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L'ESPÉRANCE DES NAVIGATEURS ET L'ANCRE DU SALUT

Le pélérinage de Sainte-Anne de la Pointe-au-Père

PAR GILLES BOILEAU

 

L’histoire du Saint-Laurent est farcie de récits de naufrages. Afin de conjurer le mauvais sort, des chapelles, des oratoires, des croix et toutes sortes d’autres signes religieux ont été érigés au fil des années et en maints endroits le long des rives. Qu’ils aient été élevés comme lieu d’intercession ou de remerciements, quelques pèlerinages sont devenus célèbres. Sainte-Anne de Beaupré et la chapelle Notre-Dame de Bonsecours, à Montréal, figurent parmi les plus beaux témoignages. Moins connu est celui de Sainte-Anne de la Pointe-au-Père. Pour mieux le connaître, nous avons puisé dans l’édition de 1944 de l’Almanach du peuple Beauchemin. Nous n’avons rien changé au texte original. Même si la catastrophe s’est produite longtemps avant la création de ce lieu de pèlerinage, on ne peut manquer d’associer dans nos esprits le naufrage de l’Empress of Ireland avec ce modeste lieu de recueillement.


C’est en effet le 29 mai 1914 qu’est survenue la collision entre le navire de la Canadian Pacific et le minéralier norvégien Storstad. Un monument commémoratif s’élève, à deux pas du vieux phare de 1909, sur la «la route du fleuve» et nous rappelle qu’en cet endroit ont été inhumées 20 victimes identifiées et 68 autres non-identifiées. G.B.


Les origines

«À l’extrémité est de la paroisse de Rimouski», écrit Mgr Guay dans sa chronique de Rimouski, «est une large pointe de terre qui s’avance dans la mer. Cette pointe est certainement un des plus beaux sites de Rimouski; aussi le touriste aime-t-il à s’y arrêter pour contempler le cours majestueux du Saint-Laurent, déroulant à ses yeux toute sa magnificence, et dans le lointain allant se confondre avec l’azur des cieux. C’est à cette pointe que tous les vaisseaux d’outre-mer arrêtent pour prendre ou déposer leurs pilotes, afin d’éviter, dans leurs courses, les écueils si nombreux qui se rencontrent depuis cet endroit jusqu’à Québec. Cette pointe est connue sous le nom de Pointe-au-Père».

Ce nom lui fut donné en souvenir du Père Henri Nouvel, jésuite, qui y aborda le 7 décembre 1663. Venant de Québec pour aller hiverner chez les Papinachois de la Côte Nord, il se vit forcé par le mauvais temps de relâcher sur cette pointe de terre et le lendemain il y célébra la sainte messe qui fut la première célébrée en cet endroit.

Monsieur Langevin, évêque de Rimouski (Collection Normand Caron)

Il y a donc deux cent soixante-dix ans cette année [1944] que, par le saint sacrifice de la messe, Notre-Seigneur a pris possession de ce coin de terre où Il voulait qu’un jour sa sainte aïeule fut honorée d’un culte bien spécial.

En 1873, Monseigneur Langevin, évêque de Rimouski, voyant le développement que prenait la navigation sur le Saint-Laurent et par là même le poste des Pilotes de la Pointe-au-Père, résolut d’y bâtir une chapelle en l’honneur de sainte Anne. Cette idée rencontra bien des oppositions qui semblaient insurmontables; mais sainte Anne sut les aplanir, preuve manifeste qu’elle voulait être honorée en ce lieu.

La chapelle

Bâti sur une légère élévation, à demi encerclé par un ruisseau dont les eaux écumantes précipitent leur course vers la mer, le pieux sanctuaire de sainte Anne domine le fleuve Saint-Laurent, immense comme l’océan. Aussi, les pilotes favorisèrent-ils de tout leur pouvoir un projet qui répondait si bien au désir le plus ardent de leur coeur: avoir sur cette pointe une chapelle vers laquelle les yeux et les cœurs, en tous temps, mais surtout aux heures du danger, se tourneraient pour invoquer Celle qui est l’espérance des navigateurs, l’ancre du salut et le port assuré dans les naufrages.

