirées à la lumière de la lampe de
la cuisine, des milliers de devoirs à faire, de leçons
à apprendre et jamais n’avons-nous eu la moindre
occasion de douter de l’importance des travaux scolaires
et de l’instruction dans l’estimation d’Arthur
et de Lucie. C’était là une question d’avenir,
une nécessité indiscutable, une conviction commune,
inébranlable et contagieuse. Et non seulement pour les
autres: ce diplômé de troisième année,
qui écrivait avec moins de fautes que beaucoup de nos
cégépiens, fut, jusqu’à la fin de
sa vie, à 84 ans, un lecteur assidu d’histoire,
de biographies, d’aventures, de politique nationale et
internationale, etc.
Un splendide géant au coeur tendre
Dans la modeste maison familiale, une
petite bibliothèque fabriquée par lui-même
et, parmi les livres, nombre de feuilletons (découpés
dans les journaux et reliés)… S’y ajoute,
un bon jour, l’encyclopédie Grolier, payée
à tempérament avec, en prime, un globe terrestre…
Un commis-voyageur lui en avait vanté les mérites
et trésors pour les enfants. Tout à sa lutte
de chaque instant pour retenir la patte, encore à demi
clouée, de lourds chevaux souvent indociles et parfois
indomptés, je l’imagine très bien roulant
dans sa tête son constant désir de pouvoir donner
à ses enfants les moyens de vivre de façon moins
éreintante… J’allais à la forge
tous les jours, même plus d’une fois : cette lutte
titanesque de l’homme contre le cheval à ferrer
faisait de mon père, dans mon esprit d’enfant,
un splendide géant au coeur tendre. J’ai vu arriver
et déballer, sur la table de la cuisine, la caisse
contenant l’encyclopédie et je revois cette expression
de joie retenue et cette étincelle d’espoir alors
dans les yeux du forgeron.

Séminaire de
Gaspé. Carte postale
Photogelatine Engraving Co.
|

Monsieur James Rodgers
(ANC)

Monseigneur François-Xavier
Ross
(Musée de la Gaspésie)
|
Il y avait dans le village une école des garçons
et le maître en était M. Émile Couture,
un homme de grandes qualités et de belle culture. Mon
père admirait cet homme instruit. Le professeur le lui
rendait. Il appréciait hautement l’homme fort,
le forgeron débrouillard, l’artisan jamais en peine
devant une mécanique en panne, un outil manquant, à
fabriquer de toutes pièces...
Une heureuse connivence rapprochait ces deux
personnes. Ils se retrouvèrent tous deux hommes de confiance
du curé de Nouvelle, M. Saint-Laurent qui, lui, était
allé chercher dans la région de Québec
le professeur, chantre et organiste à l’église…
Or, mon père, l’homme à tout faire, devait,
entre autres responsabilités, assurer le bon fonctionnement
du gros moteur à essence qui actionnait la soufflerie
de l’orgue. Les deux collaborateurs du curé se
voyaient régulièrement. Et moi, j’étais
plutôt fier de constater cette relation amicale entre
mon professeur et mon père.
|
À l’école de M. Couture,
il y avait une petite bibliothèque à l’arrière
de l’unique salle de classe. Le professeur avait plaidé
auprès de la commission scolaire l’obtention de
cette nouveauté pour l’époque. Par je ne
sais quel concours de circonstances, je m’étais
retrouvé responsable des prêts de la petite bibliothèque.
Une aubaine que de pouvoir ainsi accéder à volonté
à cette armoire aux merveilles!
Le professeur nous livrait souvent son appréciation de
certains articles du Devoir
dont il était fidèle lecteur. Il nous en lisait
des extraits et je me souviens de son enthousiasme alors, et
de son éclat de rire approbateur après avoir lu
tel passage pour nous en communiquer la teneur, la saveur, l’à-propos
dans nos jeunes vies… je me souviens que souvent il s’agissait
de la rubrique «Bloc-notes». Ah! me disais-je, dans
ma vague admiration peut-être autant pour le lecteur enthousiaste
que pour l’auteur inconnu, qu’il est beau de pouvoir
ainsi trouver, exprimer et savourer la vérité
sur tant de choses!
Y eut-il conciliabule ou consultation à mon sujet entre
le curé Saint-Laurent, le professeur Couture et mon père?
Je l’ignore. Ce que je sais, c’est que je rêvais
secrètement du cours classique dont j’avais entendu
parler par quelques voisins plus âgés mais que
je n’osais le dire, et pour cause. Cela coûtait
cher! Un beau jour, un grand jour! mon père me propose
Gaspé. C’est à l’essai toutefois.
