Les Atikamekw planifiaient-ils les naissances au XIXe siècle?PAR CLAUDE GÉLINAS
Ces données relatives aux baptêmes (nom, âge et sexe de lenfant, noms des parents, des parrains et marraines, etc.) fournissent de précieuses informations sur la démographie, sur lorganisation sociale et sur certaines pratiques culturelles des Atikamekw. Par exemple, on peur constater quentre 1853 et 1858, une période qui aurait été très peu productive sur le plan de la chasse de subsistance (Gélinas 1998 : 350-357), 23 des 39 enfants baptisés (58,9%) étaient des filles. Ceci laisse croire que, contrairement à dautres populations autochtones de la forêt boréale à la même époque, les Atikamekw nauraient pas eu recours à linfanticide féminin pour régulariser leur croissance démographique ou pour contrer les crises de subsistance (Bishop 1984 :160; Helm 1980). Par ailleurs, lorsque lon sattarde à lâge quavaient les enfants au moment de leur baptême, on se retrouve devant un fait intéressant. En effet, puisquon connaît lâge (en termes de mois) que 63 des enfants baptisés avaient au moment du passage du missionnaire, on peut établir le mois exact de leur naissance. De là, une répartition mensuelle des naissances indique que celles-ci étaient plus fréquentes en avril et en octobre quen tout autre mois (tab. 1). Or, il convient de souligner que le mois davril précédait de peu le moment où les familles quittaient leurs territoires de chasse où elles avaient passé lhiver pour se rendre au lieu de rassemblement estival à Weymontachie. Quant au mois doctobre, il précédait également de peu le long voyage de retour de ces mêmes familles vers leurs lieux dhivernement. Dès lors, faut-il croire que les Atikamekw, soucieux notamment de faire en sorte que les femmes sur le point daccoucher naient pas à subir de longs et difficiles voyages en canot ou à donner naissance en cours de route, aient eu recours à une sorte de planification des naissances? En
décalant de neuf mois les statistiques sur la répartition
mensuelle des naissances, on obtient la répartition mensuelle
des conceptions (tab.1). Celle-ci montre que les conceptions étaient
plus fréquentes en janvier et en juillet. En janvier, en plein
cur de la période de grand froid, les hommes étaient
habituellement toujours au campement familial puisque la chasse et le
piégeage en forêt étaient alors trop difficiles
et souvent improductifs. Quant au mois de juillet, il correspondait
à une période de relâche et de loisirs, à
proximité du poste de traite de Weymontachie.
BibliographieANQ-MTL, Archives nationales du Québec, Montréal. Registre du missionnaire itinérant de la région de Maniwaki, 1843-1864. Registres paroissiaux de LAssomption-de-Maniwaki. Microfilm, no. 1562. BISHOP, Charles A., The Northern Ojibwa and the Fur Trade: An Historical and Ecological Study. Toronto, Holt, Rinehart and Winston of Canada, 1974. GÉLINAS, Claude, Les autochtones et la présence occidentale en Haute-Mauricie (Québec), 1760-1910, thèse de doctorat (anthropologie), Montréal, Université de Montréal, 1998. HELM, June, «Female Infanticide, European Diseases, and Population Levels among the Mackenzie Dene», American Ethnologist, vol. 7, 1980, p. 259-285. |