| QUELQUES ASPECTS INCONNUS D'UN GRAND
HOMME |
Joseph-Adolphe Chapleau
Par GILLES
BOILEAU
Né à Sainte-Thérèse-de-Blainville
le 9 novembre 1840, Joseph-Adolphe Chapleau était le
fils de Pierre Chapleau, maçon, et de Zoé Sigouin.
Comme bien d’autres jeunes de son temps, J.-A. commença
ses études au collège Masson, à Terrebonne,
pour les poursuivre au séminaire de Sainte-Hyacinthe
avant d’amorcer ses études de droit à
Montréal auprès des avocats Ouimet, Morin et
Marchand. Gédéon Ouimet, l’un de ses maîtres,
fut premier ministre du Québec en 1873 et 1874. Chapleau,
son élève et son disciple, a donc occupé
le même poste quelques années plus tard.
En 1867, à 26 ans, il fut élu représentant
de la circonscription de Terrebonne à l’Assemblée
législative de la province de Québec. Il sera
député (conservateur) de ce comté durant
15 ans, jusqu’au 29 juillet 1882. Sur la scène
provinciale, J.A. connut huit élections. Il en sortit
toujours vainqueur, dont six fois sans opposition. Comme bien
d’autres l’ont fait au cours de leur carrière,
Chapleau un jour décida de passer du provincial au
fédéral.
Mais il demeura dans Terrebonne dont il fut élu représentant
aux Communes lors de l’élection partielle du
16 août 1882. Il fut secrétaire d’État
dans le cabinet Macdonald de 1882 à 1891. Sur la scène
fédérale, il remporta les trois élections
auxquelles il participa. Il ne connut jamais la défaite,
tant au provincial qu’au fédéral. Il résigna
son mandat le 5 décembre 1892 pour accepter le poste
de lieutenant-gouverneur de la province de Québec.
Il resta en fonction jusqu’au 20 janvier 1898 et mourut
quelques mois plus tard, le 13 juin, à l’âge
de 57 ans.
Parallèlement à sa carrière politique,
il mena une carrière de professeur de droit. De 1878
jusqu’à sa mort, il fut professeur de droit criminel
d’abord puis de droit international à l’université
Laval de Montréal. En 1874, à Winnipeg, il avait
pris la défense du Métis Ambroise Lépine.
Par contre, en 1885, au moment du procès de Louis Riel
et de sa pendaison, il demeura étrangement silencieux,
faisant passer, selon certains, ses intérêts
personnels et ceux de son parti avant la volonté populaire
du peuple du Québec. Il avait alors suivi béatement
John-A. Macdonald.
Chapleau avait le cœur qui balançait
Parmi tous les grands personnages qui ont marqué l’histoire
politique de la province de Québec, Joseph-Adolphe
Chapleau occupe assurément une place de choix mais
l’homme n’a jamais fait l’unanimité.
Plusieurs des gestes qu’il a posés tout au long
de sa carrière demeureront à jamais entourés
d’un voile de doute et de suspicion. De nombreux témoignages
en font foi.
Pour mieux connaître cet homme, nous aurons recours
à de brèves notes biographiques mais surtout
à quelques commentaires sur sa vie et son œuvre.
Ces paragraphes sont tirés du Rapport
de l’archiviste de la province de Québec pour
l’année 1959-1960,
et portent la signature de l’historien Fernand Ouellet.
En réalité, ces commentaires accompagnent une
étude sommaire de la correspondance échangée
entre Chapleau et sir Hector-Louis Langevin qui fut longtemps
ministre à Ottawa, dans le cabinet Macdonald.
«Chapleau était
le fils d’un tailleur de pierre. Il put faire ses études
grâce à M. Masson, le seigneur de Terrebonne.
Après avoir terminé ses études de droit,
il se consacra à la pratique juridique; mais il était
davantage tenté par la politique. Ses dons oratoires,
son esprit combatif, sa souplesse et une forte dose de réalisme
parfois teintée de cynisme, révélaient
une personnalité apte à fasciner et à
dominer les hommes. Chapleau s’était senti attiré
par les traditions du parti libéral-conservateur dirigé
par Cartier et Macdonald.
