Il y eut dans la vallée du Saint-Laurent
–et dès l’époque du Bas-Canada– un grand
nombre de citoyens qui s’illustrèrent tant dans le domaine
de l’éducation que dans celui de la politique. Quelques-uns
firent parler d’eux sur les deux plans à la fois. Ce fut
le cas, entre autres, du docteur Jacques Labrie qui partagea sa vie
entre Saint-Charles-de-Bellechasse, Québec et Saint-Eustache.
En plus d’être médecin de carrière et député
de par la volonté de ses concitoyens, Jacques Labrie était
aussi éducateur et historien. Mais peut-être est-il davantage
connu comme le beau-père du docteur Jean-Olivier Chénier,
chef patriote mort au combat de Saint-Eustache le 14 décembre
1837, qui avait épousé le 26 septembre 1831 sa fille Marie-Zéphyrine.
Il y avait, à cette époque, quelques autres grands médecins
éducateurs comme le docteur Jean-Baptiste Meilleur qui fut l’un
des fondateurs du collège de l’Assomption et qui devint
le premier surintendant de l’Instruction publique au Bas-Canada.
Des relations amicales s’établirent et durèrent
longtemps entre les docteurs Labrie et Meilleur. Il faudrait, en toute
honnêteté, des dizaines et des dizaines de pages, pour
tracer un portrait tant soit peu fidèle du célèbre
médecin de Saint-Eustache… né à Saint-Charles.
D’ailleurs, c’est de ses œuvres qu’il faudrait
parler plutôt que de lui-même. Malheureusement, le docteur
Jacques Labrie, comme bien d’autres, appartient à la longue
cohorte des héros méconnus de notre histoire.
Il a réalisé, à Saint-Eustache, de grandes oeuvres
dans le domaine de l’éducation. Lui-même fondateur
de deux écoles dont une école de filles fort renommée
(qu’il tenait dans sa résidence), il fit partie de la première
commission scolaire du village, à titre de commissaire-syndic,
avec ses bons amis le curé Jacques Paquin (né à
Deschambault) comme président, et le notaire Joseph-Amable Berthelot.
Il venait de Saint-Charles
Le docteur Labrie est né à Saint-Charles de Bellechasse,
le 4 janvier 1783. Il était issu d’une famille de pionniers,
puisque son grand-père avait été l’un des
premiers colons à venir s’installer sur les terres de
la future paroisse. À l’âge de 13 ans, Labrie fit
son entrée au séminaire de Québec. C’est
l’abbé Jean-Joseph Roy qui fit des pressions auprès
des autorités du séminaire pour que le jeune homme puisse
commencer ses études.
Mais c’est d’abord le curé de Saint-Charles, l’abbé
Louis-Pascal Sarault, qui avait remarqué les talents et la
vivacité d’esprit du jeune garçon. L’abbé
Auguste Gosselin, biographe du docteur Labrie, affirme que Jacques
Labrie fit de très fortes études classiques qu’il
termina en 1804. Parmi ses confrères de classe, il y avait,
entre autres, Louis-Joseph Papineau et l’abbé Flavien
Lajus qui passera quelques mois à Saint-Eustache comme curé
en 1810, après y avoir été vicaire.
À sa sortie du séminaire, Jacques Labrie entreprit ses
études de médecine auprès du docteur François
Blanchet, de Québec. Tout en poursuivant ses études,
il fonda, en 1807, à l’âge de 23 ans, avec son
ami Louis Plamondon, Le Courrier de Québec. C’était
un journal à tendance nationaliste paraissant deux fois la
semaine.
Journaliste, historien et éducateur
En fondant son journal, Jacques Labrie suivait en cela l’exemple
de son maître le docteur François Blanchet auprès
duquel il avait poursuivi ses études de médecine et
qui avait lui aussi fondé, un an auparavant, Le
Canadien. Ainsi, le maître et l’élève
avaient chacun leur propre journal.
