Le carbure de calcium et un Jésuite ou De l'historien comme détectivePAR ROLAND HOULE
L'histoire d'une science exacte se doit d'être historiquement exacte. Il en va de même pour l'histoire des découvertes scientifiques. De fait, les documents de l'histoire des sciences sont généralement très contemporains ou très près des événements soumis à l'examen de l'historien. Ces «sources» n'ont pas été distillées, métabolisées ou interprétées par quelqu'un d'autre. Mais comment le savoir? En bref? L'historien d'une question quelconque dispose de deux instruments d'enquête : la bibliographie et la bibliologie. Outils de travail qui représentent des savoirs accumulés, disciplinés, rigoureux, normatifs et critiques. Ces deux disciplines sont le fondements de la recherche mais aussi résultats d'une recherche. C'est ce qui me permettait de dire aux intéressés qu'un travail de recherche débute avec une bibliographie et se termine avec une autre plus complète et mise à jour. Ces connaissances sur le livres ou les livres comme objets, en tant que contenants et contenus, sont précieuses pour le chercheur comme détective ne serait-ce, en tout premier lieu, pour pouvoir distinguer le dit de l'inédit, la répétition ou l'originalité, la preuve ou le doute, le réel ou l'imaginaire, et en dernier lieu, pour reconnaître le souci de l'exactitude dans les textes imprimés et en faire des lectures comparées. Ce souci bibliographique et bibliologique fournit au chercheur des arguments ad textum plutôt que ad hominen. Cette pratique de lectures côte à côte ou en regard des textes historiques sur notre ville et ses industries m'a conduit à de nombreuses remises en question dont celle de la présence ici du carbure de calcium attribuée à John Joyce, financier-brasseur de bière américaine, vice-président de la SWP en 1903, «détenteur d'un brevet d'inventeur» par surcroît pour la fabrication du carbure de calcium. Presque naturellement, je retournerai voir les admirables travaux historico-scientifiques du père jésuite de Montréal Pierre Fontanel et plus particulièrement son beau volume: L'industrie chimique et le Cananda (vol.1, «Chimie minérale» Montréal, s.é., 1929, xxx + 574p. avec index). Voici les précisions du savant quant à l'origine de la formule du carbure de calcium et de son application industrielle à Shawinigan (p.232 - 9). La
découverte du carbure de calcium est l'uvre du chimiste
Parisien Henri Moissan (1852 - 1907), prix Nobel 1906, inventeur aussi
du four électrique. En 1894, ce chimiste français décrivait
la façon d'obtenir un carbure pur et ses collaborateurs enregistraient
les brevets pour l'industrie française. Auparavant le Canadien
Thomas L. Willson (né à Woodstock, Ont. En 1861) avait
prix un brevet américain pour la fabrication d'alliages d'aluminium
et faisait alors allusion à la formation de carbure de calcium
mais sans les précisions requises. En 1895, Willson donnait les
conditions de fabrication et obtenait en Angleterre son brevet d'invention
et devient le premier en Amérique à fabriquer du carbure
pour l'industrie. Cette fabrication nécessitait de l'énergie
en abondance et à bon marché commandant alors une localisation
près du pouvoirs hydrauliques puissants comme à Niagara
et ici à «Shawenegan» (toponyme historiquement correct)
avec la SWP vers 1900 - 1901.
Il va sans dire que ces quelque renvois n'ont qu'un but : remettre sur la bonne voie toute bonne foi distraite. Dans le 75 ans (1976), Fabien Larochelle a bien donné à voir (p.485) la liste des 16 abonnés du Bell en 1901 dont la corporation «Shawenwgan Water » (sic) pour le numéros 2 et 8. Ceci donne à penser que les décisions corporatives ne renversent pas rapidement les coutumes traditionnelles. Nous revenons donc à notre enquête sur l'invention du carbure de calcium. En 1947 une compagnie privée faisait don à The Chemical Institute of Canada d'une première version d'une «Histoire de la chimie au Canada». Cette version fut révisée et augmentée pour couvrir tous les aspects de la chimie canadienne et finalement être publiée en 1949 par l'Institut et les bons soins de Pitman and Sons de Toronto sous le titre A History of Chemistry in Canada, Compiled by C.J.S. Warrington (C.I.L.) and R.V.V. Nicholls (McGill U.), x+502p. avec références bibliographiques et index. Magnifique volume illustré, reliure d'éditeur en bougram, bonne typographie, pleines marges et têtes courantes permettant au lecteur de savoir où il se trouve dans les 20 chapitres ou topiques de cette histoire. Histoire de la chimie canadienne qui est aussi l'histoire de quelques unes de nos industrie locales, histoires sinon inédites du moins parcellaires et plus ou moins connues de l'intérieur des usines par les grands patrons, petits patron et ouvriers ou employés. À l'extérieur, les femmes et les enfants s'affairaient à l'intérieur des résidences familiales et des commerces ou entreprises de service. En attendant une étude véritable et naturelle, historico-sociologique, des murs, coutumes, et production de ce lieu, crée en pleine nature, de cette rencontre des deux mondes, francophone et anglophone, canadien et américain, terrien et urbain, catholique et anglican, étranger et autochtone, franc-maçon et chevalier de Colomb, filles de l'empire et filles d'Isabelles, dans cette enclave entre Montréal et Québec, si près et pourtant si loin de Trois-Rivières, sans crise en symbiose, bref en harmonie culturelle parallèle. Un jour cette histoire intégrée sera écrite, mais chose certaine, elle ne pouvait s'écrire ni en 1976, ni hier. Mais au moins, Dieu merci, elle a été parlée. Et nous avons des photos, des fenêtres !
de Martha Whitney Langford, «Shawinigan Chemicals Ltd.,
History of a Canadian Scientific Innovator». Most interesting
my dear Watson !
Source : Le Journal
Héritage Shawinigan |