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Les grandes étapes de l'affirmation régionale

PAR FRANÇOIS DE LA GRAVE

Graduellement, surtout à partir du 19e siècle, s’est développé en Mauricie ce que l’on appelle un régionalisme. L’historien René Verrette, de l’Université du Québec à Trois-Rivières, vient de faire paraître à ce sujet un livre majeur : Les idéologies de développement régional – Le cas de la Mauricie, 1850-1950. Dans un récent article-synthèse, paru dans le bulletin Le Nouveau Mauricien de la Société d’histoire régionale Appartenance Mauricie, il définit le régionalisme comme étant «l’affirmation identitaire collective qui a la région comme référent spatial».

Une telle affirmation, ajoute-il, qui «vise l’appropriation matérielle ou symbolique de l’espace régional est promue par les élites économiques, politiques ou intellectuelles». D’après cet historien trifluvien, «il n’existe pas un régionalisme mais des régionalismes, selon les buts visés et les domaines de l’activité engagés». Ainsi, traitant des principales étapes de l’affirmation régionale, est-il emmené à distinguer :

1- le régionalisme économique de 1840 à 1920 - la fin du monopole des Forges du Saint-Maurice, l’aménagement de la rivière Saint-Maurice pour le flottage du bois, les chemins de colonisation, les chemins forestiers, trois voies ferrées ;

2- le régionalisme mauricien des années 1930 - l’appropriation symbolique de la Mauricie par les élites trifluviennes francophones – un lieu d’origine, le Séminaire de Trois-Rivières ; un précurseur, l’abbé Joseph-Gérin Gélinas ; un chantre passionné, l’abbé Albert Tessier ; des lieux et des supports de diffusion, comme des films, des livres, des sociétés littéraires, des manifestations, des monuments, le Syndicat d’initiative, la Société d’histoire régionale, etc. ;
 

L'abbé Albert Tessier, en 1943.

3- le régionalisme de la Shawinigan Water & Power - cette grande entreprise «dont l’activité a littéralement façonné la région» en étant l’artisane en Mauricie, principalement à Shawinigan, d’un «véritable complexe électro-industriel» ;

4- l’émergence, à partir de 1920, d’une conscience régionale - une conscience régionale «découlant de l’intégration du vieux pays fluvial avec l’arrière-pays urbain surgi du néant entre 1897 et 1930» - le travail de sensibilisation du quotidien Le Nouvelliste, l’influence sociale des anglophones urbains, l’œuvre du Syndicat d’initiative, la conférence des maires de la Mauricie du 26 novembre 1943 et leurs attentes (routes, pont sur le fleuve) ;

5- le régionalisme de l’Après-Guerre et des années de prospérité - de 1950 à 1980, «un régionalisme fondé sur des attentes réalisées par l’extérieur» - l’absence presque générale d’investissements d’une ampleur comparable au début du 20e siècle, le déclin industriel de Shawinigan, la régionalisation de la Shawinigan Water & Power, la montée du secteur tertiaire (Cégep, UQTR, nouveaux hôpitaux, nouveaux établissements scolaires, TV, croissance de la fonction publique) ;

6- du régionalisme à la régionalité - à partir de 1980, environ, «succède une régionalité nouvelle» fondée «sur la recherche et la mise en place d’un NOUS et d’un VIVRE-ENSEMBLE harmonieux, qui rassemblent non seulement les francophones mais aussi les anglophones, y compris les Amérindiens» ; une régionalité «fondée sur les valeurs contemporaines» et non plus «un régionalisme de repli, de nostalgie, centré sur les Canadiens-Français catholiques et ruraux».

L’on ne peut parler du régionalisme mauricien sans évoquer tout spontanément la riche personnalité de Mgr Albert Tessier (1895-1976), un digne fils de Sainte-Anne-de-la-Pérade. Dès son retour d’Europe en 1924, le jeune abbé, professeur, puis préfet des études au Séminaire de Trois-Rivières, va susciter au sein de sa région, qu’il appelle affectueusement «la petite patrie», un dynamisme remarquable tout particulièrement dans les années qui vont précéder le Tricentenaire de Trois-Rivières en 1934. «Il crée, écrit de nouveau l’historien Verrette, une véritable atmosphère en suscitant de multiples publications historiques ainsi que des œuvres littéraires et musicales, et s’adonne lui-même à la photographie et au cinéma afin d’illustrer les paysages mauriciens».

Les fêtes du Tricentenaire de Trois-Rivières, dont il sera l’une des chevilles ouvrières, furent en quelque sorte comme l’apogée du régionalisme de cette époque. Cérémonies religieuses grandioses, présence d’illustres visiteurs, pageants historiques (10 représentations, 1200 figurants, 80 000 spectateurs), inauguration de monuments, danses nocturnes, tout concourut à une grande fête, en pleine Crise économique. Et durant ces huit semaines de fête, «la criminalité fut au point zéro», lit-on quelque part !

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