
Wolfred Nelson à l'Assemblée
des Six-Comtés par Henri Julien
La crise politique qui a si profondément
marqué le Bas-Canada, des confins des cantons du Nord jusqu’aux
«lignes américaines», est avant tout un sursaut
de fierté et de respect de la part d’une importante fraction
de la population du Bas-Canada qui était incapable d’accepter
que ses droits les plus précieux soient bafoués par
un gouvernement dont les membres étaient plus sensibles à
leurs propres intérêts et à ceux d’une minorité
privilégiée qu’à ceux du peuple canadien
tout entier.
Le soulèvement de 1837-1838 est en vérité une
réaction de masse contre une grave crise sociale et économique
où déjà à cette époque se mêlaient
inflation, chômage, épidémies, sans parler des
mauvaises récoltes de blé qui constituait la principale
source de revenus de la population.
Pour tenter de s’en sortir, le parti de Papineau –qu’on
l’appelle le Parti canadien ou le Parti patriote– suggéra
un certain nombre de réformes. Ce furent les 92 résolutions
de 1834. Le parlement de Londres les rejeta en bloc et imposa plutôt,
au printemps de 1837, ses «10 résolutions», connues
comme les tristement célèbres résolutions Russell.
Londres jetait ainsi de l’huile sur le feu en contredisant les
revendications de Patriotes et en autorisant le gouverneur à
dépenser tout ce qu’il voulait sans consulter les élus
du peuple.
Déçus et furieux devant pareille injustice, les Patriotes
organisèrent des assemblées populaires à travers
les villes et les villages du Bas-Canada afin de chercher les moyens
de se débarrasser ou tout au moins de diminuer les effets d’un
régime aussi arbitraire. Dans les campagnes de Deux-Montagnes,
la hargne et la mauvaise foi des seigneurs et de quelques grandes
familles qui imposaient leurs volontés à une population
tenue en laisse tant par les curés que par les autorités
civiles et militaires allaient provoquer, en 1837, des affrontements
inévitables, mais qui se préparaient en réalité
depuis une dizaine d’années, surtout depuis les élections
de 1827 alors que le seigneur Dumont, mauvais perdant, avait cité
en justice tous ceux qui avaient travaillé contre lui, c’est-à-dire
tous les futurs chefs de l’insurrection.
Mais il n’y eut pas que dans Deux-Montagnes que les hommes de
Colborne le sanguinaire, surnommé «le vieux brûlot»
et aussi connu comme «le boucher», répandirent
la terreur, le feu et la mort. Sans que les Patriotes n’aient
attaqué personne ou qu’ils n’aient causé
des dommages irréparables aux biens d’autrui, le représentant
de la reine Victoria et ses officiers se déchaînèrent
aussi contre deux villages de la vallée du Richelieu et quelques
autres paroisses du sud de Montréal.
L’assemblée de Saint-Charles et
l’arbre de la Liberté
Le 23 octobre 1837, un mois avant l’affrontement
de Saint-Charles, une foule nombreuses était venue dans ce
même village de tous les coins de la région de Montréal
et dans un grand élan de patriotisme et de solidarité,
c’est par milliers que villageois et habitants affirmèrent
à voix bien haute que le peuple avait le droit d’abolir
un gouvernement devenu oppressif. Conscient d’avoir amené
ses troupes à un point de non-retour, Papineau prit panique
et lança un appel au calme et à la modération.
Il était trop tard. Wolfred Nelson réplique au chef
et conseille à la foule de «fondre
ses plats et ses cuillers d’étain pour en faire des balles».

Ils étaient venus de six comtés… de Richelieu
et de Saint-Hyacinthe, de Rouville et de l’Acadie, de Chambly
et de Verchères. En présence de Papineau, sous la présidence
de Wolfred Nelson, les participants, réunis en une Confédération
de six-comtés, adoptèrent une adresse à l’intention
du Peuple du Canada où l’on s’engageait au nom
de chacun «à ne jamais
arrêter nos efforts patriotiques… afin de procurer à
notre commune patrie un système de gouvernement bon, peu dispendieux
et responsable».