«Son activité s’exerçait non seulement
sur le plan provincial mais aussi sur le plan fédéral.
S’il aspirait à dominer la politique provinciale,
il n’en cherchait pas moins à servir activement
les objectifs poursuivis par les conservateurs fédéraux.
Chapleau était convaincu des intérêts
du Canada sur ceux de la province de Québec en matière
économique. Il croyait à la centralisation dans
la mesure où l’intérêt du pays l’exigeait.
En somme, la politique provinciale devait s’articuler
sur une politique canadienne. Selon lui, l’attitude
des provinces ne pouvait se fonder sur des principes intangibles,
mais plutôt sur la collaboration et le compromis…»
Ouellet parle de la «souplesse» de Chapleau et
de son «cynisme». C’est un euphémisme.
Il est vrai que la souplesse est une disposition de l’esprit
qui permet de virer avec le vent…
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Joseph-Chapleau à 26 ans
(ANC) |
La correspondance
échangée par Chapleau avec Langevin permet de
mieux connaître le personnage et de découvrir ses
ambitions. Dans une lettre du 8 avril 1871, Chapleau écrivait
à Langevin afin de se présenter comme étant
celui qui avait été le premier à refouler
la phalange anti-confédérée constituée
de MM. Laurent-Olivier David, Jean-Joseph Girouard et même
du curé Labelle. Pour cette noble action, il méritait
bien une récompense! |
Le 25 avril 1872, Chapleau écrit encore une fois à
Langevin pour se plaindre que sa participation comme actionnaire
et administrateur de quelques compagnies de chemins de fer n’a
pu encore lui procurer «des rentes». Il ajoute même…
«Espérons que cela
changera et que les lisses de bois se changeront en liasses
d’argent. Mais en attendant, il faut bien se résigner
à faire comme les pauvres gens, demander aux puissants
leur protection».
Chapleau cherche «une
bonne job» pour son vieux père
Dans une lettre du 25 avril 1872, Chapleau s’adresse
à son collègue et ministre l’honorable
Hector Langevin, à Ottawa. Il intercède auprès
de Langevin pour son vieux père...
«Mon vieux père m’informe
que les travaux du Canal Chambly touchent à leur fin.
Comme la perspective d’une campagne électorale
l’été prochain n’est pas exactement
une garantie de profits considérables pour mon bureau,
je suis obligé de voir à ce que le plus vieux
des deux chefs de la famille pourvoie à son entretien
pendant cette période de sécheresse.
«Si la surveillance de mon père n’a pas
été une entrave aux travaux qu’il a conduits,
n’y aurait-il pas moyen de continuer encore pour quelques
mois un emploi semblable à celui qu’il occupe
en ce moment. Je suis fâché d’être
contraint de vous troubler pour ces misères, mais que
voulez-vous? Depuis le chemin des Piles jusqu’à
celui de la colonisation du nord de Montréal, la politique
des chemins de fer n’a pu encore me faire des rentes.
Espérons que cela changera et que les lisses de bois
se changeront en liasses d’argent. Mais en attendant
il faut se résigner à faire comme les pauvres
gens, demander aux puissants leur protection…»
La lettre de Chapleau fut bien reçue et sa requête
exaucée. Vive le patronage et les bons amis surtout
quand il sont puissants! Le vieux père de Joseph-Adolphe
fut donc nommé surveillant des travaux du pénitencier
de Saint-Vincent-de-Paul. Cela ne dura pas car dès
l’année suivante, le 19 juin 1873, Chapleau écrivait
de nouveau au «bon» M. Hector Langevin, ministre
fédéral…
«Mon vieux père qui conduit
les travaux en ce moment à St-Vincent-de-Paul m’informe
que les ouvrages vont bientôt cesser, et qu’il
sera déchargé de son emploi sous peu. Je regretterais
vivement que cela arrivat ainsi, car sur l’assurance
que les travaux dureraient encore un an ou deux au moins,
j’avais tout préparé pour établir
mes parents à St-Vincent-de-Paul même. M. Prieur,
que j’ai vu l’autre jour me disait que mon père
pourrait continuer à être employé comme
chef d’atelier et gardien des prisonniers, mais son
salaire serait réduit à 700$ par année.
