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DÈS 1613, CHAMPLAIN RACONTAIT L'OUTAOUAIS

Champlain et Papineau remontent la grande rivière

Par GILLES BOILEAU

 

C’est à Champlain que l’on doit l’une des premières descriptions d’une partie au moins du cours de la rivière des Outaouais. Ce périple effectué en 1613 le mena de Hochelaga à l’île aux Allumettes. La transcription que nous vous en donnons ici est tirée d’un document publié par Le Droit, en 1938. Ce «Manuel-Répertoire d’Histoire et de Géographie régionales» s’intitulait LE NORD DE L’OUTAOUAIS. Ce récit avait lui-même été tiré des Oeuvres de Champlain, éditées par Laverdière en 1870. Mais, après vérification, nous avons constaté quelques petites dérogations, mineures cependant, par rapport au texte de l’édition originale. Les membres de la famille Papineau –ils sont nombreux– ont aussi parlé de la rivière des Outaouais, d’une façon bien particulière. Plusieurs en effet, et en plusieurs occasions, ont décrit leurs expéditions entre Montréal et leur manoir seigneurial de la Petite Nation. Nous donnons ici la parole au doyen, Joseph Papineau. On trouvera aussi, en ces pages, quelques passages d’une note sur l’origine du toponyme «Rivière des Outaouais», tirée du «Toponyme», une publication de la Commission de toponymie du Québec. G.B.


L’exploration de l’Outaouais par Champlain en 1613


«... Ainsi nos canots chargés de quelques vivres, de nos armes et marchandises pour faire présents aux Sauvages, je partis le lundi 27 mai de l’île Sainte-Hélaine avec 4 Français et un Sauvage, et me fut donné un adieu avec quelques coups de petites pièces et ne fûmes ce jour qu’au Sault Saint-Louis (rapides de Lachine) qui n’est qu’une lieue au-dessus, à cause du mauvais temps qui ne nous permit de passer plus outre.

«Le 29, nous le passâmes, partie par terre, partie par eau, où il nous fallut porter nos canots, hardes, vivres et armes sur nos épaules, qui n’est pas petite peine à ceux qui n’y sont accoutumés –et après l’avoir éloigné deux lieues, nous entrâmes dans un lac (Lac St-Louis) qui a de circuit environ douze lieues, où se déchargent trois rivières, l’une venant de l’ouest (haut St-Laurent), du côté des Ochataiguins éloignés du grand Saut de 150 à 200 lieues; l’autre du Sud (rivière Châteauguay), pays des Iroquois, de pareille distance; et l’autre vers le Nord (l’Outaouais),qui vient des Algoumequins et Nebicerini, aussi à peu près de semblable distance.

«Cette rivière du Nord, suivant le rapport des Sauvages, vient de plus loin, et passe par des peuples qui leur sont inconnus, distants environ de 300 lieues d’eux. Sur les trois heures du soir, nous entrâmes dans la rivière qui vient du Nord et passâmes un petit Saut par terre pour soulager nos canots et fûmes à une île le reste de la nuit en attendant le jour.



Une statue de Champlain commémore aujourd'hui, à la Maison des Citoyens de Hull, la présence de l'explorateur dans la région. Photo Normand Caron
«Le dernier mai, nous passâmes par un autre lac qui a 7 ou 8 lieues de long et trois de large où il y a quelques îles (Lac des Deux-Montagnes): Le pays d’alentour est fort uni, hormis en quelques endroits, où il y a des côteaux couverts de pins. Nous passâmes un saut qui est appelé de ceux du pays Quenechouan qui est rempli de pierres et de rochers, où l’eau y court de grand vitesse; il nous fallut mettre à l’eau et traîner nos canots bord à bord de terre avec une corde; à demi lieue de là nous en passâmes un autre petit à force d’avirons, ce qui ne se fait pas sans suer, et y a une grande dextérité à passer ces Sauts pour éviter les bouillons et brisants qui les traversent; ce que les Sauvages font d’une telle adresse, et qu’il est impossible de plus, cherchant les détours et lieux plus aisés qu’ils connaissent à l’œil.

«Le Samedi 1er de juin, nous passâmes encore deux autres Sauts; le premier contenant demie lieue de long et le second une lieue où nous eûmes bien de la peine (le long Sault).

«Nous rencontrâmes le lendemain 15 Canots de Sauvages appelés Quenongebins, dans une rivière ayant passé un petit lac long de quatre lieues et large de 2… (en amont de la Pointe de l’Orignal).