Dans le compte rendu qu’il fit de cette
assemblée, le journal La Minerve écrivait... «Un
grand nombre de drapeaux et de bannières flottaient dans l’air,
couverts d’inscriptions et de devises plus ou moins patriotiques.
Une superbe colonne surmontée du “bonnet de la liberté”
avait été érigée en l’honneur de
Papineau». Cette colonne dont
on parle était en réalité inspirée de
l’arbre de la liberté de la Révolution française
encore présente dans toutes les mémoires. Cet arbre
de la liberté symbolisait en quelque sorte l’opposition
à l’ordre en place et constituait surtout le miroir reflétant
les espérances du peuple pour un pays meilleur. Plusieurs jeunes
se présentèrent au pied de cet arbre et jurèrent
solennellement d’être fidèles à leur pays,
de vaincre ou de mourir.
Dès le lendemain, 24 octobre, la réplique vint de Mgr
Lartigue, pourtant le cousin de Papineau. L’évêque
de Montréal lançait son fameux mandement par lequel
il ordonnait aux curés des paroisses rebelles de ne pas inhumer
en terre sainte ceux qui mourraient les armes à la main sans
s’être repentis. Il n’était pas permis, selon
le saint homme, d’entrer en révolte contre un gouvernement
sous lequel il faisait si bon vivre.
Le Grand Aigle Robert Nelson et les Frères
chasseurs
Robert Nelson, le frère de Wolfred –le
chef patriote de Saint-Denis– avait fui aux États-Unis
dès les tout premiers jours de la rébellion de 1837.
De son refuge au Vermont il imagina un plan de reconquête du
Bas-Canada. Il franchit la frontière américaine pour
passer en terre canadienne en février 1838 afin d’y faire
une déclaration solennelle d’indépendance. Du
fond de son exil, Nelson tenta d’organiser un groupement armé
secret voué à venger les échecs de l’année
précédente. C’est ainsi que prendront naissance
les FRÈRES CHASSEURS, réplique quasi-identique de la
société américaine Hunter’s
Lodges.
Hautement hiérarchisée, cette organisation secrète
avait à sa tête un commandant que l’on désignait
comme le Grand Aigle. Puis venaient en cascades les officiers mineurs:
les aigles avaient la responsabilité de compagnies, commandées
par des capitaines appelés castors qui eux-mêmes chapeautaient
cinq raquettes, c’est-à-dire de simples caporaux, lesquels
enfin assuraient la surveillance des simples chasseurs, au bas de
l’échelle. En dépit de cette structure, les patriotes
de 1838 échoueront lamentablement dans leur projet de reconquête,
surtout en novembre 1838 à Odelltown.
Les frères chasseurs devaient prêter serment et ils étaient
soumis à une cérémonie sommaire d’initiation.
Les yeux bandés, les aspirants étaient introduits dans
un local choisi à cet effet par groupes de quatre, la nuit
de préférence, l’obscurité ajoutant au
mystère. Jurant de ne jamais dévoiler à qui que
ce soit rien de tout ce qu’ils allaient apprendre ou de ce qui
leur serait révélé, ils consentaient, dit-on,
à voir leurs propriétés brûlées
et surtout à avoir le cou tranché en cas de bris de
parole.
La fuite de Boucher-Belleville
Plusieurs de ceux qui ont participé
activement aux combats de 1837 et de 1838 ont cru de leur devoir d’apporter
leur témoignage et de contribuer à une meilleure connaissance
de notre histoire. Nous tirerons du témoignage de l’un
de ces hommes –le patriote Jean-Philippe Boucher-Belleville–
qui était instituteur à Saint-Charles-sur-Richelieu,
quelques moments de cette belle histoire. Écoutons-le…
«Le 23 octobre eut lieu à
St-Charles une assemblée générale… Presque
toutes les parties du district de Montréal y étaient
représentées… Le poteau de la liberté y
fut solennellement planté et inauguré, et plusieurs
des principaux citoyens jurèrent dessus de défendre
les libertés de leur pays jusqu’à la dernière
goutte de leur sang.