Il reçoit aujourd’hui sur la recommandation de
l’architecte un salaire de 3,50$ par jour.
«Outre que cette position de gardien me plairait à
moitié pour mon père, il lui serait impossible
de se contenter d’un salaire aussi modique quant il
peut tous les jours aller recevoir 5$ par jour aux États-Unis,
où toutefois je m’efforce de l’empêcher
d’aller. N’y aurait-il pas moyen de lui conserver
sa position de conducteur des travaux tout en donnant spécialement
son attention à l’apprentissage des détenus
pour la taille et la pose de la pierre? Les travaux ne peuvent
manquer de se prolonger beaucoup et sa situation se trouverait
ainsi assurée…»
Toute la correspondance adressée par Chapleau à
son ami, ministre et protecteur Langevin regorge de lettres
semblables qui contiennent de très nombreuses demandes
de faveurs spéciales soit pour lui-même, soit
pour ses parents et ses amis les plus intimes, c’est-à-dire
ceux susceptibles de lui rendre de précieux services…
au moment des élections surtout.
Chapleau pensait à lui et à
ses amis
En 1882, Chapleau abandonna la politique provinciale pour
passer au niveau fédéral et devenir secrétaire
d’État. À ce poste, il était difficile
pour lui de se lancer dans le patronage sur une grande échelle,
ce qui était plus facile pour son collègue Hector
Langevin qui lui dirigeait le département des Travaux
publics. Les relations entre Chapleau et Langevin furent souvent
difficiles et délicates. Ce qui n’empêcha
pas Chapleau d’intervenir auprès dudit Langevin
afin d’en obtenir des faveurs, pour lui-même,
ses parents et ses amis, comme en témoignent les nombreux
extraits de la correspondance échangée entre
ces deux éminents conservateurs.
Contrairement à ce que l’on pourrait croire,
Langevin était l’un des plus grands rivaux de
Chapleau sur la scène fédérale, et au
sein même de son propre parti. Hector Langevin fut longtemps
ministe des Travaux publics dans le cabinet Macdonald et c’est
devant lui que Chapleau devait faire des courbettes pour obtenir
des faveurs. C’est Langevin qui était le véritable
chef du groupe des conservateurs canadiens-français
à la Chambre des Communes. Et Chapleau aurait bien
aimé lui aussi jouer un rôle de premier plan
aussi prestigieux.
Chapleau sollicita à maintes reprises et avec insistance
l’intervention de Langevin en faveur d’amis et
de connaissances, comme en fait foi, encore une fois, cette
requête de juillet 1885…
Le premier paragraphe concerne le cas d’un jeune homme
qui à perdu ses biens lors du soulèvement de
Louis Riel et des Métis à Batoche en mai 1885.
Elle dit ceci… «Un
jeune Chaboillez-McKenzie (beau-frère de notre ami
Masson) a eu tout son petit patrimoine, à Battleford,
dévasté pendant l’insurrection. C’est
fâcheux, car il était venu ici pour prendre femme
pour aller s’y fixer définitivement sur sa propriété
du Nord-Ouest. Il a été employé comme
assistant instructeur des Sauvages. Il y a quelques années,
il avait quitté cet emploi pour travailler à
son compte. C’est un bon cultivateur et un excellent
jeune homme. Les deux langues lui sont familières;
y aurait-il possibilité de lui trouver de l’emploi?»
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Le curé Antoine Labelle
(ANC)
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Un des paragraphes suivants touche encore la nomination d’une
connaissance comme instructeur des Sauvages dans l’Ouest…
«J’ai recommandé
à sir John un nommé Charles Daunais comme instructeur
des Sauvages dans le Nord-Ouest. M. Daunais est un de ces rares
cultivateurs qui possèdent une éducation soignée
avec un grand jugement. Ce sera dans l’avenir un de nos
hommes utiles dans cette région».
Chapleau pensa aussi très assidûment à son
frère Pierre… «Je
m’en rapporte à vous –écrivait
toujours Chapleau– pour
lui faire payer son travail durant cette session. Il a vraiment
plus travaillé que les trois quarts des sessionnels et
même des employés permanents de la Chambre. Il
n’a absolument aucune ressource et ce serait de la cruauté
en même temps qu’une injustice que de ne pas lui
faire toucher le traitement auquel il a droit».
