| LES DÉFIS DE L'ATLANTIQUE |
Italo Balbo et les aviateurs
italiens à Longueuil en 1933.
PAR MICHEL PRATT
En 1933, l’Italien Italo Balbo traverse l’Atlantique
de façon spectaculaire.
Italo Balbo (1896-1940) est un personnage connu de l’Italie
fasciste. Au moment de son vol, il est ministre de l’Aviation
dans le gouvernement de Mussolini depuis 1929.
Balbo n’en est pas à ses premières armes dans
le domaine de l’aviation. Il a traversé, en 1930, l’Atlantique
en se rendant à Rio de Janeiro, au Brésil.
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Son second voyage est spectaculaire, plus que la première
traversée. Sur le plan de l’aviation, il n’apporte
aucune nouveauté. Mais c’est l’équipage
de 24 avions (25 au départ) et d’une centaine d’hommes
qui fait la différence. L’importance de Balbo au sein
du gouvernement, où certains le voyaient comme le dauphin de
Mussolini, rend la signification du voyage politiquement plus intéressante.
De plus, Balbo est un personnage très charismatique qui attire
les journalistes tant de la radio que des grands quotidiens.
L’aventure de 1932 paraît risquée. La route du
nord est beaucoup plus dangereuse que celle du sud. On sait que sur
le plan technique les retombées du voyage ne seront pas très
grandes. Mais Balbo insiste. Il faut célébrer les dix
ans du fascisme. On l’indique d’ailleurs sur l’avion
en y apposant un X à la fin du nom de l’avion, un Savoia
Marchetti baptisé SM 55-X. Ce
sera donc la traversée de la décennie du fascisme. On
attend 1933 pour faire le voyage, car Chicago y tient une exposition
universelle sur le thème de «Un
siècle de progrès». Cette exposition souligne,
en même temps, l’incorporation centenaire de la ville
de Chicago. Cette exposition dure deux ans et attire 48 millions de
personnes, malgré la grave crise économique qui sévit.
Le vol de Balbo en est un de marketing. Il faut montrer aux Américains
que l’Italie n’est pas celle que les soldats américains
ont connue lors de la Première Guerre mondiale. C’est
une Italie moderne et puissante. Montréal, Chicago et New York
sont toutes des villes qui ont une minorité italienne importante.
Le succès est assuré.
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Photographie autographiée d'Italo Balbo

Affiche commémorative de la croisière
de Balbo entre l'Italie et le Brésil
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Mussolini
Balbo prend deux ans pour préparer
ce voyage. Les qualités d’aviateur ne sont pas suffisantes
pour piloter un hydravion; il faut avoir aussi des connaissances minimales
de navigation nautique, car l’avion une fois posé sur
l’eau devient un véritable bateau. Balbo choisit son
équipe parmi les vétérans de la traversée
au Brésil, mais aussi chez les jeunes loups, très motivés.
L’équipe aura accompli près de 500 heures d’entraînement
avant de se lancer dans la traversée de l’Atlantique
Nord. Balbo pousse l’entraînement jusqu’à
tenter des vols dans des conditions hivernales rigoureuses. Il n’hésite
pas à rejeter une trentaine d’aviateurs qui ne respectent
pas les normes qu’il a établies.
L’avion, le SM 55, un véritable
catamaran volant, est un monoplan doté de deux moteurs Isotta
Fraschini Asso 11R, développant 750 chevaux-vapeur. L’appareil,
dessiné par Alessandro Marchetti, a un rayon d'action de 4
000 km et une vitesse de croisière de 233 km/h. Chaque avion,
au départ, dispose de 2 272 litres d’essence.
Départ d’Orbetello, en Italie, le 1er juillet 1933, à
4h37. L’équipage vole par groupe de trois avions, en
forme de V : il y a huit escadrilles. Chacune des escadrilles vole
à 500 mètres de distance. L’appareil de Balbo
porte, sous une aile, l’identification I-Balb.
Le groupe d’aviateurs traverse les Alpes et, après un
vol de sept heures, amerrit à Amsterdam. Un des 25 hydravions,
le I-Dini, rate son amerrissage et chavire: un des membres de l’équipage
se noie. Balbo ordonne de cesser toutes festivités par respect
pour l'aviateur décédé. Il rencontre néanmoins
l’aviateur allemand Wolfgang von Gronau qui a fait la traversée
atlantique l’année précédente, en hydravion.