«Il nous manquait à Saint-Charles plusieurs choses pour
faire la guerre: de l’argent, des vivres, de l’organisation
et des armes, toutes choses, comme l’on voit, assez essentielles.
On pouvait se procurer du boeuf et du lard, mais peu de pain.
«Après environ deux heures d’un feu bien soutenu
de part et d’autres, les troupes escaladèrent les fortifications
et vinrent à la baïonnette. Nous n’avions aucune
espèce d’armes pour combattre de près. Les troupes
ne s’en tinrent pas au massacre des blessés et de ceux
qui se rendirent, ils incendièrent encore un grand nombre de
propriétés ou les pillèrent.
«Nous essayâmes d’organiser de nouvelles forces
mais ce fut inutilement et nous résolûmes, ne pensant
pas qu’il nous fût possible de rejoindre l’armée
du Nord, d’aller mettre nos vies en sûreté sur
la terre libre des États-Unis. Il me serait impossible de peindre
la douleur où nous nous trouvions de quitter ainsi nos familles
peut-être pour toujours...
«Nous partîmes de Saint-Denis
le 1er décembre, à la chute du jour... La crainte des
arrestations a forcé plusieurs centaines d’amis du pays
à s’expatrier ou à s’aller cacher dans les
forêts; un bon nombre n’a pu échapper aux limiers
du pouvoir, la misère que quelques-uns enduraient était
telle qu’ils ont mieux aimé venir se constituer prisonniers
que de vivre dans les bois… En nous blottissant dans les bois,
nous pouvions attendre le jour et alors diriger notre marche vers
les États-Unis»…
L’arrestation de Boucher-Belleville à
l’île-aux-Noix
La marche vers les États-Unis, commencée
à Saint-Denis le 1er décembre avec six compagnons, et
qui devait leur permettre d’échapper aux troupes anglaises
ne sera qu’un espoir de courte durée. Boucher-Belleville
et ses amis seront débusqués et arrêtés.
Alors qu’ils étaient à une demi-lieue de la frontière
seulement, au lieu de poursuivre leur route, ils décidèrent
d’effectuer une courte halte afin de trouver un endroit pour
prendre quelques heures de repos avant de remonter sur le chemin de
l’exil. Ce fut une regrettable erreur. Il nous raconte lui-même
son arrestation…
Portrait de Jean-Philippe Boucher-Belleville
par Jean-Joseph Girouard |
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«Nous
arrivâmes à Bedford sur les 7 heures du matin. Avec un
peu de connaissance du pays ou plutôt avec un peu plus de désir
de nous sauver que nous n’avions alors, nous aurions pu éviter
ce village, où il y avait une garde; mais nous étions
dans cet état d’abattement où vivre et mourir
sont rangés parmi les choses indifférentes. Nous nous
reposions sans soucis, dans une maison habitée par un Canadien,
lorsqu’une troupe de 30 à 40 hommes vint nous prendre.
Nous les suivîmes… Il faisait nuit lorsque nous descendîmes
à l’Île-aux-Noix. Là nous fûmes reçus
au corps de garde par un monstre à forme humaine qu’on
avait revêtu d’un habit militaire… On nous poussa
chacun dans un cachot pour passer la nuit, sans nous donner ni lits
ni couvertures, quoiqu’il fit extrêmement froid…
Il est facile d’imaginer ce que nous eûmes à souffrir…
Nous restâmes quatre jours à l’Île-aux-Noix.
«Puis ce fut la marche forcée vers Saint-Jean à
pied d’abord, par chemin de fer ensuite jusqu’à
Laprairie pour y prendre le steamboat pour Montréal où
nous attendait un grand rassemblement de populace en furie. Conduits
en premier lieu à la Vieille Prison, c’est ensuite à
la Prison Neuve [au Pied du Courant] que se termina notre voyage.