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Une lettre datée du 14 janvier
1888 montre que Chapleau savait aussi avoir des pensées
particulières pour ses amis de Saint-Jérôme…
«Je vous ai demandé
hier si le Gouvernement, dans le cas de la construction de bâtisses
publiques comme celles qui se font à Saint-Jérôme,
emploie un inspecteur de travaux et un“clerck of works”,
ce dont M. Rodier, un de nos plus intelligents amis de Saint-Jérôme,
s’informait l’autre jour, et vous m’avez dit,
je crois, que vous n’employez qu’une seule personne.
Je vous recommande tout particulièrement M. Honoré
Matte, entrepreneur de Saint-Jérôme, comme surveillant
des travaux qui vont se faire en cette ville. C’est un
homme intelligent et d’un talent distingué dans
la construction...
«Vous aurez peut-être d’autres représentations
de Saint-Jérôme… Je regrette que notre ami
M. Godefroy Laviolette ait pris le parti de se mêler aux
luttes municipales de cet endroit, de concert avec la famille
Prévost et ait travaillé à faire perdre
l’élection de deux de nos meilleurs et plus fidèles
partisans. Il me semble qu’avec la position avantageuse
que lui a faite le gouvernement, M. Laviolette aurait dû
comprendre qu’il ne doit pas la pension qu’il reçoit
seulement au rapport du ministre de la Justice… On vous
recommandera peut-être M. Laviolette comme surveillant,
mais ne croyez-vous pas que cela donnerait lieu à des
récriminations? Je vous écris surtout à
la demande de M. J.- H. Leclaire, maire de Saint-Jérôme
et préfet du comté et dont le dévouement
au parti est incontesté».
L’obole de l’honorable
Chapleau au curé Labelle
Les témoignages d’appréciation reçus
par le curé Labelle dans la poursuite de son œuvre
de colonisation ne se comptent plus. L’histoire en a retenu
des centaines, tous plus significatifs et plus révélateurs
les uns que les autres. À titre d’exemple, voici
quelques passages d’une lettre adressée au «Roi
du Nord» par l’honorable Chapleau lui-même,
à l’époque où il était secrétaire
d’État, dans le cabinet fédéral.
Il s’agit d’une communication écrite de New-York
et datée du 17 mai 1883. Elle est tirée d’une
brochure intitulée «Au Nord»
et publiée à Saint-Jérôme en 1883,
sous les auspices des sociétés de colonisation
des diocèses de Montréal et d’Ottawa.
«Mon cher Monsieur le Curé…
Au milieu des préoccupations stériles d’une
société mondaine, au-dessus des clameurs discordantes
d’une politique d’égoïsme et de haine,
malgré les obstacles qui rebutent et l’apathie
qui décourage, vous continuez avec la foi d’un
apôtre, votre grande mission de la colonisation. Je viens
vous en féliciter. Il est vrai que les éloges
des hommes vous importent peu maintenant que l’Église
est venue confirmer votre œuvre et récompenser vos
efforts par une sainte et solennelle bénédiction.
«J’ai lu avec une profonde émotion le récit
de cette touchante cérémonie, gage éclatant
de l’inaltérable sollicitude de l’Église
envers la Patrie. Votre courage ne demandait pas un stimulant
nouveau, mais votre labeur méritait cette récompense.
De tels spectacles fortifient et consolent. Les voix qui encouragent,
les mains qui bénissent, font oublier les voix qui maudissent,
les mains qui déchirent. La satisfaction d’avoir
fait le bien n’est que le prélude du concert de
louanges et de bénédictions que le triomphe de
la vérité réserve à ceux qui, au
lieu de dénoncer, de décrier et détruire,
ont encouragé, travaillé, édifié.