Il se servit des colonnes de son journal pour y commencer la parution
d’une série d’articles sur l’histoire du
Canada. Ce fut là le début ou les assises d’une
œuvre impressionnante qui, malheureusement, ne vit jamais le
jour. En effet, l’Histoire du Canada
du docteur Jacques Labrie ne fut jamais publiée pour la simple
et bonne raison que le manuscrit disparut dans l’incendie de
la maison du notaire Jean-Joseph Girouard, à Saint-Benoît,
le 15 décembre 1837. Avant de mourir, Jacques Labrie avait
en effet confié son manuscrit à son ami –qui fut
aussi son successeur comme député de Deux-Montagnes–
le notaire Girouard.
En plus de rédiger une Histoire du Canada,
Labrie prépara aussi un manuel de Géographie. En même
temps que lui, son voisin le curé Paquin préparait,
de son côté, une histoire de l’Église canadienne.
Aucun de ces deux documents ne fut publié. Si le manuscrit
de Labrie disparut vraiment dans l’incendie de Saint-Benoît,
celui de l’abbé Jacques Paquin fut perdu, lui, dans l’incendie
de l’évêché de Montréal en 1852,
dit-on. Certains racontent cependant que les autorités religieuses
auraient simplement fait disparaître le précieux manuscrit
en raison de sa médiocrité. À moins que les réflexions
du curé-historien aient choqué l’évêque…
ce qui n’aurait pas été impossible compte tenu
des relations souvent difficiles entre le curé de la Rivière-du-Chêne
et son évêque.
Le journal de Labrie ne parlait pas uniquement de politique. Il abordait
beaucoup d’autres sujets comme la littérature et les
arts, mais aussi les problèmes de l’industrie et de l’agriculture.
Mais il profita avant tout de «son» journal pour publier
une série d’articles sur l’histoire du Canada.
Son intention était de réunir ses articles pour les
publier plus tard sous forme de volume. Il ne put jamais le faire.
Une «Histoire» qui
ne sera jamais publiée
On se demande pourquoi il n’a jamais réussi à
publier cette Histoire du Canada. Entre
le moment où il en a commencé la rédaction, en
1807, et sa mort survenue en 1831, il en aurait bien eu le temps.
Et pourtant il ne l’a pas fait. Il semble bien qu’un mauvais
sort se soit acharné sur le manuscrit du docteur Labrie. Non
seulement n’a-t-il pas été publié du vivant
de l’auteur, mais le précieux document s’envola
en fumée par une triste journée de décembre 1837…
À propos de l’Histoire du Canada
de Labrie, Augustin-Norbert Morin déclarait ce qui suit le
23 novembre 1831… «Je sais que
M. Labrie, qui y a travaillé surtout depuis 1825, s’est
procuré et a consulté, outre un grand nombre de manuscrits
originaux, presque tous les écrivains Français et Anglais
qui se sont occupés de l’Histoire de cette partie du
Globe, depuis l’époque de sa découverte. Je regarde
son histoire comme exacte et impartiale. Outre la suite des événements
généraux, divisée par époques, une partie
spéciale de ce grand travail (…) est consacrée
à l’Agriculture, au Commerce, aux Institutions Civiles
et Religieuses de chaque époque. L’auteur en était
rendu à la fin de la dernière guerre avec les États-Unis
d’Amérique, lorsque la mort l’a enlevé à
ses amis et à son Pays».
M. Morin était alors député du comté de
Bellechasse et responsable du dossier Labrie. En effet, la Chambre
d’Assemblée du Bas-Canada avait adopté une résolution
où elle déclarait «expédient
de faciliter la publication de l’Histoire du Canada composée
par feu Jacques Labrie, Écuyer», en autorisant
l’achat d’un certain nombre d’exemplaires de l’ouvrage.
M. A.-N. Morin avait été autorisé à présenter
un projet de loi en ce sens.