Vêtus de lambeaux, les fers aux mains, nous marchions quand
même la tête haute parce que nous avions combattu pour
briser les fers qui pesaient sur notre pays».
L’angoisse avant le procès
Trois mois plus tard, à la fin de mars
1838, Boucher-Belleville est encore en prison sans savoir le sort
qui l’attend. Il en profite pour tenir son Journal.
Comble de l’ironie, le shérif qui le fit enchaîner,
François-Roch de Saint-Ours, était un de ses anciens
compagnons de collège. C’est au tout début de
décembre 1837 que les tribunaux commencèrent à
siéger. Le crime dont ils étaient accusés était
celui de haute trahison.
«Il serait trop long de détailler
tout ce que nous avons eu à souffrir»,
raconte le patriote lui-même. «Trois
cents prisonniers furent victimes de la conduite hargneuse et mesquine
des gardiens et des autorités. Ce qui était encore plus
terrible, c’est que la plupart de ceux qui allaient être
libérés savaient qu’ils allaient sortir de prison
avec une santé plus ou moins délabrée et qu’ils
auraient à recommencer une vie nouvelle car ils avaient la
certitude qu’ils trouveraient leurs propriétés
incendiées ou pillées».
***
Avant de terminer la rédaction de ses
notes, Boucher-Belleville ajoute un détail fort révélateur.
Il écrit: «Je ne puis m’empêcher
de signaler la conduite de quelques journaux et surtout celle du Herald
qui, depuis notre arrestation, n’ont cessé d’exciter
contre nous la haine de leurs partisans, déjà assez
naturellement sanguinaires. Le Herald n’a pas eu honte de demander
ouvertement notre mort, de presser les autorités à faire
nos procès, disant qu’il n’était pas besoin
de nous engraisser tout l’hiver pour l’échafaud».
Par contre, les journaux sympathiques aux Patriotes étaient
saisis ou incendiés et les éditeurs emprisonnés.
Parmi les journaux de langue française, l’Ami
du Peuple, propriété des
Sulpiciens et dirigé par le chef de police de Montéal,
Pierre-Édouard Leclère, était l’un des
plus agressifs et des plus violents à l’endroit des Patriotes.
8 février 1838: déclaration d’Indépendance
Robert Nelson a trouvé refuge au Vermont au début de
l’insurrection de 1837. Devenu patriote aussi radical qu’intransigeant,
il rêve de revenir en Canada pour y venger les défaites
précédentes et prépare l’invasion du Bas-Canada
en imaginant que les frères chasseurs sauront relever ce grand
défi. Mais avant d’envahir le pays avec ses hommes, Nelson
fait une brève incursion au Bas-Canada et c’est à
Noyan, à la frontière canado-américaine qu’il
proclame l’Indépendance du Bas-Canada dont il se déclare
le président.
Précédée d’un long préambule qui
reprend la plupart des griefs contre le gouvernement britannique et
qui déplore aussi les attaques injustifiées et démesurées
de l’armée contre des citoyens innocents et dont les
incursions dans les campagnes ont laissé des traces de sang,
la proclamation de l’indépendance de la République
du Bas-Canada s’appuie sur la divine Providence qui permet de
renverser le gouvernement qui a violé les droits les plus fondamentaux
du peuple. La gouvernement de la nouvelle république devait
assurer la tranquillité domestique, le bien général
et garantir les avantages de la liberté religieuse et civile.
La nouvelle constitution proclame donc… que les langues française
et anglaise seront en usage dans les affaires publiques; que le peuple
du Bas-Canada sera libre de toute allégeance envers la Grande-Bretagne;
que sous le gouvernement du Bas-Canada tous les individus jouiront
des mêmes droits; que les dettes des personnes qui lutteront
pour l’émancipation seront effacées; que toutes
les élections se feront au scrutin secret; que toute union
entre l’Église et l’État sera dissoute;
que la tenure féodale ou seigneuriale des terres sera abolie
et que les dîmes seront supprimées...