De son côté, Monseigneur l’Évêque prescrivit des quêtes et autorisa des souscriptions dans toutes les paroisses du diocèse, et les offrandes vinrent nombreuses. Quant aux cultivateurs de la région, trop éloignés jusque-là de leur église paroissiale, ils ne voulurent pas se laisser surpasser en générosité; disons d’ailleurs, à leur honneur, qu’ils ont toujours montré un grand zèle quand il s’est agi de glorifier leur Patronne.

La chapelle est en bois recouvert de briques; les murs en sont renforcés par des contre-forts qui brisent heureusement la monotonie des longs pans. Elle est longue de 88 pieds et prolongée par une sacristie de 40 pieds; sa largeur est de 42 pieds. La tour terminée en dôme dépasse 100 pieds de hauteur; elle est surmontée d’une statue dorée de sainte Anne, haute de 8 pieds et du poids de 900 livres: c’est la Souveraine qui, de son trône aérien, veille sur le fleuve et les campagnes. À chacun des angles de la façade se dressent aussi les statues de Marie, sa fille immaculée, et de saint Joachim, son glorieux époux. Le style général de l’édifice est Renaissance.

Sainte-Anne de la Pointe-au-Père (Carte postale)

 

Le pèlerinage

C’est donc de 1873 que date l’établissement du pèlerinage de Sainte-Anne de la Pointe-au-Père. Délégué par Monseigneur l’Évêque, monsieur Edmond Langevin, vicaire-général vint, le 10 janvier, présider une assemblée des francs-tenanciers; il choisit ou plutôt accepta le site de la future chapelle sur les terrains offerts par Mme Pierre Rouleau et Louis Canuel, et, séance tenante, on ouvrit une première liste de souscriptions. Sur son rapport favorable, Monseigneur l’Évêque, le 8 février suivant, autorisait la construction d’une chapelle «pour favoriser la dévotion des voyageurs en général, en la puissante protection de sainte Anne, mère de la Vierge Marie». Les travaux commencèrent au printemps. La bénédiction de la pierre angulaire eut lieu le 14 septembre 1873 et, grâce au zèle de Mr C.-A. Winter, alors curé de Rimouski, ils avancèrent si rapidement que, l’année suivante, la chapelle était terminée à l’extérieur et en état de servir au culte divin.

Le pèlerinage était établi. Si sainte Anne continua à réunir des foules de plus en plus nombreuses à Beaupré, et dans les autres sanctuaires qui lui sont consacrés, elle témoigna néanmoins combien cette nouvelle marque de confiance et d’amour lui était agréable, en multipliant ses grâces à l’égard de ceux qui venaient l’invoquer dans son modeste sanctuaire de la Pointe-au-Père.

La bénédiction eut lieu le 26 juillet 1874; elle fut faite par Monseigneur Langevin lui-même, qui adressa à tous ses diocésains, à cette occasion, une lettre pastorale très touchante et très pieuse;

«
Dans notre intention», disait-il, «cette chapelle n’est pas uniquement destinée à pourvoir aux besoins spirituels de cette localité, mais elle est appelée à devenir un lieu de pèlerinage pour une grande partie de ce diocèse. Beaucoup de personnes qui étaient jusqu’ici privées d’accomplir ce pieux pèlerinage à cause de la grande distance à parcourir, pourront aisément à l’avenir satisfaire leur confiance et leur dévotion en cette bonne Mère de la Très Sainte Vierge Marie. Beaucoup de malades viendront ici implorer le soulagement de leurs maux, la guérison de leurs infirmités, beaucoup d’affligés y trouveront la consolation dans leurs peines, beaucoup de pécheurs la guérison de leurs maladies spirituelles».

