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Le barrage de la Loutre : l'ambition de la démesure

PAR PIERRE THIFFAULT

Il est impossible de ne pas remarquer sur une carte du Québec l’immense réservoir Gouin créé par le barrage La Loutre. À la source même du Saint-Maurice, sa superficie de 500 kilomètres carrés en fit longtemps le plus grand réservoir artificiel du monde. L’exploit était d’autant plus colossal que l’éloignement imposait une logistique d’une complexité sans précédent pour l’époque.

Au moment de la construction du barrage, en 1916-1917, la Haute-Mauricie était le théâtre de gigantesques coupes à blanc. Des milliers de billots étaient acheminés par flottage jusqu’à Shawinigan et Trois-Rivières. Pour ce faire, le débit du Saint-Maurice se devait d’être régularisé. À cette fin, déjà trois barrages harnachaient la rivière Manouane, un des affluents du Saint-Maurice. La Commission des eaux courantes jongla un moment avec l’idée de construire plusieurs autres petits barrages, avant de se décider pour l’érection d’un seul gros ouvrage, au rapide La Loutre.

Le projet, d’un coût total de 2,5 millions de dollars, devenait possible depuis le développement de la ligne de chemin de fer du second Transcontinental, celui du C.N.R., qui atteignit La Tuque en 1908 et Weymontachie (100 kilomètres plus loin) en 1910. C’est à cet endroit qu’on songea d’abord à installer le centre des opérations du chantier. Mais la Compagnie de la Baie d’Hudson, opposée à toute activité de destruction ou d’inondation de forêts, qui risquait de décimer le cheptel à fourrures, refusa l’accès à ses terrains. La Fraser Brace Compagny, en charge des travaux, fut donc contrainte à s’établir en face, sur l’autre rive, et y fonda le village forestier de «Sanmaur» (contraction de «Saint-Maurice»). De leur point d’observation à Weymontachie, les Atikamekw, appelés aussi «Têtes-de-Boule», assistèrent avec stupéfaction à l’arrivée par train d’une machinerie colossale et étrange accompagnée d’une armée d’ouvriers affairés. Une digue fut érigée entre Sanmaur et Weymontachie ; les eaux du Saint-Maurice ainsi rehaussées permirent le transport par bateaux et chalands des hommes et du matériel 50 kilomètres plus en amont. Là, un second chemin de fer prenait le relais pour les 35 derniers kilomètres menant au chantier.

Triomphe technologique, le barrage La Loutre affichait cependant un bilan beaucoup moins reluisant sur le plan humain. Le village atikamekw d'Obedjiwan, pourtant situé à 130 kilomètres du barrage, fut englouti, mais la Commission des eaux courantes n’accepta qu’avec réticence de remplacer et encore, de manière bâclée les maisons des Amérindiens et la chapelle. En fait, il fallut l’intervention du Premier ministre Taschereau pour que les choses puissent se régler…avec cinq années de retard. D’immenses territoires de trappe furent irrémédiablement perdus, sans aucune forme de compensation. Le pourrissement de la végétation inondée rendit l’eau impropre à la consommation, mais ce n’est que dans les années 1940 que les Atikamekw furent avisés de faire bouillir l’eau et, dans les années 1950 de réduire leur consommation de poissons… Enfin, naviguer sur les flots du réservoir équivalait à traverser un champ de mines car les cimes des arbres engloutis arrivaient tout juste sous la ligne des eaux et risquaient d’empaler à n’importe quel moment les embarcations. Il y eut d’ailleurs des noyades et, pendant longtemps, les compagnies forestières n’utilisèrent que des bateaux à coque d’acier sur le réservoir Gouin.

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