La grange à dîme de Sainte-Flavie : vestige d'une paroisse agricolePAR JULIE
BOIVIN Sainte-Flavie au fil du tempsLe tournant du XIXe siècle est lune des périodes des plus importantes et les plus décisives dans lhistoire du Québec. Cest le début de la Révolution industrielle, de nouvelles institutions émergent et léconomie de marché fait son apparition. Le Bas-Canada est en plein essor économique et démographique. Le bois devient une ressource importante et prend le relais de la fourrure. Cette mutation st aussi ressentie au niveau politique, alors quon assiste à la montée du nationalisme et à léclosion des aspirations démocratiques. Crée en 1791, le Bas-Canada (aujourdhui le Québec) compte autour de 165 000 habitants1. Cette mutation économique et sociale en traîne la colonisation des terres inhabitées du Bas-Saint-Laurent et de la Gaspésie. Sainte-Flavie compte parmi les toutes premières paroisses créées à lest e Rimouski. Il fait remonter au début du XIXe siècle pour situer la genèse de cette petite paroisse. Érigée canoniquement en 1829 et civilement en1835, Sainte-Flavie a donné son nom à la municipalité créée officiellement en 1855. À lorigine, le territoire de la future paroisse de Sainte-Flavie couvrait une superficie beaucoup plus grande, sétendant de Sainte-Luce à Métis, dest en ouest, et sur six rangs de profondeur, du nord au sud. En 1696, Frontenac, vice-roi de la Nouvelle-France, cédait le territoire en seigneurie à Louis Lepage et à Gabriel Thibierge. La limite du territoire sétendait alors de la seigneurie Lessard jusquau fief Pachot. On retrouve aujourdhui à lintérieur de ces limites initiales, les municipalités de Saint-Octave-de-Métis, de Saint-Joseph-de-Lepage, de Mont-Joli, de Price, de Saint-Jean-Baptiste ainsi quune partie du territoire de Saint-Donat et de Saint-Angèle.
Cependant, le développement démographique de la seigneurie fut lent et progressif. Les seigneurs Lepage et Thibierge semblaient avoir peu dintérêt pour le défrichement des terres. Ils se contentaient surtout de pêche. En 1970, la seigneurie passa entre les mains du riche marchand Joseph Drapeau et à sa mort, elle fut transmise à sa femme, Marie-Geneviève Noël, et à ses trois filles : Luce-Gertrude, Angélique-Flavie et Louise-Angèle. Profitant
de lélan de création de paroisses par lévêché
de Québec, les habitants de ce qui allait devenir Sainte-Flavie
réclamèrent leur paroisse et finirent par lobtenir
en 1829. On désigna la paroisse de Sainte-Flavie en lhonneur
de la coseigneuresse Flavie Drapeau et à la mémoire de
Flavia Domitilla, une martyre romaine du 1er siècle après
Jésus-Christ. Mais ce ne fut que le point de départ dun
dur labeur nécessaire à limplantation de la communauté.
La première église de Sainte-Flavie fut vendue en 1890 à la paroisse Notre-Dame de Lourdes de Mont-Joli. Les habitants de Sainte-Flavie voulaient une église en pierre et après en avoir fait la demande auprès de lévêque et après avoir fait établir les plans et devis, ils entamaient la construction de lédifice. Toutefois, la première célébration eucharistique ne devait avoir lieu que 11 ans après le début des travaux qui prirent fin vers 1884. En 1948, un feu ravagea lédifice religieux de fond en comble. Aussitôt la construction dune troisième église, celle qui existe encore aujourdhui. Petite histoire de la dîme au Québec La DîmeN.F., dabord disme (v.1135) et diesme (1160-1174), est issu du latin decima (sous-entendu pars), « la dixième partie », « le dixième », mot qui a donné décime par voie demprunt. Lancien français connaît déjà ladjectif disme « dixième » 1180, jusquau XIVe S. Le substantif, dabord masculin, puis (1160-1174) féminin, a désigné en général la dixième partie dune chose. Il sest rapidement spécialisé en droit médiéval à propos de la dixième partie des récoltes versées à léglise ou au Seigneur (1474-1176). Depuis de XVe S. (1450), cest aussi un terme biblique, sappliquant au dixième de la récolte qui, chez les Juifs, était offert à Dieu ou donné au lévite, limpôt moderne acquérant ainsi un fondement antique. Après abolition