L’historien Benjamin Sulte a eu des paroles très sévères
à l’endroit des travaux de Labrie comme historien. Il
a écrit en effet dans Le Courrier de Québec… «Le
docteur Jacques Labrie a donné des leçons d’Histoire
du Canada fort remarquables pour le temps, bien qu’assez pauvrement
écrites. Nous ne savons pas ce que valaient les matériaux
amassés, durant 30 ans, par cet érudit et dont on a
tant parlé. Ils ont été brûlés dans
le sac de Saint-Benoît en 1837».
Comment expliquer tout ce temps perdu? Entre le moment où Girouard
reçut en dépôt le manuscrit de Labrie et l’incendie
de sa maison, six années ont passé… Pourquoi ne
pas penser que Chénier, son gendre, à qui on aurait
soumis ce document, aurait peut-être pu en interdire la publication
pour cause de «britannisme un peu trop évident»?
Un homme sage
Jacques Labrie n’était pas un extrémiste. Dans
son journal, il émettait des opinions beaucoup plus modérées
que ne le faisait son maître dans Le
Canadien. D’après l’abbé Ferland,
Le Canadien dépassait souvent
les bornes de la modération et de la prudence. De son côté,
Labrie se faisait surtout le défenseur de la langue française.
Ils ne se cachait pas pour soutenir de sa plume «les droits
des Canadiens français à la conservation de leur langue,
de leurs droits et de leur religion».
Dans un ouvrage intitulé: Un bon patriote
d’autrefois, le docteur Labrie (Laflamme & Proulx,
Québec, 1907), l’abbé Auguste Gosselin écrivait
: «Labrie ne craignait pas d’affirmer
qu’il fallait accepter franchement le régime anglais,
s’attacher à la constitution de 1791 même avec
ses défauts, combattre les abus du pouvoir, mais ne pas ébranler
la constitution elle-même».
Avec de telles idées, on se demande comment Labrie a pu arriver
à s’entendre avec son gendre et futur chef patriote,
le docteur Chénier. Nous ne le saurons jamais, puisque Labrie
mourut six ans avant les malheureux événements de Saint-Eustache…
et un mois seulement après le mariage de sa fille Zéphyrine
avec Chénier. Une chose est certaine cependant, les rapports
de Chénier avec la veuve Labrie furent orageux.
La biographie que l’abbé Gosselin a consacrée
au docteur Labrie comportait, dans l’édition de 1907
–la deuxième– une préface de l’honorable
Adélard Turgeon, député du comté de Bellechasse.
Voici quelques extraits de cette préface : «Cher
monsieur l’abbé... J’ai lu votre beau livre Le
Docteur Labrie pendant la soirée, tout d’un trait; et
je ne veux pas me coucher sans vous écrire combien j’ai
été vraiment remué. Voilà le genre d’ouvrage
qu’il faut répandre dans les écoles pour apprendre
à l’enfant les choses du passé, le culte des grands
ancêtres, et lui donner l’amour de la terre canadienne.
Je confesse mon ignorance. Je connaissais à peine Labrie de
nom, mais rien de son rôle comme éducateur, et rien surtout
de ce grand ouvrage d’histoire qu’une mort prématurée
l’a empêché de publier. Et dire que c’était
un homme de chez nous…»
Médecin à Saint-Eustache
C’est quelques mois seulement après avoir fondé
son journal, que Jacques Labrie, alors âgé de 24 ans,
part pour l’Europe en juin 1807. Il se rend à Édimbourg
afin de compléter ses études médicales.
Jacques Labrie a passé un an en Europe. Il revient d’Écosse
au mois d’août 1808, avec son diplôme de la «Royal
Physical Society». Contrairement à ce qu’on
aurait pu croire, Labrie ne se réinstalle ni dans sa paroisse
natale où il a pourtant vécu les premières années
de sa vie ni à Québec où il avait fondé
un journal, mais choisit plutôt Montréal pour poursuivre
sa carrière médicale.
