
Les origines
«À
l’extrémité est de la paroisse de Rimouski»,
écrit Mgr Guay dans sa chronique de Rimouski, «est
une large pointe de terre qui s’avance dans la mer. Cette pointe
est certainement un des plus beaux sites de Rimouski; aussi le touriste
aime-t-il à s’y arrêter pour contempler le cours
majestueux du Saint-Laurent, déroulant à ses yeux toute
sa magnificence, et dans le lointain allant se confondre avec l’azur
des cieux. C’est à cette pointe que tous les vaisseaux
d’outre-mer arrêtent pour prendre ou déposer leurs
pilotes, afin d’éviter, dans leurs courses, les écueils
si nombreux qui se rencontrent depuis cet endroit jusqu’à
Québec. Cette pointe est connue sous le nom de Pointe-au-Père».
Ce nom lui fut donné en souvenir du Père Henri Nouvel,
jésuite, qui y aborda le 7 décembre 1663. Venant de
Québec pour aller hiverner chez les Papinachois de la Côte
Nord, il se vit forcé par le mauvais temps de relâcher
sur cette pointe de terre et le lendemain il y célébra
la sainte messe qui fut la première célébrée
en cet endroit.

Monsieur Langevin, évêque
de Rimouski (Collection Normand Caron)
Il y a donc deux cent soixante-dix ans cette année [1944] que,
par le saint sacrifice de la messe, Notre-Seigneur a pris possession
de ce coin de terre où Il voulait qu’un jour sa sainte
aïeule fut honorée d’un culte bien spécial.
En 1873, Monseigneur Langevin, évêque de Rimouski, voyant
le développement que prenait la navigation sur le Saint-Laurent
et par là même le poste des Pilotes de la Pointe-au-Père,
résolut d’y bâtir une chapelle en l’honneur
de sainte Anne. Cette idée rencontra bien des oppositions qui
semblaient insurmontables; mais sainte Anne sut les aplanir, preuve
manifeste qu’elle voulait être honorée en ce lieu.
La chapelle
Bâti sur une légère élévation,
à demi encerclé par un ruisseau dont les eaux écumantes
précipitent leur course vers la mer, le pieux sanctuaire de
sainte Anne domine le fleuve Saint-Laurent, immense comme l’océan.
Aussi, les pilotes favorisèrent-ils de tout leur pouvoir un
projet qui répondait si bien au désir le plus ardent
de leur coeur: avoir sur cette pointe une chapelle vers laquelle les
yeux et les cœurs, en tous temps, mais surtout aux heures du
danger, se tourneraient pour invoquer Celle qui est l’espérance
des navigateurs, l’ancre du salut et le port assuré dans
les naufrages.
De son côté, Monseigneur l’Évêque
prescrivit des quêtes et autorisa des souscriptions dans toutes
les paroisses du diocèse, et les offrandes vinrent nombreuses.
Quant aux cultivateurs de la région, trop éloignés
jusque-là de leur église paroissiale, ils ne voulurent
pas se laisser surpasser en générosité; disons
d’ailleurs, à leur honneur, qu’ils ont toujours
montré un grand zèle quand il s’est agi de glorifier
leur Patronne.
La chapelle est en bois recouvert de briques; les murs en sont renforcés
par des contre-forts qui brisent heureusement la monotonie des longs
pans. Elle est longue de 88 pieds et prolongée par une sacristie
de 40 pieds; sa largeur est de 42 pieds. La tour terminée en
dôme dépasse 100 pieds de hauteur; elle est surmontée
d’une statue dorée de sainte Anne, haute de 8 pieds et
du poids de 900 livres: c’est la Souveraine qui, de son trône
aérien, veille sur le fleuve et les campagnes. À chacun
des angles de la façade se dressent aussi les statues de Marie,
sa fille immaculée, et de saint Joachim, son glorieux époux.
Le style général de l’édifice est Renaissance.

Sainte-Anne de la Pointe-au-Père
(Carte postale)
Le pèlerinage
C’est donc de 1873 que date l’établissement
du pèlerinage de Sainte-Anne de la Pointe-au-Père. Délégué
par Monseigneur l’Évêque, monsieur Edmond Langevin,
vicaire-général vint, le 10 janvier, présider
une assemblée des francs-tenanciers; il choisit ou plutôt
accepta le site de la future chapelle sur les terrains offerts par
Mme Pierre Rouleau et Louis Canuel, et, séance tenante, on
ouvrit une première liste de souscriptions. Sur son rapport
favorable, Monseigneur l’Évêque, le 8 février
suivant, autorisait la construction d’une chapelle «pour
favoriser la dévotion des voyageurs en général,
en la puissante protection de sainte Anne, mère de la Vierge
Marie». Les travaux commencèrent
au printemps. La bénédiction de la pierre angulaire
eut lieu le 14 septembre 1873 et, grâce au zèle de Mr
C.-A. Winter, alors curé de Rimouski, ils avancèrent
si rapidement que, l’année suivante, la chapelle était
terminée à l’extérieur et en état
de servir au culte divin.
Le pèlerinage était établi. Si sainte Anne continua
à réunir des foules de plus en plus nombreuses à
Beaupré, et dans les autres sanctuaires qui lui sont consacrés,
elle témoigna néanmoins combien cette nouvelle marque
de confiance et d’amour lui était agréable, en
multipliant ses grâces à l’égard de ceux
qui venaient l’invoquer dans son modeste sanctuaire de la Pointe-au-Père.