Les incidents de novembre 1838
Suite à la déclaration d’indépendance
proclamée le 28 février 1838, Robert Nelson et son ami
le docteur Côté, avec les frères chasseurs, préparèrent
l’invasion du Canada. Réfugiés dans les États
américains, en bordure de la frontière canadienne, ces
deux stratèges avaient une ambition peut-être légitime
mais certainement démesurée. De ce côté-ci
de la frontière, le mouvement clandestin des frères
chasseurs (regroupés surtout à Beauharnois, Sainte-Martine
et Saint-Mathias) se prépare dans l’improvisation la
plus totale. Le 5 novembre, les patriotes de Beauharnois ont beau
s’emparer d’un bateau à vapeur sur le lac Saint-Louis
et occuper le manoir seigneurial, leur action ne porte aucun fruit.
Au contraire, c’est dans le moulin seigneurial même que
quelques jours plus tard, bon nombre de patriotes seront gardés
prisonniers.
Deux jours plus tard, environ 600 frères chasseurs, sous les
ordres du Dr Côté sont mis en déroute par les
volontaires de Lacolle. Défaits mais non découragés,
les patriotes, regroupés sous l’enseigne des frères
chasseurs, décident, le 9 novembre, d’attaquer les volontaires
retranchés à Odelltown. Au bout de quelques heures,
faute de munitions et de combattants, c’est encore une fois
la débandade. Les imprudents et malheureux patriotes qui avaient
souhaité le soutien des américains dans leur lutte contre
les britanniques furent déçus. Les partisans américains,
qui n’avaient aucune raison d’aimer les britanniques,
se plièrent aux directives du président Van Buren et
observèrent une stricte neutralité. Devant cet échec,
Nelson, le grand aigle et le chef de guerre, prend la fuite et passe
aux États-Unis où il mourra en 1873.
La deuxième et dernière tentative de rébellion
était terminée: elle avait duré une semaine,
et elle avait bel et bien échoué. Allait maintenant
commencer l’ère des arrestations, de l’emprisonnement,
des procès et des pendaisons.
Le temps de la vengeance
Deux insurrections en 12 mois, c’était
trop pour John Colborne qui en plus d’être en charge du
commandement militaire du Bas-Canada en était devenu aussi
l’administrateur. Tous les pouvoirs étaient concentrés
dans ses mains. Arrivait maintenant le temps de la répression
et de la vengeance. Les militaires donnent libre cours à leurs
instincts et Colborne commence par décréter la loi martiale
le 4 novembre 1838. La plupart des patriotes qui avaient été
faits prisonniers après les événements survenus
dans la vallée du Richelieu et dans Deux-Montagnes à
l’automne de 1837 avaient été libérés
ou amnistiés. Mais le soulèvement de 1838 allait être
sanctionné beaucoup plus sévèrement. Plus de
750 patriotes furent jetés en prison, la plupart sous le simple
soupçon de haute trahison.
Pendant que les prisons se remplissent, des volontaires anglophones
qui se donnaient le titre de «loyaux» parcouraient les
campagnes et incendiaient les villages et les fermes des patriotes
qui avaient maintenant droit au nom de «rebelles». Dans
le Montreal Herald,
un journaliste odieux et sadique du nom de Adam Thom déverse
son fiel sur tout ce qui parle français… Il écrit,
en parlant des patriotes… «L’histoire
du passé prouve que rien moins que leur disparition de la surface
de la terre et la réduction en poussière de leurs habitations,
ne préviendra de nouvelles rébellions au sud du Saint-Laurent».
À Saint-Eustache, Maximilien Globensky demande la saisie de
tous les biens des patriotes et autres sympathisants rebelles.
Les dernières tentatives de secouer le joug colonial ayant
échoué, patriotes et rebelles allaient maintenant être
confrontés à une justice à sens unique, qui prendra
aux yeux de tous l’allure d’une tragédie où
les règlements de comptes l’emporteront sur tout sentiment
d’humanité et de compassion.