Il occupe donc la maison d’un monsieur Cardinal, au 131 de la
rue Saint-Paul. En s’installant à Montréal, il
retrouvait son ami et confrère d’études au séminaire
de Québec, l’abbé René-Flavien Lajus, devenu
vicaire à Saint-Eustache. Connaissant bien son ami Labrie,
le jeune vicaire mit bien peu de temps pour convaincre le nouveau
médecin de quitter Montréal pour le beau village de
Saint-Eustache. Il pourrait trouver là, selon Édouard
Desjardins, «un milieu rural de bonne
tenue et ouvert aux idées nationales» (L’Union
médicale du Canada, juillet 1969).
Labrie était un grand humaniste et comme médecin il
se fit bien vite une excellente réputation. Conscient de ses
responsabilités, le docteur Labrie se lança en politique
en 1827. Il fut alors élu député du comté
d’York en même temps que Jean-Baptiste Lefebvre. Tous
les deux appartenaient au parti de Papineau, qui avait été
le confrère de collège de Labrie. Ils triomphèrent
de leurs adversaires, le colonel Simpson et le lieutenant-colonel
Dumont, les deux députés «sortants» du parti
de Dalhousie. Dumont était même le seigneur tout puissant
de la Rivière-du-Chêne. Cette élection fut marquée
de maintes irrégularités et d’une regrettable
violence. Labrie disait même de son adversaire et concitoyen
le seigneur Dumont «qu’il était
un arbre stérile qu’il faut couper parce qu’il
ne porte pas de bons fruits».
Labrie était député, mais il était avant
tout médecin. Et comme médecin, il devait parcourir
chaque jour les chemins de campagne. Combien de fois dut-il se rendre
dans les concessions les plus reculées pour assister les jeunes
mamans quand elles donnaient naissance à leurs enfants. Les
visites aux malades étaient d’autant plus harassantes
que les chemins étaient la plupart du temps dans un état
lamentable.
Cet extrait d’un texte de Labrie lui-même nous en dit
davantage: «Nos chemins sont garnis d’ici
à la ville de voitures cassées; un de nos concitoyens
la semaine dernière a mis quatre heures avec un bon cheval
et une voiture rien que pour faire les quatre milles qu’il y
a depuis Saint-Laurent à Montréal».
Homme actif et dévoué, Labrie passait beaucoup de son
temps en voyage. Il y avait ses nombreuses visites aux malades, mais
aussi ses fréquents déplacements, en diligence, entre
Montréal et Québec par le chemin du Roy. Médecin
et député, Labrie fut aussi un éducateur. Il
ne prêchait pas que par la parole, mais aussi par l’exemple
et l’action. Rappelons qu’il avait fondé dans le
village de Saint-Eustache deux écoles modèles, une pour
les garçons et une autre pour les filles.
Dans un de ses discours au Parlement, Louis-Joseph Papineau lui rendit
un jour hommage en ces termes : «Le docteur
Labrie a senti toute l’importance de l’éducation;
il l’a propagée tant que ses moyens le lui ont permis.
Il a fait d’énormes sacrifices pour l’éducation
du peuple».
Le docteur J.-B. Meilleur, le premier surintendant de l’Instruction
publique, écrivit un jour : «les
examens passés par les élèves du docteur Labrie
étaient de véritables fêtes littéraires».
Il tenait beaucoup à l’éducation des jeunes et
encouragea fortement le curé Paquin dans son projet de construire
un couvent. Le couvent en question était en construction au
moment de la mort de Labrie.
La mort du docteur Jacques Labrie
Surprise par la mort du docteur Labrie, La
Minerve du 27 octobre 1831 n’y consacra que quelques
paragraphes rédigés en vitesse. Elle allait y revenir
dans ses éditions suivantes. Mais dès le lendemain de
sa disparition elle en parlait avec émotion:
«Nous arrêtons les presses pour
annoncer la perte inappréciable que le pays vient de faire
dans la personne de Jacques Labrie, Écuier, membre du parlement
provincial, décédé à Saint-Eustache, hier
le 26 de ce mois, à l’âge de 48 ans, après
une courte maladie, que sa santé épuisée depuis
longtemps par une vie laborieuse ne lui a pas permis de soutenir.