«On verra ce que tu y feras de bon…» Rien
d’assuré donc. Ça coûte 250 dollars
par année, le forgeron a déjà toute une
famille à table et, de son côté, rêve
pour chacun et chacune d’un minimum de cette instruction
dont il n’a pu bénéficier lui-même.
Son rêve devait se réaliser en bonne partie. Le
forgeron et son épouse auront la joie de voir revenir
à la maison, au fil des années, une bonne douzaine
d’entre nous, nouvellement diplômés de l’École
commerciale de Dalhousie, de l’École normale de
Carleton, de l’Institut de technologie de Rimouski, de
l’Institut familial de Gaspé, du Cégep de
la Gaspésie et des Îles, de l’Université
Laval, de l’Université de Montréal, de l’Université
du Québec à Rimouski et de l’Université
de Haute-Bretagne.
Le cours classique est long et coûteux. Aucune bourse
ni prêt aux étudiants à cette époque,
bien sûr. Et nulle aide financière du curé
comme ça se faisait souvent, spécialement lorsqu’on
pouvait soupçonner une vocation à l’horizon.
Dans mon cas, aucune demande de ma part, et aucune offre. Je
n’ai alors aucun projet précis de carrière,
mais un ardent désir de m’instruire et une certaine
pudeur ou je ne sais quoi qui m’empêche d’en
parler ouvertement.
Le cours classique est pour moi un idéal, un beau rêve
secret, une étoile inaccessible... et voici qu’on
me permet de marcher vers elle! J’étais comblé,
fier même de pouvoir décliner dans l’ordre
les noms des huit classes du cours. Qui me les avait appris?
Personne de la maison.
Comme
deux classes de citoyens!
• Pour pouvoir obéir aux
ordres. - À Nouvelle, la plupart des pêcheurs
d’éperlan et de saumon, cultivateurs eux aussi
et clients de mon père, étaient des Irlandais
anglophones. Ils ne parlaient pas le français et mon
père avait appris l’anglais avec eux, sur le tas,
dans sa forge. Les «boss», dans les chantiers, à
la drave et dans les moulins à scie, tout comme dans
l’industrie et le commerce de la pêche en Gaspésie,
étaient généralement des anglophones. Nos
bûcherons, draveurs, cultivateurs et employés de
scieries ont dû apprendre de l’anglais au moins
les noms des outils, avec quelques autres mots qu’il faut
connaître pour pouvoir obéir aux ordres…
Ainsi, le vocabulaire technique de la forge est fortement marqué
par la langue des patrons. On y parle régulièrement,
par exemple, de bob-sleigh, de portage
sleigh, de bunk, de pick-pole, de boghey, de neck-yoke, de hems,
de truck, de binder, de millright, de foreman, etc.
Les touristes en Gaspésie étaient alors presque
tous des Américains, donc des anglophones. Et faire du
tourisme était signe de réussite, c’était
le fait de gens plutôt à l’aise. Personne
à Nouvelle, du moins à ma connaissance, ne faisait
de tourisme... Un jour, deux touristes-pêcheurs de truite,
dont l’un connaissait vaguement mon père, s’amènent
à la forge pour demander la route conduisant à
un certain guide sur la rivière. «Ce
n’est pas loin», de leur dire mon père,
en anglais, et, me désignant, il ajoute: «Mon
jeune va aller vous montrer où ça se trouve».
Je monte volontiers à l’arrière de la voiture
et, à travers les cannes, les lignes et autres agrès
de pêche, un courant d’air fait voler deux billets
que je n’avais pas l’habitude de voir à l’abandon.
Je les saisis vivement et les tends au monsieur passager, en
avant. Il regarde nonchalamment ma trouvaille, prend un des
billets de un dollar et me dit d’un air indifférent:
«Keep the other one for your trouble!»
Impressionnant pour mes dix ans, ce monsieur parlant anglais!
Je revois ces anglophones de Miguasha (partie maritime de la
localité de Nouvelle) arrivant dans la forge tout fiers
de leurs premières récoltes d’éperlan,
dès que la glace s’était formée sur
la Baie-des-Chaleurs, entre Miguasha et Dalhousie (Nouveau-Brunswick).
Au cours de l’automne, mon père avait construit
une réserve de traîneaux. La pêche est bonne
cette année: «Un mess pour
toi, Art, et puis... je vais te payer ma sleigh neuve cash...»
C’était là, à mes yeux, le signe
d’une qualité spéciale de ces messieurs.