Le dimanche 2 juillet, c’est donc avec un hydravion en moins
que le groupe part d’Amsterdam vers Londonderry, en Irlande
du Nord. Il effectue la traversée en cinq heures et demie et
amerrit sur le Lough Foyle. Le mauvais temps retarde l’expédition
jusqu’au 5 juillet. C’est alors le départ vers
Reykjavick en Islande, un voyage de 1 528 km. Le changement de température
est plutôt radical. À leur arrivée, le thermomètre
ne dépasse guère les cinq degrés Celsius. Les
aviateurs ont vu de la glace se former sur les ailes des hydravions;
ils ont traversé également quelques bancs de brume très
épaisse.
Toujours à cause des mauvaises conditions climatiques, le groupe
est cloué au sol jusqu’au 12 juillet. La prochaine étape
est la plus cruciale. La distance est impressionnante: plus de 2 400
km entre Reykjavick et Cartwright, au Groenland. Fidèle à
ses habitudes, Balbo fait décoller les hydravions très
tôt le matin, vers six heures. La traversée se fait sans
incident.
Le matin du 13 juillet, l’équipage s’envole vers
Shédiac, dans la baie des Chaleurs, au Nouveau-Brunswick. Encore
une fois, la traversée, d’une durée de cinq heures
et quarante-cinq minutes, se fait sans problème. Une foule
de plus de 30 000 personnes s’est réunie pour accueillir
les visiteurs italiens. Le premier ministre du Nouveau-Brunswick,
L. P. D. Tilley et le maire de Shédiac, Alphonse Sormandy,
accueillent Italo Balbo et ses coéquipiers.
Le 14 juillet, c’est le départ, par groupes de trois,
de Shédiac vers Longueuil, à 9h51. Le vol prend cinq
heures en volant au-dessus de Canterburry, au Nouveau-Brunswick, et
de quelques villages du Maine dont Rockwood, le mont Kineo, Jackman
et Moose River. À 12h40, on aperçoit l’escadrille
au-dessus du lac Mégantic. Lorsque Balbo arrive à Longueuil,
à 13h20, il est très nerveux. D’autres hydravions
et de petits bateaux parsèment les flots du Saint-Laurent.
Balbo obtient avec beaucoup de difficultés de faire évacuer
les curieux qui rendent l’amerrissage très difficile.
Balbo s’en prend même au journaliste à bord de
son hydravion qui veut recueillir les premières impressions
du pilote. Finalement, l’aviateur peut samarrer au quai de la
Fairchild Aircraft. À son arrivée sur la jetée,
il est accueilli par une haie d’honneur de jeunes filles fascistes.
La plage de Longueuil est remplie à capacité, le service
d’autobus ayant prolongé le service jusqu’à
cet endroit. De nombreux Montréalais ont profité de
cette occasion en prenant l’autobus à l’angle des
rues Bordeau et Ontario.

Arrivée d'Italo Balbo à Longueuil.
Carte postale Charpentier. Collection Michel Pratt.
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Balbo. |
Un message
du premier ministre L-A. Taschereau, écrit en italien, attend
Balbo. En voici la traduction:
«Je suis heureux de vous souhaiter,
ainsi qu’à vos valeureux aviateurs, la bienvenue la plus
cordiale dans la province de Québec. Nous avons suivi avec le
plus vif intérêt toutes les étapes de votre héroïque
envolée. Elle rapproche nos deux pays déjà unis
par tant de liens.»
Italo Balbo lui répond: «Je
vous remercie, ainsi que la population de la province de Québec,
du fraternel intérêt que vous portez aux exploits des ailes
italiennes.»
Les sirènes hurlent et les cloches sonnent. |
Italo Balbo embrasse la jeune Yola Narizzano qui
vient lui remettre une gerbe de fleurs et monte dans une Ford qui
le mène à l’hôtel Mont-Royal. Une heure
plus tard, il signe le livre d’or à l’hôtel
de ville de Montréal.
Dans la soirée du 14 juillet, les membres de l’équipage
sont reçus dans une salle de bal de l’hôtel Mont-Royal,
à Montréal, ornée pour l’occasion des couleurs
de l’Italie, le vert, le rouge et le blanc. Une photo bien en
évidence du Duce, Mussolini, attire l’attention. De nombreux
dignitaires ont accepté l’invitation du consulat italien
: le maire de Longueuil, Alexandre Thurber, Alfred Duran-leau, le
ministre de la Marine du Canada et M. Sherman, le président
de la Fairchild Aircraft.