Tout éloge serait superflu dans la circonstance actuelle; les
travaux et le patriotisme de M. Labrie lui ont depuis longtemps acquis
l’estime universelle de ses compatriotes. Nous réservons
pour une autre occasion de faire une notice étendue sur son
utile et honorable carrière; nous nous bornerons ici aux principaux
traits.
«Après avoir fait de bonnes études au Collège
de Québec, et étudié sa profession pendant quelques
années sous feu M. le Dr Blanchet, il alla finir son cours
médical en Écosse. Revenu dans le pays, il s’établit
peu de temps après à Saint-Eustache, où il a
pratiqué la médecine depuis 1808 avec un rare succès.
Des habitudes laborieuses et réglées lui ont cependant
de tout temps fourni des loisirs pour se rendre utile à ses
concitoyens. Son mérite éminent ne tarda pas à
lui attirer l’amitié des principaux hommes publics du
pays, avec lesquels il a constamment partagé leur espoir d’avenir.
Il servit avec zèle pendant la dernière guerre comme
chirurgien de milice régulière. Ne pouvant rester un
moment oisif, il fonda à Saint-Eustache une école de
Demoiselles, dont il rédigea les cours, et qu’il surveilla
sans cesse: l’éducation que les jeunes demoiselles canadiennes
y recevaient n’a été surpassée jusqu’à
présent dans aucune autre institution dans le pays.
«Dans tous nos démêlés politiques, il travailla
à éclairer le peuple et à le défendre.
Depuis longtemps au premier rang sur notre horizon public, il n’accepta
néanmoins la députation qu’en 1827, à une
époque où son influence seule pouvait paralyser dans
ces quartiers les partisans de lord Dalhousie. Ses amis savent quel
excès de zèle il lui a fallu depuis pour remplir cette
mission, et la manière patriotique et laborieuse dont il l’a
remplie (…) Historien de son pays, il achevait de mettre la
dernière main à son ouvrage, lorsque la mort l’a
enlevé. Ses amis, dépositaires de ses précieux
manuscrits, s’empresseront de rendre un hommage durable à
sa mémoire en les publiant».
Les descendants du docteur Labrie
À Saint-Eustache, une rue et une école rappellent son
nom. Même s’il s’est dévoué pour une
population dispersée sur un très large territoire, rien
cependant dans la MRC de Deux-Montagnes n’évoque sa mémoire.
Jacques Labrie se maria à l’âge de 25 ans. Il prit
pour épouse Marguerite Gagnier, la fille du notaire Pierre-Rémi
Gagnier qui était le premier associé professionnel du
notaire Joseph Papineau, le père du grand tribun et chef patriote
Louis-Joseph Papineau.
Le docteur Labrie n’avait que 48 ans lors de son décès,
survenu à la suite de visites faites à ses malades par
de très grands froids mais surtout à la suite d’une
longue tournée qu’il avait effectuée dans les
écoles de la région à titre de «visiteur»
ou d’«inspecteur». Il mourut en quelque sorte victime
du devoir. Nous ignorerons donc toujours quelle aurait été
sa réaction face aux événements de décembre
1837. Divers documents cependant nous laissent croire qu’il
n’aurait peut-être pas partagé entièrement
les opinions radicales de son gendre, le docteur Chénier.
Ses funérailles attirèrent dans le village un nombre
impressionnant de grands personnages, ce qui montre bien tout le respect
et l’estime que l’on vouait à ce noble citoyen
de Saint-Eustache… originaire de Saint-Charles-de-Bellechasse.