La bénédiction eut lieu le 26 juillet 1874; elle fut
faite par Monseigneur Langevin lui-même, qui adressa à
tous ses diocésains, à cette occasion, une lettre pastorale
très touchante et très pieuse;
«Dans notre intention»,
disait-il, «cette chapelle n’est pas uniquement destinée
à pourvoir aux besoins spirituels de cette localité,
mais elle est appelée à devenir un lieu de pèlerinage
pour une grande partie de ce diocèse. Beaucoup de personnes
qui étaient jusqu’ici privées d’accomplir
ce pieux pèlerinage à cause de la grande distance à
parcourir, pourront aisément à l’avenir satisfaire
leur confiance et leur dévotion en cette bonne Mère
de la Très Sainte Vierge Marie. Beaucoup de malades viendront
ici implorer le soulagement de leurs maux, la guérison de leurs
infirmités, beaucoup d’affligés y trouveront la
consolation dans leurs peines, beaucoup de pécheurs la guérison
de leurs maladies spirituelles».
«D’ailleurs ce lieu nous
a paru singulièrement propice pour une semblable destination:
sainte Anne n’est-elle pas la patronne spéciale des navigateurs?
N’a-t-elle pas mille fois déployé son crédit
en faveur des pauvres naufragés? Les autres sanctuaires ne
sont-ils pas garnis d’ex-voto dus à la reconnaissance
des voyageurs parvenus heureux à un pareil sanctuaire que cette
Pointe-au-Père où s’arrêtent pour y prendre
ou déposer leur pilote tous les vaisseaux qui ont à
traverser l’océan?»
De 1874 à 1881, le sanctuaire de la Pointe-au-Père fut
desservi par les prêtres de la paroisse de Rimouski. Les besoins
du pèlerinage devenant plus pressants et voulant tout faire
pour aider à sa prospérité, Mgr Langevin résolut
d’y mettre un prêtre résidant. Le 30 mars 1882,
la mission de la Pointe-au-Père fut érigée en
paroisse canonique. En 1932, année du cinquantième anniversaire
de fondation, il fut érigé à sainte Anne un magnifique
monument de marbre.
Pèlerinage d’autrefois
L’initiative de l’Évêque
du diocèse, en créant à la Pointe-au-Père
un lieu de pèlerinage, répondait trop bien aux desseins
de la Providence et aux aspirations de notre population pour ne pas
déterminer immédiatement un courant de piété
empressée vers le nouveau sanctuaire.
Au début, ce furent surtout des pèlerins isolés
en petit groupes qui se succédèrent aux pieds de sainte
Anne. Mais bientôt, au récit des faveurs dont sainte
Anne comblait déjà ses fidèles dévots,
ce furent les paroisses entières qui s’organisèrent,
se mirent en marche et, sous la conduite de leurs zélés
pasteurs, vinrent se prosterner devant sa sainte image. Le voyage
parfois était long et pénible; c’était
souvent à pied, voire pieds nus, à jeun, que l’on
venait au Sanctuaire pour y prier et communier.
Les meilleurs modes de locomotion d’ailleurs ne rappelaient
en rien ceux d’aujourd’hui: les automobiles étaient
inconnues, les trains plus rares, obligeaient les pèlerins
à venir la veille; c’était surtout en voiture
que l’on faisait le trajet de 10, 20, 30 ou 40 milles. On partait
la nuit par des routes qui n’étaient encore que de mauvais
chemins fort peu entretenus, tous les véhicules étaient
réquisitionnés pour la circonstance, et c’était
dans le recueillement de la prière que le long défilé
des «boghies», des quatre-roues à planche, des
calèches et même des charrettes, traversaient les villages,
cheminant vers sainte Anne. Du confort, on se souciait peu; ne faut-il
pas joindre la pénitence à la prière pour être
exaucé?
Pèlerinage d’aujourd’hui (1944)
De mai à octobre, il n’est pas de jour sans pèlerins;
les paroisses y viennent aussi en groupes compacts. Chaque année,
environ 25 000 pèlerins vont rendre visite à la grande
Thaumaturge, dans son modeste sanctuaire de la Pointe-au-Père
et de véritables faveurs très spéciales y sont
obtenues. Depuis plusieurs années, Son Excellence Monseigneur
Georges Courchesne, évêque de Rimouski, s’est fait
lui-même l’entraîneur des foules vers cette église,
car on l’a vu venir à pied, de Rimouski, distant de six
milles, et suivi de foules de 1 200 à 1500 hommes.
À la fête de sainte Anne on célèbre la
messe pontificale en plein air, et la veille au soir a toujours lieu
une magnifique procession aux flambeaux, suivie de la bénédiction
du Très Saint-Sacrement, à un beau reposoir érigé
sur les terrains du parc ou du couvent. Depuis la guerre, les soldats
du camp 55 de Rimouski et les aviateurs de Mont-Joli ne contribuent
pas peu à donner à ces fêtes un cachet bien authentique
de «temps de guerre».
Le monument commémoratif
du naufrage de l'Empress of Ireland
à Pointe-au-Père