«Les contradictions, les difficultés, les jalousies,
les haines, ne peuvent durer toujours. L’ouragan peut
rugir, les éléments déchaînés
peuvent bouleverser, noircir, déchirer l’atmosphère,
attendez, et bientôt l’azur calme et serein du ciel
apparaîtra par delà les nuages, sublime image de
l’éternité derrière le temps! Votre
œuvre restera et grandira avec elle. Votre grand coeur
a réuni les âmes, votre persévérance
a surmonté les obstacles, le succès est maintenant
asssuré.
«Je me rappelle que, dans les rares moments d’incertitude
ou l’incrédulité des uns, l’indifférence
des autres, venaient parfois vous jeter, vous me disiez, dans
votre modestie, que vous étiez résolu d’aller
vous ensevelir, ignoré, oublié, dans cette solitude
que votre zèle d’apôtre voulait peupler de
chrétiens, de citoyens; et voilà aujourd’hui
que les gouvernements eux-mêmes, que vous avez devancés
dans votre course, se mettent à votre suite dans la voie
lumineuse du progrès que vous leur avez montrée.
«Vous me pardonnerez de m’associer ainsi au succès
de votre cause, vous qui m’avez associé à
ses débuts, à ses difficultés, à
ses espérances. J’aurais voulu être présent
dimanche dernier, pour donner avec les autres, mon offrande
à votre société; je vous l’envoie
par la présente, avec mes voeux les plus ardents pour
le bonheur de vos colons; c’est une obole que j’ajoute
au denier du pauvre que je vous offrais au commencement de l’œuvre».
Chapleau parlait bien et écrivait bien. En même
temps qu’il louangeait le bon curé, il trouvait
le moyen de se vanter –deux fois même. Il rappelle
ainsi qu’il en est à sa deuxième contribution
à l’œuvre du missionnaire colonisateur et,
en outre, il ne se gêne pas pour s’attribuer une
partie «du succès de votre cause». Quelle
générosité! Quelle humilité! Après
avoir parlé de la sollicitude de l’Église
envers la Patrie, il pouvait bien se permettre d’évoquer
sa propre magnanimité à l’endroit du curé
Labelle, de son œuvre et de ses colons.
Les auteurs de cette modeste brochure avaient fait preuve d’une
grande habileté en reproduisant, dès les premières
pages, cette lettre de l’honorable Joseph-Adolphe Chapleau
qui, fils de la région, était à cette époque
député conservateur du comté de Terrebonne
à la Chambre des Communes et secrétaire d’État.
Mais il ne faudrait quand même pas oublier que Chapleau
était lui-même très intéressé
par le phénomène de la colonisation. Il fut en
effet, à un moment ou l’autre de sa vie publique,
directeur de la Laurentides Railway Co.
et de la Pontiac Railway Co. Plus
il y aurait de colons établis sur les territoires développés
par le curé Labelle, plus Chapleau en retirerait de bénéfices.
Doit-on ajouter que Chapleau avait même été
propriétaire d’un journal au nom plus qu’évocateur:
«Le Colonisateur».
Au cours de sa carrière provinciale, il fut aussi, commissaire
de l’Agriculture et des Travaux publics et commissaire
des Chemins de fer.
L’affaire Riel
La pendaison de Louis Riel en 1885 provoqua de grands remous
au Québec où l’indignation et l’émotion
contrastaient avec le vif sentiment de satisfaction –il
faut bien le dire– qu’éprouvèrent
les Orangistes et les conservateurs de l’Ontario à
la vue de la dépouille du héros de Batoche.
Une très grande partie de la population du Québec
demanda à Chapleau, l’un des trois représentants
du Québec au sein du cabinet de John-A. Macdonald, d’intervenir
afin de faire éviter la potence à Riel. Chapleau
demeura insensible et se camoufla derrière son chef,
son parti, son devoir envers sa Souveraine et, reconnaissons-le,
ses intérêts et ses ambitions politiques. Pour
nous en convaincre, il suffit de lire attentivement (surtout
entre les lignes) un extrait de la lettre qu’il adressait
à son collègue du cabinet, Hector Langevin, quelques
jours avant que le pauvre Riel ne monte à l’échafaud.
