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Les Atikamekw planifiaient-ils les naissances au XIXe siècle?

PAR CLAUDE GÉLINAS

Parmi les documents d’archives de grande valeur qui permettent de retracer l’histoire et la culture des autochtones de la Haute-Mauricie au XIXe siècle, on retrouve les registres tenus par les missionnaires oblats, responsables de la mission estivale de Weymontachie (ANQ-MTL 1843-1864). Durant les deux ou trois semaines passées parmi les Atikamekw chaque été, les religieux procédaient notamment à de nombreux baptêmes qui étaient enregistrés sur papier. De même, on sait qu’entre 1851 et 1863, 83 enfants atikamekw furent baptisés: 42 garçons et 41 filles.

Ces données relatives aux baptêmes (nom, âge et sexe de l’enfant, noms des parents, des parrains et marraines, etc.) fournissent de précieuses informations sur la démographie, sur l’organisation sociale et sur certaines pratiques culturelles des Atikamekw. Par exemple, on peur constater qu’entre 1853 et 1858, une période qui aurait été très peu productive sur le plan de la chasse de subsistance (Gélinas 1998 : 350-357), 23 des 39 enfants baptisés (58,9%) étaient des filles. Ceci laisse croire que, contrairement à d’autres populations autochtones de la forêt boréale à la même époque, les Atikamekw n’auraient pas eu recours à l’infanticide féminin pour régulariser leur croissance démographique ou pour contrer les crises de subsistance (Bishop 1984 :160; Helm 1980).

Par ailleurs, lorsque l’on s’attarde à l’âge qu’avaient les enfants au moment de leur baptême, on se retrouve devant un fait intéressant. En effet, puisqu’on connaît l’âge (en termes de mois) que 63 des enfants baptisés avaient au moment du passage du missionnaire, on peut établir le mois exact de leur naissance. De là, une répartition mensuelle des naissances indique que celles-ci étaient plus fréquentes en avril et en octobre qu’en tout autre mois (tab. 1). Or, il convient de souligner que le mois d’avril précédait de peu le moment où les familles quittaient leurs territoires de chasse où elles avaient passé l’hiver pour se rendre au lieu de rassemblement estival à Weymontachie. Quant au mois d’octobre, il précédait également de peu le long voyage de retour de ces mêmes familles vers leurs lieux d’hivernement. Dès lors, faut-il croire que les Atikamekw, soucieux notamment de faire en sorte que les femmes sur le point d’accoucher n’aient pas à subir de longs et difficiles voyages en canot ou à donner naissance en cours de route, aient eu recours à une sorte de planification des naissances?

En décalant de neuf mois les statistiques sur la répartition mensuelle des naissances, on obtient la répartition mensuelle des conceptions (tab.1). Celle-ci montre que les conceptions étaient plus fréquentes en janvier et en juillet. En janvier, en plein cœur de la période de grand froid, les hommes étaient habituellement toujours au campement familial puisque la chasse et le piégeage en forêt étaient alors trop difficiles et souvent improductifs. Quant au mois de juillet, il correspondait à une période de relâche et de loisirs, à proximité du poste de traite de Weymontachie.
 
Par conséquent, le fait que les conceptions aient été plus nombreuses à ces deux moments de l’année pourrait tout aussi bien s’expliquer par un contexte favorable à l’intimité que par une planification des naissances réfléchie qui aurait permis, somme toute, de joindre l’utile à l’agréable! Le débat est donc ouvert…

Bibliographie

ANQ-MTL, Archives nationales du Québec, Montréal. Registre du missionnaire itinérant de la région de Maniwaki, 1843-1864. Registres paroissiaux de L’Assomption-de-Maniwaki. Microfilm, no. 1562.

BISHOP, Charles A., The Northern Ojibwa and the Fur Trade: An Historical and Ecological Study. Toronto, Holt, Rinehart and Winston of Canada, 1974.

GÉLINAS, Claude, Les autochtones et la présence occidentale en Haute-Mauricie (Québec), 1760-1910, thèse de doctorat (anthropologie), Montréal, Université de Montréal, 1998.

HELM, June, «Female Infanticide, European Diseases, and Population Levels among the Mackenzie Dene», American Ethnologist, vol. 7, 1980, p. 259-285.

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