La potence et l’exil
Le 27 mars 1838, John Colborne, celui qui a
anéanti Saint-Eustache et incendié Saint-Benoît,
décide de suspendre la constitution de 1791 et se donne les
pleins pouvoirs. Le sort des hommes et des femmes du Bas-Canada est
maintenant dans les mains de ce personnage cruel et sans âme.
Les prisons débordent et il faut faire de la place. Le parlement
britannique veut trouver une solution au problème canadien.
Il envoie Lord Durham faire enquête.
Celui qui quelques années plus tard recommandera d’assimiler
les Canadiens français et d’en faire une fois pour toutes
une minorité, tente de s’attirer la sympathie des habitants.
Il profite de l’anniversaire du couronnement de la reine Victoria
et le 28 juin il amnistie la presque totalité des détenus
sauf huit qui seront exilés aux Bermudes. Le bateau qui les
mène de Montréal à Québec se nomme le
Canada.
C’est le Vestal qui les emmènera aux Bermudes.
L’ordonnance par laquelle Durham avait décrété
l’exil de huit patriotes fut désavouée par le
parlement de Londres dès le mois d’août suivant.
Ce n’est qu’à la fin d’octobre que les patriotes
des Bermudes apprennent qu’ils peuvent quitter le lieu de leur
détention. Àu moment où la goélette qui
les ramenait dans leur pays leva l’ancre, le docteur Masson,
l’un des huit, entonna avec un brin de mélancolie cette
douce chanson canadienne…
«Lève ton pied, légère bergère,
lève ton pied légèrement»
Ils débarqueront dans le port américain
de Hampton Roads le 8 novembre mais les nouveaux troubles qui venaient
d’éclater au Bas-Canada retardèrent leur retour.
C’est à la suite de cette seconde rébellion que
d’autre patriotes connaîtront l’exil et la potence
après avoir subi des procès aussi injustes que mémorables.
Les douze pendus
La loi martiale ayant été proclamée le 4 novembre,
commença alors le temps des arrestations, des accusations de
haute trahison, des procès et des pendaisons. Le 17 novembre,
on annonce la création d’une cour martiale sous la présidence
du général John Clitherow, assisté de 14 militaires,
tous anglophones. Les chroniqueurs de l’époque rapportent
«que quelques-uns d’entre
eux s’amusaient, durant les séances, à dessiner
des bonhommes pendus à des gibets…»
Et les accusés n’auront pas le droit d’être
représentés par des avocats, mais deux avocats anglophones
pourront quand même leur servir de conseillers. Les avocats
de langue française sont exclus, parce que «des
rebelles ne peuvent défendre des rebelles».
En date du 19 novembre, Colborne annonce qu’il y a près
de 800 prisonniers. De ce nombre, 99 seront condamnés à
mort mais il n’y aura, finalement, que 12 exécutions,
la sentence de la majorité des condamnés à mort
ayant été commuée. Des 58 déportés
en Australie, la plupart venaient de Napierville, de Saint-Clément,
de Sainte-Martine et de Châteauguay.

Les procès se déroulèrent rapidement. Le 21 décembre,
furent pendus le notaire Joseph Cardinal et un étudiant en
droit, Joseph Duquette. Cinq autres patriotes montèrent sur
l’échafaud le 18 janvier 1839: le notaire Decoigne, et
quatre cultivateurs: Jean-Marie Robert, François-Xavier Hamelin
et les deux frères Sanguinet. Vint enfin le fatidique 15 février
ou cinq autres patriotes passèrent de vie à trépas:
François Nicolas, instituteur, Amable Daunais, cultivateur,
Pierre-Rémi Narbonne, peintre et huissier, un jeune Français
du nom de Charles Hindelang et enfin, le plus célèbre,
qu’on avait vu en compagnie de Chénier à Saint-Eustache,
l’avocat François-Marie-Thomas Chevalier de Lorimier,
âgé de 36 ans.
* * *
Arriverait bientôt le rapport Durham, suivi de l’Acte
d’Union et de toutes ses conséquences pour les Canadiens
français…

La nouvelle prison de Au pied-du-Courant
(ANQ)