Les clients ne payaient pas toujours comptant; parfois, c’était
en nature (légumes, bois de chauffage, viande, etc.).
Un jour de l’été 1939, un touriste américain
s’endort au volant de sa grosse Buick et vient fracasser
les deux voitures à cheval reconstruites à neuf
et fraîchement exposées en vente devant la forge,
en bordure de la route nationale. Tout le monde à cette
époque, dans le cercle des habitués de la forge
comme ailleurs, parlait de l’imminence de la guerre. En
entendant le fracas soudain, un des badauds s’écrie
: «Les Allemands!»
On accourt sur les lieux de l’accident. Des deux belles
voitures à vendre il ne reste qu’un monceau de
débris mais personne n’est blessé. Le conducteur,
quelque peu abasourdi, s’informe du prix des deux véhicules
et paye le tout sur-le-champ, en billets américains.
À mon père qui lui demande ce qu’il entend
faire des carcasses, il répond: «It’s
all yours»… Et le forgeron de fabriquer,
à partir des débris, deux nouvelles voitures…
Une vraie aubaine! Dans la tête du témoin de dix
ans, une perception se confirme: vraiment, ces messieurs qui
parlent l’anglais ont de l’argent… et ils
font bien les choses!
Et ce M. Hitchon, un anglophone amateur de pêche à
la truite qui avait bâti une belle villa dans un boisé
en bordure de la rivière, à dix minutes de marche
de la maison paternelle. Je n’ai jamais vu le monsieur,
mais sa maison d’été avec volets fermés,
inutilisée sous les grandes épinettes avait quelque
chose de mystérieux, d’impressionnant.
• Cette
perception d’une certaine supériorité des
anglophones.- Les anglophones sont supérieurs
et ils sont souvent les maîtres, les «boss».
De plus, il me semble qu’ils sont généralement
plus instruits, plus à l’aise, plus confiants,
plus assurés… Ils ont réussi, quoi! Il faut
s’instruire pour réussir. Diverses circonstances
de mon enfance ont contribué à ancrer en moi cette
perception d’une certaine supériorité des
anglophones de mon pays et cette intuition d’une équation
entre l’instruction et le pouvoir.
J’avais onze ans lorsqu’un jour d’automne,
un oncle nous amena, mon père et quelques enfants, faire
une ballade en auto à Escuminac, petite municipalité
anglophone voisine de celle de Nouvelle et cinq fois plus petite
qu’elle. Nous nous arrêtons voir, de l’extérieur,
la nouvelle bâtisse dont on vient d’achever la construction.
Quelle belle école! Spacieuse, deux étages, peinte
en deux couleurs, grandes fenêtres pleines de soleil,
salle de toilettes intérieure avec eau courante, ce qu’on
ne trouvait pas même encore à l’école
dite «modèle» de Nouvelle… Et on pouvait
lire sur l’édifice neuf, en belles lettres noires
: «Escuminac Intermediate School».
Ah! les chanceux d’écoliers anglophones! me disais-je.
Et comme ce doit être important que l’école
pour les gens qui parlent anglais!
L’histoire
lèvera des voiles
J’apprendrai plus tard avec quelle lenteur le système
scolaire s’est installé en Gaspésie. Deux
écoles seulement, en 1820, pour une population de 5 000
habitants et elles se situeront dans les deux centres anglophones
de New-Carlisle (1786) et Douglastown (1813).
J’apprendrai aussi la sévérité et
les conséquences néfastes, à court et à
long termes, de cet esclavagisme imposé aux Gaspésiens
par les firmes jersiaises anglophones ayant monopolisé
l’industrie de la pêche sur nos côtes pendant
un siècle et demi. J’apprendrai leur opposition
systématique à la scolarisation de nos pères.
Incroyable, cette mésaventure de l’inspecteur Auguste
Béchard qui, vers la fin des années 1850, fut
battu et menacé de mort par les fiers-à-bras des
compagnies jersiaises pour avoir annoncé sur le perron
de l’église de Percé que le gouvernement
allait bientôt lever une taxe scolaire foncière!
Elle deviendra claire, nette et obsédante dans mon esprit
cette chaîne de causes à effets dans l’histoire
de notre Gaspésie :
– Esclavagisme
– Pauvreté
– Analphabétisme
– Dépendance
– Soumission
– Humiliation
– Infériorisation
J’apprendrai que le député de Gaspé,
Robert Christie (1827-1830 et 1841-1854), né en Nouvelle-Écosse,
ami et conseiller du gouverneur Dalhousie, voulut un jour annexer
la Gaspésie au Nouveau-Brunswick, histoire de l’angliciser
définitivement. J’apprendrai aussi que Mgr James
Rodgers, l’évêque de Chatham, aurait tenté,
au début des années 1860, d’obtenir de la
part des autorités de Rome l’annexion à
son diocèse du nord du Nouveau-Brunswick du territoire
de la Gaspésie qui faisait alors partie de l’archidiocèse
de Québec.
