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Le lac Obedjiwan, un lieu de rassemblement autochtone traditionnel

PAR CLAUDE GÉLINAS

Avant la création du réservoir Gouin, le cours supérieur de la rivière Saint-Maurice était composé d’une série de grands lacs dont l’un d’entre eux portait le nom de lac Obedjiwan (parfois écrit Obiduan, Obijuan, Wabijiwoine, etc.). Diverses sources historiques nous informent que ce lac a toujours eu une grande importance non seulement pour les Atikamekw, mais également pour les autochtones des régions avoisinantes. En fait, durant plusieurs siècles, les rives de ce plan d’eau ont constitué un lieu de rassemblement estival privilégié où les visiteurs ont pu se livrer en toute quiétude à des échanges sociaux, économiques et culturels.

Au XVIIe siècle, et peut-être depuis la préhistoire, le lac Obedjiwan était un lieu de commerce important pour les Atikamekw. Dans ses Racines montagnaises publiées avant 1695, le père Fabvre donnait comme définition du terme 8abichi8anon (Obedjiwan) : «Lieu de traite des Hurons, rendez-vous des poissons blancs [Atikamekw]» (Fabvre 1970:211). De même, c’était vraisemblablement à cet endroit que les Atikamekw se procuraient du blé, de la farine et peut-être des armes à feu auprès des Hurons, en échanges de peaux d’orignal ou de castor (RJ 1647:56). Soulignons également que le lac Obedjiwan se situait le long d’importances routes fluviales amérindiennes menant notamment au lac Saint-Jean via le lac Necouba, et à la baie James (Normandin 1732:517-518 ; Crouse 1924:150,153).

On sait peu de choses sur la fréquentation du lac Obedjiwan au XVIIIe siècle. Seule une carte du père Laure, datant de 1733, indique que près du lac Beauharnois, qui pourrait correspondre au lac Obedjiwan, se trouvait une population appelée Oumontachie irinouetz. Parce que ce terme s’apparente à celui de Weymontachie irinou par lequel les Atikamekw de Weymontachie se désignent eux-mêmes, il n’est pas à exclure que la bande de Weymontachie existât déjà au XVIIIe siècle et qu’elle occupât la région du lac Obedjiwan. Elle se serait par la suite déplacée plus au sud, comme semble d’ailleurs en témoigner la tradition orale Atikamekw (Gélinas 1998a:206-208).

Au mitan des années 1820, la Hudson’s Bay Company et la King’s Posts Company ont établi des postes de traite au lac Obedjiwan. Ces établissements ont rapidement attiré des chasseurs autochtones provenant non seulement de la Haute-Mauricie, mais également de l’est de la baie James et de l’Outaouais supérieur (Gélinas 1998b:401-402, 417). Ces chasseurs, accompagnés de leur famille, firent bientôt de ces potes le centre principal de leurs rassemblements estivaux et, avec le temps, les liens de parenté qui ont été tissés entre les diverses familles ont grandement contribué à l’émergence de la bande Atikamekw d’Obedjiwan.

En 1840, la bande d’Obedjiwan et la Hudson’s Bay Company ont déserté le lac Obedjiwan pour aller s’établir au lac Kikendatch, situé plus en aval sur la rivière Saint-Maurice. Ce déménagement avait probablement été encouragé par la compagnie de traite qui souhaitait éviter que les missionnaires catholiques, qui commencèrent à visiter la Haute-Mauricie en 1837, n’entrent en contact avec les autochtones chassant au nord du lac Obedjiwan, dans le bassin hydrographique de la Baie James. Toutefois, en 1911, les gens du lac d’Obedjiwan et la Hudson’s Bay Company sont retournés au lac Obedjiwan. La compagnie anglaise voulait alors s’éloigner des marchands concurrents qui minaient son commerce à Kikendatch, tandis que les Atikamekw, pour leur part, auraient souhaité s’éloigner des Eurocanadiens, de plus en plus nombreux dans la région de Weymontachie (Leney 1996:71).

Un nouveau village vit à peine le jour à Obedjiwan qu’il fut inondé, en 1918, par le rehaussement des eaux du réservoir Gouin. Les Atikamekw durent reconstruirent leurs habitations trois kilomètres plus loin, là où se trouve aujourd’hui le village d’Obedjiwan. Ainsi le réservoir aura non seulement englouti le vieux village d’Obedjiwan, mais également les vestiges archéologiques conservés sur les berges du lac Obedjiwan et qui auraient pu, éventuellement, nous permettre de mieux comprendre l’histoire plusieurs fois centenaire de la fréquentation de cet endroit par les autochtones.

Bibliographie

Crouse, N. M., Contributions of the Canadian Jesuits to the Geographical Knowledge of the New France, 1632-1675. Ithaca, Cornell University, 1924.

Fabvre, B., Racines montagnaises. Transcription par L. Angers et G. E. McNulty, Québec, Université Laval, Centre d’études nordiques, Travaux divers no 29, 1970.

Gélinas, C., «Identité et histoire des autochtones de la Haute-Mauricie aux XVIIe ET XVIIIe siècles : un regard sur le débat Attikamègues-Têtes de Boule», R. Tremblay dir., L’éveilleur et l’ambassadeur. Essais archéologiques et ethnohistoriques en hommage à Charles A. Martijn, Montréal, Recherches amérindiennes au Québec, coll. Paléo-Québec no 27, 1998a, p. 199-212.

Gélinas, C., «La traite des fourrures en Mauricie avant 1831. Concurrence, stratégies commerciales et petits profits», Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 51, no 3, 1998b, p. 391-417.

Leney, P., «Pourquoi les Atikamekws ont abandonné Kikendatch pour Obedjiwan ? L’histoire cachée» Recherches amérindiennes au Québec, vol. 26, no 1, 1996, p. 69-72.

Normandin, J.L., Journal du voyage que Joseph Laurent Normandin a fait dans le domaine du Roi en Canada depuis le poste de Chicoutimi jusqu’aux limites de la hauteur des terres en 1732. Archives nationales du Canada, Dépôt Fortifications, pièce no 297, 1732.

RJ, Relations des Jésuites, Montréal, Éditions du Jour, 6 volumes, 1972.

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