de la dîme en 1789, le mot est entré dans la locution figurée lever la, une dîme sur (1836) « faire un prélèvement non permis ». Dîme a produit en ancien français le verbe « dîmer » v.tr. (XIIe S., dismer) « lever la dîme » et le nom dagent « dîmeurs » n.m. dabord desmîor (1174-1178) puis dismeur (1345), dénomination de la personne préposée à la collecte de la dîme. Ces mots sont aujourdhui des termes dhistoire, le sens figuré de dîmer, « prélever », étant sorti dusge3. La dîme est à lorigine un impôt en nature. Ce système de prélèvement provient du système féodal français et il a traversé lAtlantique avec les premiers colons français. La dîme était un des moyens employés par lÉglise, pour libérer les curés des paroisses du fardeau des travaux manuels. Au Québec, linstauration de la dîme subit plusieurs adaptations et soubresauts. En effet, le premier évêque de Québec la fixe à la treizième part de la récolte du grain. Mais ce dernier est contraint de la réduire à la vingtième part et finit même par la suspendre. Il faut attendre Jean Talon, premier intendant de la Nouvelle-France (1665-1681), pour que la dîme soit fixée à la vingtième part en 16674. Lors de la Conquête de 1760, la dîme est abolie. Toutefois, il semble quelle continua dêtre fidèlement payé au Curé après les bouleversements du changement de régime. Enfin en 1774, lActe de Québec remet le système en vigueur. Au cours des années 1830, elle fut cependant remise en question, trop associée au régime seigneurial et sadressant seulement aux cultivateurs. Cette vague de contestation fut toutefois minoritaire. Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, afin de rejoindre une plus vaste population, un impôt en argent est envisagé en plus de la dîme conventionnelle, cest le début de la capitation. La capitation est un impôt direct perçu par individu, selon les revenus de ce dernier. Afin dobtenir un prêtre résident, les paroissiens devaient convaincre lévêque quils pouvaient subvenir aux besoins du curé et lui fournir un revenu raisonnable5. Mais dans les faits, lévêque examinait surtout les possibilités que pouvait offrir la résidence du prêtre pour le développement futur de la paroisse. Une fois que le prêtre était installé, il lui incombait de faire respecter lengagement de la dîme auprès de ses paroissiens. Il devait aussi être un habile commerçant sil voulait tirer profit de la dîme et arriver à vendre les surplus aux marchands. Parfois cela pouvait savérer un défi de taille. Certains produits étaient trop abondants ou insuffisants, il en résultait trop souvent une disette.
La grange à dîme : un bâtiment digne dêtre sauvegardéSi les granges à dîme faisaient autrefois partie du paysage rural québécois, elles sont de plus en plus rares à lheure actuelle et leur démolition sont souvent envisagée. À Sainte-Flavie, la bâtisse à été sauvegardée de justesse. Cette structure sharmonise parfaitement avec le presbytère, restauré et transformé en centre culturel. En effet, la grange est un élément dissociable de et ensemble patrimonial que représentent léglise, le presbytère et le cimetière. Longtemps, on sest attardé aux structures plus prestigieuses et plus imposantes, négligeant par le fait même, le patrimoine architectural plus modeste. Avec la conservation de la grange à dîme à Sainte-Flavie, nous espérons susciter léveil et la sensibilité du public envers ces bâtiments qui souvent passent inaperçus, mais qui en disent long sur le mode de vie de nos ancêtres. Quest-ce quune grange à dîme?Aussi appelée hangar à grains, cette bâtisse servait à entreposer les différentes variétés de céréales que les cultivateurs produisaient sur leur terre. Afin que le curé résidant puisse se dégager des travaux de la terre et sadonner pleinement à la vie spirituelle et religieuse de ses ouailles, ces derniers devaient lui fournir une dîme annuelle. Au Québec, la dîme correspond le plus souvent au vingt-sixième minot de grain récolté. Un minot étant un sac qui pouvait semble-t-il, peser de 30 à 60 livres. On peut estimer le poids dun minot de blé à 60 livres6.