J’apprendrai que, de 1792 à 1867, quatre seulement
des 20 députés ayant représenté
la Gaspésie à Québec étaient des
francophones, tous nés à l’extérieur
de la Gaspésie et que, de 1867 (date de la Confédération)
à 1920, dix seulement des 26 députés de
la Gaspésie étaient natifs de cette lointaine
péninsule.
J’apprendrai très bientôt, dès septembre
1944, qu’à Gaspé on ne peut pas acheter
un timbre ou un mouchoir en français. Et que les délibérations
du conseil municipal, dont le premier magistrat est unilingue,
se déroulent dans la langue de Shakespeare.
Monseigneur
François-Xavier Ross
L’histoire de la Gaspésie a imposé à
nos ancêtres une pression anglicisante tellement forte
et constante que, devant certains témoignages, l’on
peut facilement s’étonner de ce que la population
de cette péninsule soit encore à dominante francophone.
Un témoin particulièrement digne de foi nous en
dit beaucoup à ce sujet. Il s’agit de Mgr François-Xavier
Ross, premier évêque de Gaspé, qui fut en
ce pays un bâtisseur et un libérateur tout à
fait remarquable. Ainsi, en 1934, parlant d’une malheureuse
mentalité de défaitisme qu’il déplorait
chez les Gaspésiens, il affirmait:
«Cette mentalité qui s’explique
encore par le long état de servitude auquel ce peuple
a été soumis depuis toujours, le dispose même
à enrayer le mouvement libérateur […] Cette
mentalité, hostile à tout progrès, non
par malice, car c’est la meilleure population au monde,
mais par cette inertie invétérée que l’on
trouve chez tous les peuples vaincus et soumis à un long
esclavage, rend bien difficiles les organisations qui nous seraient
si nécessaires pour améliorer notre situation
économique. Habitué à voir ses efforts
sans résultat, façonné par un long servage
à tout attendre de ceux qui lui tiennent la dragée
haute, le pêcheur a une peur terrible de déplaire
à son maître…»
Et lorsqu’il s’agit de la langue, le témoignage
de l’évêque étonne davantage. Les
Gaspésiens francophones ont tellement et si longtemps
été dominés, infériorisés
par leurs patrons anglophones qu’ils en sont arrivés
à considérer comme un aveu d’infériorité
que de vouloir parler leur propre langue, celle de leurs ancêtres,
chez eux. Lisons encore ces incroyables constatations:
«Cette mentalité de notre
peuple se traduit encore dans son attitude envers les races
étrangères qui le coudoient. Une municipalité
scolaire française rédigea en anglais une plainte
au Surintendant de l’instruction publique, parce que l’institutrice,
qui parlait également les deux langues, avait un diplôme
français, mais n’avait pas de diplôme anglais.
Dans des municipalités rurales ou scolaires, si un seul
membre du Conseil est de langue anglaise, toutes les délibérations
se font en anglais, même si ce membre de langue anglaise
comprend le français.
«Dans notre école du village de Gaspé, il
y avait à mon arrivée quarante et quelques enfants
de langue française et cinq de langue anglaise. Toutes
les matières s’enseignaient en anglais et on faisait
deux heures de français par semaine. Quand j’ai
ouvert l’École normale et le Séminaire,
où nous donnons pourtant beaucoup d’anglais, bien
des Gaspésiens de langue française furent étonnés
que la langue française fût la langue de l’enseignement».
«Après tout, la langue anglaise est la langue des
messieurs», me dit ingénument une brave
femme. Je la remerciai du compliment et je pus mesurer la profondeur
de la déchéance que l’esclavage peut produire
dans l’âme d’un peuple. Un père de
famille de langue française me consultait sur l’instruction
qu’il devait donner à l’un de ses enfants.
«Voulez-vous lui faire apprendre
le français?» lui demandai-je. «Le
moins possible», me répondit-il».
***
Jour attendu : le 6 septembre 1944, c’est
mon entrée au Séminaire de Gaspé pour y
commencer mon cours classique…
Note : C’est aux
Éditions Fides, en 1993, que Jules Bélanger a
publié «Ma Gaspésie:
le combat d’un éducateur»,
un ouvrage de 221 pages.
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