La famille Papineau possédait la seigneurie
de la Petite-Nation. Son manoir, que tous les Québécois
connaissent, fut construit à Montebello. Mais au milieu du
XIXe siècle, pour aller de Montréal à son manoir,
la famille Papineau employait la voie fluviale. Les voyages étaient
parfois ardus comme en fait foi cette lettre adressée par Joseph
Papineau à son fils Louis-Joseph, en date du 16 mai 1837. L’orthographe
a été modifiée légèrement pour
une meilleure compréhension. Bien que rédigée
au lendemain de la célèbre assemblée tenue par
le parti patriote à Saint-Laurent le 15 mai, il n’est
aucunement fait mention de cet événement dans le message
adressé au grand chef patriote du Bas-Canada.
Parti de Montréal le jeudi matin, ce n’est que quatre
jours plus tard, le lundi matin, que Papineau père a pu vider
la barge de ses marchandises. Aujourd’hui, en empruntant la
route 148, il y a moins de 150 kilomètres entre Montréal
et Montebello... deux heures de route. Voici cette relation de voyage
fort révélatrice…
«Petite Nation 16(e) may 1837
«Mon cher Papineau
«Je t’écris par les hommes qui m’ont amené
ici. Probablement ma lettre sera longtems en route. Mais le courrier
ne passant plus par terre, mais dans le Steamboat, je suis trop éloigné
des bureaux de poste pour y envoyer mes lettres.
«Partis de Montréal jeudy matin, tout ce que nous avons
pu faire dans notre journée a été de nous rendre
jusques ches Quesnel à Lachine; nous avons été
obligés d’arrêter à la tête du canal
pour prendre les agrès de notre barge qui y étaient
restés en hyvernement et vendredy matin le vent se déclarant
nord-est, il nous a pris trois heures de tems pour monter avec notre
mat et notre voile; de là nous sommes venus à la voile
jusqu’au pied du rapide Ste-Anne, qu’il nous a fallu monter
au cable vive, au guindeau, ce qui est une manoeuvre bien lente; enfin
nous sommes venus coucher à la deuxième maison au-dessus
de l’auberge qui est en haut du rapide.
«Samedy matin, le vent du nord-est nous a amenés jusques
chez Lacomble mais tournant comme le soleille force nous a été
de traverser au nord où nous sommes arrivés à
la ligne qui sépare le lac des Deux-Montagnes de la seigneurie
d’Argenteuille; de là nous sommes montés à
la perche jusques à l’embouchure de la baye de Carillon
où le vent très violent de sud-sud-ouest nous a retenus
jusques un peu avant le soleille couché; alors le vent étant
tombé nous avons traversé la baye et sommes montés
à la perche jusqu’un peu au-dessous de la rivière
du Nord, où nous avons couché; dimanche matin, le vent
de nord-est nous a amenés au pied des Petites Écores;
sommes entrés dans le canal et sommes montés à
la voile jusques au premier pont qui est sur le canal au-dessus de
la chute à Blondeau.
«Là il a fallu abattre le mat pour passer sous les ponts
et l’appareille pour le relever était en si mauvais ordre,
que nous avons préféré continuer à la
cordelle tirée par nos hommes. Nous sommes arrivés à
la tête du canal un peu avant soleille couché; nous nous
sommes mis en frais de relever le mat mais lorsque à moitié
hauteur l’appareille pour le mater a manqué et il est
retombé tout son long. Il a fallu remédier à
cet accident et cela nous a retardés plus de deux heures de
temps; le vent continuant nord-est nous avons mis à la voile
et sommes venus jusques à la petite Rivière au Saumon
vis-a-vis Madame Calum où le vent a calmé et avons été
obligés de jeter l’ancre à deux heures du matin
du lundy. Aujourd’hui le vent de nord-est a repris et nous a
amenés jusques ici vers cinq heures du matin; après
un peu de repos et le déjeuner pris nous avons commencé
a décharger…»