«Ainsi nous nous séparâmes, et continuant notre route à mont ladite rivière, en trouvâmes une autre fort belle et spacieuse, qui vient d’une nation appelée Ouescharini (rivière de la Petite Nation), lesquels se tiennent au Nord d’icelle, et à 4 journées de l’entrée. Cette rivière est fort plaisante, et à causes des belles îles qu’elle contient et des terres garnies de beaux bois clairs qui la bordent, la terre est bonne pour le labourage.

«Le quatrième nous passâmes proche d’une autre rivière qui vient du Nord, où se tiennent des peuples appelés Algoumequins, laquelle va tomber dans le grand fleuve Saint-Laurent 3 lieues aval le Saut S. Louys, qui fait une grande île contenant près de 40 lieues, laquelle n’est pas large mais remplie d’un nombre infini de Sauts qui sont fort difficiles à passer (rivière Gatineau)…

«À l’embouchure d’icelle il y en a une autre qui vient du Sud (rivière Rideau), où à son entrée il y a une chute d’eau admirable; car elle tombe d’une telle impétuosité de 20 ou 25 brasses de haut, qu’elle fait une accade, ayant de largeur près de 400 pas. Les Sauvages passent dessous par plaisir sans se mouiller que du poudrin que fait ladite eau. Il y a une île au milieu de ladite rivière, qui est comme tout le terroir d’alentour, remplie de pins et de cèdres blancs.


L'astrolabe de Champlain, perdu au XVIIe siècle, puis retourvé au XXe siècle, à Ottawa.

 

«Nous passâmes un saut à une lieue de là qui est large de demie lieue et descend de six à sept brasses de haut. Il y a quantité de petites îles qui ne sont que rochers âpres et difficiles couverts de méchants petits bois (chutes Chaudière). L’eau tombe à un endroit de telle impétuosité sur un rocher, qu’il s’y est cavé par succession de temps un large et profond bassin: si bien que l’eau courant là dedans circulairement, et au milieu y faisant de gros bouillons, a fait que les Sauvages l’appellent Asticou, qui veut dire chaudière.


«Cette chute d’eau mène un tel bruit dans ce bassin, que l’on l’entend de plus de deux lieues. Les Sauvages passant par là, font une cérémonie… Après avoir porté leurs Canots au bas du Saut, ils s’assemblent en un lieu, où un d’entr’eux avec un plat de bois va faire la quête et chacun d’eux met dans ce plat un morceau de petun (tabac); la quête faite, le plat est mis au milieu de la troupe, et tous dansent à l’entour, en chantant à leur mode; puis un des Capitaines fait une harangue, remontrant que dès longtemps ils ont accoutumé de faire telle offrande et que par ce moyen il sont garantis de leurs ennemis, qu’autrement il leur arriverait du malheur, ainsi que leur persuade le diable, et vivent en cette superstition, comme en plusieurs autres, comme nous l’avons dit en d’autres lieux.

Cela fait, le ha-rangueur prend le plat, et va jeter le pe-tun au milieu de la Chau-dière, et font un grand cri tous ensemble. Ces pauvres gens sont si superstitieux, qu’ils ne croiraient pas faire bon voyage, s’ils n’avaient fait cette cérémonie en ce lieu, d’autant que leurs ennemis les attendent à ce passage, n’osant pas aller plus avant, à cause des mauvais chemins, et les surprennent là: ce qu’ils ont quelquefois fait.

«Nous eûmes beaucoup de peine à monter contre un grand courant à force de rames, pour parvenir au pied dudit Saut où les Sauvages prirent les Canots, et nos Français et moi, nos armes, vivres et autres commodités pour passer par l’âpreté des rochers environ un quart de lieue que contient le Saut, et aussi tôt nous fallut embarquer, puis derechef pied à terre pour passer par des taillis environ 300 pas, après se mettre en l’eau pour faire passer nos Canots par dessus les rochers aigus, avec autant de peine que l’on saurait s’imaginer. Je pris la hauteur du lieu et trouvai 45 degrés 38 minutes de latitude.

«Après midi nous entrâmes dans un lac ayant 5 lieues de long, et 2 de large (lac des Chênes) où il y a de fort belles îles remplies de vignes, noyers et autres arbres agréables, 10 ou 12 lieues de là amont la rivière nous passâmes par quelques îles remplies de pins.