Pendant ce temps, on s’affaire à transporter du matériel
dont plus de 16 000 gallons d’essence pour les hydravions. On
débarque aussi des milliers de lettres. L’endroit est
éclairé grâce aux installations de l’électricien
de Longueuil, Edgar Day. Pendant la journée, une barge transportant
plus de 2000 gallons d’essence a coulé. On a stocké
une partie importante de la marchandise à l’île
Verte.
Le 15 juillet, à dix heures, l’armada italienne s’envole
pour Chicago. À 17h45, heure locale, elle survole Chicago,
I-Balb en tête. Le voyage est
bouclé en 48 heures et 47 minutes de vol, sur une distance
de 9 766 kilomètres, à une vitesse moyenne de 200 km/h.
La réception est grandiose. Plus de 43 avions de combats américains
paradent dans le ciel en formant le mot ITALY. Le prestigieux dirigeable
USS Macon vole également au-dessus
des membres de la Crociera Atlantica.
Un petit avion de plaisance traîne une banderole sur laquelle
est écrit: «Hail Balbo and the
Great Sons of Italy». Le navire Wilmette tire quelques
salves de canon. Le maire de Chicago, Edward Kelly, compare Balbo
à un autre Italien, Christophe Colomb. Porté par une
foule enthousiaste de plus de 100 000 personnes, le maire baptise
une avenue du nom de Balbo. Balbo et
les membres de l’équipe italienne visitent l’Exposition
universelle du Siècle du progrès.
Puis ce sont réunions, réceptions, visites et entrevues.
Balbo est même honoré par les Sioux qui lui donnent le
nom de Flying Eagle.
Lui-même journaliste de formation et propriétaire d’un
journal, Balbo fait preuve d’un sens d’organisation remarquable
et d’un grand charisme auprès des médias.
Le 19 juillet, c’est le départ pour New York à
6h42. Balbo survole Cleveland, Buffalo, Albany, Newark puis finalement
il amerrit près de l’aérogare Floyd D. Bennett,
à Glenn Falls, New York. New York reçoit Balbo comme
seule New York en est capable. Défilé grandiose, nombreuses
décorations, pluie de confettis, tout y est. Près de
deux millions de personnes sont entassées sur Broadway pour
voir le général Balbo, de blanc vêtu, défiler
en décapotable. Balbo réussit à rassembler la
communauté italienne de New York au Madison Square Garden.
Au moins 60 000 personnes assistent à la cérémonie.
Italo Balbo rencontre, le 20 juillet, le nouveau président
des États-Unis, Franklin Delano Roosevelt, à Washington.
La rencontre est cordiale : Balbo mange à la Maison-Blanche
en compagnie du président des États-Unis. Accompagné
de ses officiers, il rentre à New York en train. Cela conclut
la visite officielle de Balbo aux États-Unis.
Le 25 juillet, à neuf heures, l’armada entreprend le
retour en Italie et se pose de nouveau à Shédiac, au
Nouveau-Brunswick. Les aviateurs italiens dorment dans des voitures-lits
du Canadien National. Le lendemain, ils s’envolent pour Shoal
Harbor, à Terre-Neuve, un vol d’une durée de cinq
heures.
De très mauvaises conditions météorologiques
forcent les aviateurs à rester à Shoal Harbor jusqu’au
matin du 8 août, à 2h45, alors que l’équipage
s’envole vers les Açores.
Le 9 août, l’équipage de 111 hommes arrive aux
Açores après une traversée sans problème.
Malheureusement, au départ vers Lisbonne, un hydravion chavire,
entraînant la mort d'Enrico Squaglia, un équipier de
l’I-Rani. En arrivant à
Lisbonne, Balbo apprend la nouvelle et annule toutes les cérémonies
protocolaires.
Le 12 août, Balbo entreprend la dernière étape
qui doit le mener en Italie. Il arrive à l’embouchure
du Tibre vers 17 heures 30. À son arrivée, il est accueilli
par Mussolini qui l’embrasse avec effusion. Le lendemain, c’est
la consécration lorsqu’il prend part à un défilé
sous l’arc de Constantin. L’équipage a franchi
plus de 19 800 km.
Mussolini récupère l’événement:
autant, sinon plus d’affiches, lui en attribuent la gloire.
Néanmoins, Italo Balbo passe à l’histoire de l’Italie
fasciste comme un personnage de premier plan de renommée internationale.
Plus tard, Balbo est nommé gouverneur de la Libye puis son
avion est abattu, en 1940, apparemment par erreur, par les forces
italiennes de Libye, près de Tobruk.
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