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Le Saint-Laurent au cœur du développement hydroélectrique régional

PAR CLAUDE LÉVEILLÉ

La Mauricie est une des premières régions au Canada où l’énergie hydroélectrique a été exploitée à des fins industrielles. En ce sens, il n’est pas excessif d’avancer que notre région fut le berceau même de l’hydroélectricité au Québec. Ce dernier fait a certes découlé d’un contexte historique particulier, mais antérieurement aux multiples interventions des hommes et des promoteurs, ce fut d’abord sur la base de ses caractéristiques physiques (dénivellations, chutes et débit du cours d’eau) que la force remarquable du Saint-Maurice fut mise en valeur. Or, c’est précisément ce potentiel hydroélectrique considérable, qui se «cache» alors dans les eaux de la rivière, que les hommes d’affaires commencent à découvrir à la toute fin du XIXe siècle.


La première centrale hydroélectrique de la Mauricie a vu le jour à Saint-Narcisse, en 1897.
 
En 1897, une première centrale est construite à Saint-Narcisse. On décèle sur le Saint-Maurice un endroit exceptionnellement propice à la production électrique et déjà fortement convoité par des entrepreneurs : les chutes de Shawinigan. Cet emplacement est alors promptement acquis par l’industriel américain John Joyce. En 1898, Joyce et John Edward Aldred, originaire de Lawrence en Nouvelle-Angleterre,
s’adjoignent des figures importantes de la finance canadienne et l’on assiste à la formation de la Shawinigan Water & Power Co. (SWPC).

À ce moment, bien que l’on commence à maîtriser la production électrique, la technologie de l’époque ne permet pas encore de la transporter sur de grandes distances. Ainsi, afin de consommer cette nouvelle énergie sur place, la SWPC attire, à proximité des chutes, trois industries : Northen Aluminum Co., qui deviendra Alcan, Belgo Pulp and Paper et Canada Carbide Co. L’exploitation de l’hydroélectricité à cet endroit n’a donc pas seulement mis en valeur le potentiel du Saint-Maurice : elle fait naître une ville, Shawinigan Falls, et donne une forte impulsion à l’industrialisation régionale.


La centrale de La Gabelle vers 1920. À remarquer les quelques maisons de compagnie érigées par la Shawinigan Water and Power.
 
De sa fondation en 1898 jusqu’en 1963, année où Hydro-Québec acquiert l’ensemble des compagnies privées de la province, le travail effectué par la SWPC est tout à fait spectaculaire. Cette compagnie met en service pas moins de neuf centrales sur la rivière Saint-Maurice. Tout d’abord, construite à partir de 1899, la centrale Shawinigan 1 est mise en service en 1901. Puis, successivement apparaissent : Shawinigan 2 (1911), Grand-Mère (1915), La Gabelle (1924), Rapide-Blanc (1934),
La Tuque (1940), Shawinigan 3 (1948), La Trenche (1950) et Beaumont en 1958. Toutes ces centrales, sauf Shawinigan 1, sont toujours en production. La SWPC peut être considérée à juste titre comme l’architecte du Saint-Maurice. En 1963, lorsque le gouvernement de Jean Lesage procède à la nationalisation des compagnies d’électricité, on peut rapidement juger de l’efficacité du travail réalisé par la SWPC : comparativement à la totalité des compagnies étatisées, à elle seule, «sa capacité de production représente 71% de la production alors nationalisée» selon l’Inventaire du patrimoine bâti d’Hydro-Québec de la Mauricie.

De fait, suite aux constructions de barrages et aux multiples aménagements, au cours du XXe siècle, la rivière Saint-Maurice est devenue incontestablement l’un des cours d’eau le mieux régularisé en Amérique du nord. Il existe peu de régions sur le continent où on a mis en service douze centrales sur une même rivière. Les centrales du Saint-Maurice se sont distinguées à l ’époque de leur mise en service par la puissance de leurs installations et l’on peut sans doute qualifier la Mauricie de Baie James du temps. Encore aujourd’hui, en dépit de leur ancienneté, les huit centrales du Saint-Maurice produisent près de 10% de la production totale du Québec.

Les centrales de la Mauricie se démarquent non seulement par leur importance historique mais aussi par la qualité et la beauté de leur architecture. Lors de leur construction, une attention particulière est accordée à l’architecture comme en témoigne la centrale Grand-Mère qui s’inspire de la cathédrale Sainte-Cécile d’Albi en France. Pour sa part, la centrale La Gabelle de style Art Déco, sans doute l’une des plus belles du pays, est retenue pour illustrer un timbre-poste en 1946. Enfin, soulignons que la centrale Shawinigan 2 est considérée par l’Ordre des ingénieurs du Canada, en 1987, comme l’une des 25 plus grandes réalisations du génie canadien des cent dernières années.

La Mauricie a joué un rôle important non seulement dans la production hydroélectrique mais aussi dans le transport de l’énergie électrique. Tout d’abord, mentionnons la mise en service, en 1897, d’une ligne de transmission reliant la centrale de Saint-Narcisse à la ville de Trois-Rivières, considérée à l’époque comme la plus longue ligne de transport de l’empire britannique. En 1903, la SWPC met en service une ligne de transport de 50 000 volts de Shawinigan à Montréal. D’une longueur de 135 km, elle est la plus longue ligne de transport au pays. Trois ans plus tard, la SWPC construit une ligne sous-fluviale pour alimenter la rive sud et en 1919 cette ligne est remplacée par une traversée aérienne au-dessus du fleuve Saint-Laurent.


Le complexe hydroélectrique de Shawinigan tel qu'il existait en 1945 avec notamment les centrales Shawinigan 1 et 2 de la Shawinigan Water and Power ainsi que les deux centrales de l'Alcan.
 
En somme, on se doit de constater que la naissance et, par la suite, le développement de l’industrie hydroélectrique en Mauricie, ont joué conjointement le rôle d’un puissant facteur d’industrialisation. Pendant plusieurs décennies, le Saint-Maurice fut considéré comme le principal foyer de l’hydroélectricité au Québec. Certes, sur le plan des sources de production électrique, la mise en place de la centrale nucléaire de Gentilly 2, en 1983, a rompu avec cette «tradition». Il n’en demeure pas moins qu’encore de nos jours, l’exploitation de l’électricité dans la région repose prioritairement sur la force hydraulique.
En ce sens, hier comme aujourd’hui, la rivière Saint-Maurice et l’hydroélectricité qu’elle génère font toujours honneur à la Mauricie.

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