«Le lendemain nous continuâmes notre chemin jusqu’à un grand Saut (rapide des Chats) qui contient près de 3 lieues de large, où descend comme 10 ou 12 brasses de haut en talus, et fait un merveilleux bruit. Il est rempli d’une infinité d’îles, couvertes de Pins et de Cèdres: et pour le passer il nous fallut résoudre de quitter notre Maïs ou bled d’lnde, et peu d’autres vivres que nous avions, avec les hardes moins nécessaires –réservant seulement nos armes et filets, pour nous donner à vivre selon les lieux et l’heure de la chasse. Ainsi allégés, nous passâmes tant à l’aviron que par terre, en portant nos Canots et armes par ledit Saut –qui a une lieue et demie de long, où nos Sauvages qui sont infatigables à ce travail, et accoutumés à endurer telles nécessités, nous soulagèrent beaucoup.

«Poursuivant notre route nous passâmes deux autres Sauts, l’un par terre l’autre à la rame et avec des perches en déboutant, puis entrâmes dans un lac (lac des Chats) ayant 6 ou 7 lieues de long –où se décharge une rivière venant du Sud… (rivière Madawaska).

«Il y a quelques îles, dans l’une desquelles nous reposâmes et vîmes plusieurs beaux cyprès rouges, les premiers que j’eusse vus en ce pays, desquels je fis une croix, que je plantai à un bout de l’île, en lieu éminent et en vue avec les armes de la France, comme j’ai fait aux autres lieux où nous avons posé. Je nommai cette île, l’île sainte Croix (c’est peut-être l’une de celles qu’on rencontre à l’entrée de la baie Norway).

«Le 6 nous partîmes de cette île sainte Croix, où la rivière est large d’une lieue et demie et ayant fait 8 ou 10 lieues, nous passâmes un petit Saut à la rame et quantité d’îles de différentes grandeurs (chenaux de Portage du Fort).

«Nous traversâmes donc à l’ouest la rivière qui courait au Nord, et pris la hauteur de ce lieu qui était par 46 2-3 de latitude. Nous eûmes beaucoup de peine à faire ce chemin par terre, étant chargé seulement pour ma part de trois arquebuses, autant d’avirons, de mon capot et quelques petites bagatelles; j’encourageais nos gens qui étaient quelque peu plus chargés, et plus grevés des mousquites que de leurs charges. Ainsi après avoir passé 4 petits étangs, et cheminé deux lieues et demie, nous étions tant fatigués, qu’il nous était impossible de passer outre, à cause qu’il y avait près de 24 heures que n’avions mangé qu’un peu de poisson rôti - sans autre sauce, car nous avions laissé nos vivres, comme j’ai dit cidessus. Ainsi nous posâmes sur le bord d’un étang qui était assez agréable, et fîmes du feu pour chasser les Mousquites qui nous molestaient fort, l’importunité desquelles est si étrange qu’il est impossible d’en pouvoir faire la description. Nous tendîmes nos filets pour prendre quelques poissons.

«Le lendemain (7 juin) nous passâmes cet étang qui pouvait contenir une lieue de long puis par terre cheminâmes 3 lieues par des pays difficiles plus que nous n’avions encore vu, à cause que les vents avaient abattu des pins, les uns sur les autres, qui n’est pas petite incommodité car il faut passer tantôt dessus et tantôt dessous ces longs arbres, ainsi nous parvînmes à un lac (lac du Rat musqué) ayant 6 lieues de long, et 2 de large, fort abondant en poisson, aussi les peuples des environs y font pêcherie. Près de ce lac y a une habitation de Sauvages qui cultivent la terre, et récoltent du Maïs: le chef se nomme Nibachis.

«Nibachis fit équiper deux Canots pour me mener voir un autre Capitaine nommé Tessoüat, qui demeurait à 8 lieues de lui, sur le bord d’un grand lac, par où passe la rivière que nous avions laissée qui refuit au Nord; ainsi nous traversâmes un lac à l’Ouest Nord-ouest, près de 7 lieues, où ayant mis pied à terre fîmes une lieue au Nord-est parmi d’assez beaux pays, où il y a de petits sentiers battus, par lesquels on peut passer aisément et arrivâmes sur le bord de ce lac (lac des Allumettes), où était l’habitation de Tessoüat… De là nous passâmes en une île (l’île des Allumettes), où leurs cabanes sont assez mal couvertes d’écorces d’arbres, qui est remplie de chênes, pins et ormeaux et n’est sujette aux inondations des eaux, comme sont les autres îles du lac.

«Cette île est forte de situation: car aux deux bouts d’icelle, et à l’endroit où la rivière se jette dans le lac, il y a deux Sauts fâcheux, et l’âpreté d’iceux la rendent forte; et s’y sont logés pour éviter les courses de leurs ennemis. Elle est par les 47 degrés de latitude comme est le lac, qui a 20 lieues de long et 3 ou 4 de larges abondant en poisson, mais la chasse n’y est pas beaucoup bonne… »

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