Cest au printemps, juste avant la fête de Pâques, que la dîme devait être livrée au curé et engrangée à lendroit prévu à cette fin. Ainsi, le curé évitait davoir à assumer lui-même le transport et lengrangement. Pour les paroissiens, cétait un devoir religieux que deffectuer toutes ces tâches. Durant la période du carême en 1873, le curé de la paroisse de Sainte-Flavie, labbé Jean-Lazard Marceau, faisait une annonce au prône de la messe dominicale: «On doit savoir que la dîme doit être payée avant de faire les pâques. Je vous prie de vouloir bien vous donnez la peine de baumer votre grain avant de lapporter; ce quun bon nombre nont pas lair de comprendre. Vous pourriez ainsi vous dispenser dy mêler de la neige ou au moins lôter quand il y en a dedans. À partir de ce temps-ci personne ne devra être formalisé de voir mesurer la dîme et jai mes raisons pour en agir ainsi7». Le curé veille sur sa paroisse comme in père sur ses enfants. En fait, lévêché lui transmet des directives bien précises sur la façon de procéder. Il y a des règles à suivre. Par exemple, le manuel des curés de 1864 guide ce dernier dans ses démarches auprès des paroissiens. Dans le chapitre sur la dîme, on mentionne clairement que : «En Canada, le curé ne perçoit la dîme que des grains seulement à raison du vingt-sixième minot, daprès le règlement du 4 septembre 1667, confirmer par lédit du Roi de France donné à St-Germain-en-Laye, au mois de mai 1679, et par larrêt du Conseil Supérieur de Québec de 1705; mais les habitants sont tenus, en vertu du même Règlement ainsi confirmé, de lengranger, battre, vanner et porter au presbytère8». Dans une paroisse comme dans une autre, le curé devait parfois faire face à des situations plus difficiles et incommodantes. En 1850, le premier curé de Sainte-Flavie, labbé Moïse Duguay, doit instaurer de façon stable la dîme annuelle. Durant les premières années de la paroisse, cest plutôt difficile. Près du tiers des habitants cultivateurs ne payent pas la dîme. La situation finit par saméliorer avec le temps, mais le curé doit faire face à dautres problèmes, comme la rareté de largent ou la dévaluation du grain. Ce dernier compte en effet sur la vente dune partie de ses denrées, afin de subvenir à ses besoins. En 1856, labbé Duguay mentionne dans son rapport annuel à lévêque que «la dîme est payée fidèlement [et qu] il y a amélioration à présent». En 1858, cest une année plus difficile, ce qui fait dire au curé : «Le grain sans valeur cette année. Tous les gens en ont pour leur besoin. Jai vendu seulement mon orge à Québec» Tout comme dans les paroisses environnantes naissantes, les conditions de vie sont précaires. Lautarcie économique prédomine : beaucoup de familles font le va-et-vient dune paroisse à lautre, toujours en quête de meilleures conditions de vie. Le mouvement migratoire est très fort étant donné la pauvreté et linstabilité économique. En 1863, il ny a pas damélioration. «Il faut remarquer quon ne peu vendre ce grain pour louvrage. On ne connaît presque plus largent dans nos endroits», affirme labbé Duguay dans son rapport annuel. Entre 1853 et 1861, 4 623 minots de céréales auraient été livrés au curé de la paroisse de Sainte-Flavie. Quoique
vers la fin du XIXe
siècle, la capitation soit assez répandue au Québec,
il semble que la dîme en espèce soit demeurée longtemps
la principale source de revenu pour les curés dans les paroisses
rurales comme Sainte-Flavie. À partir des années 1920,
on ne mentionne plus les registres paroissiaux, les quantités
de minots reçus, mais plutôt la valeur de la dîme9.
Aussi, il est difficile de dire de façon exacte, quand sest
terminé la pratique de la dîme en espèces à
Sainte-Flavie.
La terre est les bien qui attire les premiers habitants de la région. Elle nécessite toutefois un travail acharné pour produire une quantité raisonnable de grains. Dès le printemps, il faut lépierrer et lengraisser. Puis durant lété jusquà lautomne, il faut lameublir, la semer, la sarcler, la renchausser et récolter. À Sainte-Flavie, il semble que durant la décennie des années 1850, le seigle et lavoine sont les cultures les plus abondantes. Il est intéressant de remarquer que la dîme de grains a doublé en quelques années à peine. Les récoltes étant relativement bonnes, la nouvelle paroisse se consolide. La pomme de terreIntroduite par les Anglais, la pomme de terre a fini par devenir un aliment de base durant le XIXe siècle, surtout dans la vallée du Saint-Laurent. Comme le blé devenait de plus en plus difficile à faire pousser, on se mit à cultiver la pomme de terre et à développer différents plats pour lapprêter. À Sainte-Flavie, la pomme de terre est vite devenue laliment clé vu la rudesse du climat et la brièveté de la saison chaude. Le 30 octobre 1920, une ordonnance est émise aux habitants de Sainte-Flavie, afin dajouter une dîme de pommes de terre à celle des grains. [ ] «mais il est arrivé que la division de votre paroisse rendue nécessaire par le développement industriel du village de Mont-Joli dune part ont amoindri les récoltes des céréales chez vous, et que de ce fait la seule dîme des grains ne peut plus fournir à votre curé un revenu proportionné au coût actuel de la vie et suffisant à son honnête subsistance. [ ] Nous réglons et ordonnons ce qui suit : I. Les paroissiens de Sainte-Flavie paieront à leur curé chaque année, outre la dîme des céréales, une dîme en patate au cinquième minot. II. Cette dîme en patate est payable et exigible en conscience, au même titre et de la même manière que la dîme en grains12». Historique de la grange
à dîme
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