Parmi la foule nombreuses et recueillie qui se pressait à l’église,
on reconnaissait plusieurs de ceux qui, un mois plus tôt, étaient
venus assister au mariage de la fille du défunt avec le docteur
Jean-Olivier Chénier. Il y avait, entre autres, Augustin-Norbert
Morin, Jean-Joseph Girouard, Jacques Viger et Louis-Joseph Papineau.
Devenue veuve du docteur Labrie en octobre 1831, Marguerite Gagnier
ne le demeura pas longtemps. Dès l’année suivante,
en 1832, elle épousa un notable du village en la personne de
Jean-Baptiste Laviolette, lieutenant-colonel de la milice pour le
district de Saint-Eustache. Ce Laviolette appartenait à la
famille des co-seigneurs qui étaient devenus –par mariage–
propriétaires d’un morceau de la première seigneurie
des Mille-Isles.
De son côté, Zéphyrine Chénier, née
Labrie, devenue veuve elle aussi en décembre 1837, se remaria
assez rapidement. Elle unit son destin à celui de Louis-Auguste
Desrochers, à Saint-Eustache, dès 1839. De ce second
mariage naquit une fille qui épousa le docteur Wilfrid Prévost,
de Saint-Jérôme. Une autre fille du docteur Labrie, Henriette,
épousa elle aussi un autre Prévost, Melchior, qui était
notaire, à Saint-Jérôme lui aussi. Melchior Prévost
était le père du docteur Wilfrid Prévost. Ainsi
la fille de Zéphyrine Labrie-Desrochers avait sa tante Henriette
comme belle-mère! Comprenne qui pourra. De la même façon,
Henriette Labrie-Prévost avait la fille de sa soeur comme bru
ou belle-fille.
Quant à Pierre-Auguste, le fils du docteur Jacques Labrie,
il se fit marchand à Saint-Jérôme. Et Léonidas,
le fils de Pierre-Auguste, devint pour sa part secrétaire de
la grande fabrique de papier Rolland. Il est décédé
en 1934 seulement. Si Léonidas Labrie a eu des enfants, cela
voudrait dire que les arrières petits-fils du beau-père
de Jean-Olivier Chénier pourraient être encore vivants.
Ici commence le travail des généalogistes…
En fouillant dans les registres d’État civil de la paroisse
de Saint-Eustache, on découvre que le couple Labrie eut 11
enfants… entre 1810 et 1825, en 15 ans, dont huit en 9 ans (Marie-ÉIoïse
est née et fut baptisée le 17 avril 1810. Marguerite-Henriette,
la huitième venue, est née le 7 mars 1819 et fut baptisée
le lendemain).
Le jeune Dr Labrie semblait très bien vu par la bourgeoisie
locale, comme l’indiquent clairement la qualité et la
variété des parrains et marraines retenus. Cette liste
puise uniquement dans les clans dominants: seigneurs, marchands, notaires,
bourgeois et même un curé… Globensky, Mackay, Laviolette,
De Bellefeuille, Dumont, Lemaire Saint-Germain, Berthelot, Gagnier,
Féré, Félix, Dumouchel…
Il y a toujours des Labrie en Côte-du-Sud. Qu’on me permette
de citer, en guise de conclusion, ces quelques lignes tirées
d’une petite brochure consacrée au Moulin de Beaumont,
par M. Arthur Labrie, lui-même grand artisan et maître-d’œuvre
de la restauration dudit moulin: «...Pierre
Naud dit Labrie était originaire de Saintes, en Saintonge,
France, fils de Jean Naud, marchand de Brie. Il s’agit alors
du premier ancêtre, en ligne directe, de la famille Labrie dont
je suis de la huitième génération. C’est
Jacques Labrie, de la quatrième génération, qui
déménagea à Saint-Charles. Il était le
père du fameux docteur Jacques Labrie, historien et député
des Deux-Montagnes».
Dans Bellechasse, la toponymie a conservé fidèlement
la mémoire de ces pionniers : on y trouve un hameau, une anse
et un ruisseau perpétuant ce nom prestigieux toujours porteur
d’histoire et de fierté.