Ce document, dont il faut interpréter chaque mot, chaque
ligne et chaque phrase, respire la couardise et la trouille…
«Mon cher Sir Hector…
Vous avez eu la première averse, j’ai l’orage
complet. Je vous souhaite beau temps là où vous
êtes… Le mouvement ici me paraît plus dangereux
que s’il était bruyant. Les hommes qui crient des
menaces sont moins à craindre que ceux qui vous déclarent
froidement leur résolution de vous combattre.
«On m’informe en même temps, que, par cet
acte, le gouvernement a perdu la confiance des députés
que je suis censé représenter dans le cabinet.
C’est un vote de non-confiance et une demande de résignation
que l’on me signifie. J’ai bien le droit de dire
que Son Excellence a seul le droit de me demander ma démission
comme son conseiller…
«Il n’y a pas à braver l’effort de
ce courant puissant... Je vais laisser passer ce premier assaut
dont je vous donne le récit. J’en préviens
Sir John. C’est la réalisation de ce que je lui
ai prédit. Et puis, si le mouvement se continue, si ses
efforts s’accentuent davantage, je vous en ferai part,
j’avertirai Sir John et je ferai ensuite ce que l’honneur,
le devoir envers ma Souveraine et le respect d’un grand
sentiment populaire pourront me dicter».
Pour Chapleau, la pendaison de Riel est un «acte»
et l’indignation populaire au sein de la population est
un «mouvement».
Dans cette lettre à Langevin, Cha-pleau parle «d’honneur,
de devoir et de respect». Dans une autre lettre qu’il
serait trop long de reproduire ici, il insiste sur sa loyauté
en soulignant qu’il a fait beaucoup pour le «drapeau»
et qu’il n’a jamais pu «apprendre la règle
des fausses position en politique». C’est pourtant
ce même homme qui souhaitait que «les lisses du
chemin de fer se changent en liasses d’argent».
Dans le cadre de l’«affaire Riel», fut tenue
à Montréal, le 22 novembre 1885, au cœur
de l’automne, une grande assemblée de sympathie
à la mémoire du chef Métis. Plusieurs dizaines
de milliers de personnes s’étaient réunies
sur le Champ de Mars pour y entendre, entre autres, Wilfrid
Laurier et Honoré Mercier qui plus tard deviendront respectivement
premier ministre du Canada et de la province de Québec.
Après avoir vibré aux paroles de Laurier déclarant
avec émotion «Si
j’avais été sur les bords de la Saskatchewan,
j’aurais moi aussi épaulé mon fusil»,
la foule écouta Mercier dans le plus respectueux des
silences. Voici quelques brefs passages de l’allocution
de Mercier où il met en cause la conduite de Chapleau…
«Riel, notre frère,
est mort, victime de son dévouement à la cause
des Métis dont il était le chef, victime du fanatisme
et de la trahison; du fanatisme de Sir John et de quelques-uns
de ses amis; de la trahison de trois des nôtres: Joseph-Adolphe
Chapleau, secrétaire d’État du Dominion;
Hector Langevin, ministre des Travaux publics et Adolphe-Philippe
Caron, ministre de la Milice qui, pour garder leur portefeuille,
ont vendu leur frère.
«…Quant à ceux qui restent, quant aux trois
qui représentaient la province de Québec dans
le gouvernement fédéral, et qui n’y représentent
plus que la trahison, courbons la tête devant leur défaillance,
et pleurons leur triste sort, car la tache de sang qu’ils
portent au front est ineffaçable, comme le souvenir de
leur lâcheté.
«M. Chapleau a refusé la main d’un frère
pour garder celle de Sir John; il a préféré
les hurlements de quelques fanatiques aux bénédictions
de toute la nation canadienne-française; il a préféré
la mort à la vie; la mort pour lui, la mort pour Riel;
sa carrière est brisée comme celle de Riel, seulement
celui-ci est tombé en homme, celui-là en traître».
Au nombre des résolutions adoptées lors de cette
manifestation, il y en avait une qui se lisait ainsi: «Que
le consentement donné par Sir Hector Langevin, Sir Adolphe
Caron et l’honorable Joseph-Adolphe Chapleau à
cette odieuse exécution constitue une trahison nationale,
et mérite spécialement la réprobation de
tous les citoyens de cette province».
On accusait donc Chapleau de trahison nationale. L’Histoire
cherche encore à comprendre…
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