«
D’ailleurs ce lieu nous a paru singulièrement propice pour une semblable destination: sainte Anne n’est-elle pas la patronne spéciale des navigateurs? N’a-t-elle pas mille fois déployé son crédit en faveur des pauvres naufragés? Les autres sanctuaires ne sont-ils pas garnis d’ex-voto dus à la reconnaissance des voyageurs parvenus heureux à un pareil sanctuaire que cette Pointe-au-Père où s’arrêtent pour y prendre ou déposer leur pilote tous les vaisseaux qui ont à traverser l’océan?»

De 1874 à 1881, le sanctuaire de la Pointe-au-Père fut desservi par les prêtres de la paroisse de Rimouski. Les besoins du pèlerinage devenant plus pressants et voulant tout faire pour aider à sa prospérité, Mgr Langevin résolut d’y mettre un prêtre résidant. Le 30 mars 1882, la mission de la Pointe-au-Père fut érigée en paroisse canonique. En 1932, année du cinquantième anniversaire de fondation, il fut érigé à sainte Anne un magnifique monument de marbre.

Pèlerinage d’autrefois

L’initiative de l’Évêque du diocèse, en créant à la Pointe-au-Père un lieu de pèlerinage, répondait trop bien aux desseins de la Providence et aux aspirations de notre population pour ne pas déterminer immédiatement un courant de piété empressée vers le nouveau sanctuaire.

Au début, ce furent surtout des pèlerins isolés en petit groupes qui se succédèrent aux pieds de sainte Anne. Mais bientôt, au récit des faveurs dont sainte Anne comblait déjà ses fidèles dévots, ce furent les paroisses entières qui s’organisèrent, se mirent en marche et, sous la conduite de leurs zélés pasteurs, vinrent se prosterner devant sa sainte image. Le voyage parfois était long et pénible; c’était souvent à pied, voire pieds nus, à jeun, que l’on venait au Sanctuaire pour y prier et communier.

Les meilleurs modes de locomotion d’ailleurs ne rappelaient en rien ceux d’aujourd’hui: les automobiles étaient inconnues, les trains plus rares, obligeaient les pèlerins à venir la veille; c’était surtout en voiture que l’on faisait le trajet de 10, 20, 30 ou 40 milles. On partait la nuit par des routes qui n’étaient encore que de mauvais chemins fort peu entretenus, tous les véhicules étaient réquisitionnés pour la circonstance, et c’était dans le recueillement de la prière que le long défilé des «boghies», des quatre-roues à planche, des calèches et même des charrettes, traversaient les villages, cheminant vers sainte Anne. Du confort, on se souciait peu; ne faut-il pas joindre la pénitence à la prière pour être exaucé?

Pèlerinage d’aujourd’hui (1944)

De mai à octobre, il n’est pas de jour sans pèlerins; les paroisses y viennent aussi en groupes compacts. Chaque année, environ 25 000 pèlerins vont rendre visite à la grande Thaumaturge, dans son modeste sanctuaire de la Pointe-au-Père et de véritables faveurs très spéciales y sont obtenues. Depuis plusieurs années, Son Excellence Monseigneur Georges Courchesne, évêque de Rimouski, s’est fait lui-même l’entraîneur des foules vers cette église, car on l’a vu venir à pied, de Rimouski, distant de six milles, et suivi de foules de 1 200 à 1500 hommes.

À la fête de sainte Anne on célèbre la messe pontificale en plein air, et la veille au soir a toujours lieu une magnifique procession aux flambeaux, suivie de la bénédiction du Très Saint-Sacrement, à un beau reposoir érigé sur les terrains du parc ou du couvent. Depuis la guerre, les soldats du camp 55 de Rimouski et les aviateurs de Mont-Joli ne contribuent pas peu à donner à ces fêtes un cachet bien authentique de «
temps de guerre».

Le monument commémoratif du naufrage de l'Empress of Ireland
à Pointe-au-Père

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