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La bataille de Trois-Rivières, 8 juin 1776

PAR PIERRE CÉCIL

Le traité de Paris, signé le 10 février 1763, sonna le glas de la Guerre de Sept Ans qui opposait l'Angleterre à la France. Cette dernière fut qualifiée de Première Guerre mondiale par certains historiens, car elle s'étendit sur plusieurs continents où les deux principaux belligérants possédaient des colonies. Débarrassées de leurs rivaux français qui ne leur laissaient pas un moment de repos, les colonies américaines, soucieuses à la fois de protéger les intérêts commerciaux qu'elles avaient développés, et de jouir pleinement des libertés qu'elles avaient acquises, refusèrent l’intervention de la Grande-Bretagne. Leurs milices avaient acquis de l'expérience durant la guerre contre les Français et les Canadiens. Elles avaient pris confiance en leur valeur. L'occasion de manifester leur désaccord apparaîtra bientôt avec le train de mesures adoptées par l'Angleterre pour l'aider à renflouer ses coffres et payer les dettes occasionnées par la Guerre de Sept Ans. Devant l'impossibilité de trouver un accord favorable avec la mère-patrie, les colonies déclareront leur indépendance et l'Angleterre enverra des troupes pour mâter les Rebelles.

L'OCCUPATION DE TROIS-RIVIÈRES, LE 8 FÉVRIER 1776

Les révolutionnaires américains voulaient libérer l'Amérique du Nord de la tutelle anglaise. La Province de Québec, pour eux, était perçue comme l'extension naturelle de leur territoire. À plusieurs reprises, ils nous enverront des émissaires secrets, dont le prestigieux Benjamin Franklin, pour nous convaincre de les suivre et d'adhérer à leur cause. Devant la tiédeur des Canadiens et la neutralité qu'ils manifestaient, surtout depuis l'obtention de l'Acte de Québec (1774), les Américains décidèrent d'envahir militairement la Province de Québec dans le but probable de négocier leur liberté avec l'Angleterre. Deux armées prirent donc le chemin du Québec, l’une par la rivière Kennebec-Chaudière, dirigée par le général Benedict Arnold, l'autre par l'Hudson-Richelieu, sous le commandement du général Richard Montgomery. Parallèlement à l'opération militaire, une opération séduction fut déclenchée auprès de la population.

Rencontrant très peu de résistance après la chute du fort Saint-Jean sur le Richelieu, Montgomery invita la population de Montréal à capituler. Le 13 novembre 1775, Montréal ouvrait ses portes aux envahisseurs, sans combattre. Trois-Rivières, désireuse de ne pas passer inaperçue aux yeux des Bostonnais, décida de se rendre avant l'arrivée des Rebelles. Les notables de la ville avaient rédigé un document demandant aux Américains de les traiter honorablement et respectueusement sans atteinte à leur personne et à leurs biens. Le notaire Jean-Baptiste Badeaux et William Morris se rendirent à Montréal rencontrer Montgomery qui les assura de son but de construire et non de détruire.

Ce ne fut, en fait, que le 8 février 1776 qu'un détachement de Bostonnais vint occuper la ville de Trois-Rivières. Pendant plus de trois mois, le capitaine William Goforth, le lieutenant MacDougall et une centaine d'hommes s'installèrent à Trois-Rivières. Les mois d'hiver furent durs pour l'occupant qui fut réduit à la misère.

Le 20 mai, devant l'arrivée d'une flotte britannique composée de 10 000 hommes et le bruit qui courait que les Royalistes avaient repris Montréal, les soldats américains plièrent bagages et se retirèrent dans leurs quartiers de Sorel, d'où le général John Sullivan croyait reconquérir Trois-Rivières facilement et ainsi couper la route Montréal-Québec aux convois de vivres et de munitions organisés en vue de reprendre Québec. Sullivan, mal informé, pensait que Trois-Rivières était défendue par très peu d’hommes. Il envoya le brigadier-général William Thompson, à la tête de 1 800 hommes, avec ordre de se rendre à la rivière Nicolet et de traverser le fleuve à la hauteur Pointe-du-Lac. Entre-temps, le Gouverneur général Guy Carleton avait demandé au général Simon Frazer de débarquer la 1ère division des troupes qui se trouvaient à bord des vaisseaux et de se rendre à Trois-Rivières.

LA BATAILLE DE LA COMMUNE, LE 8 JUIN 1776

Dans la nuit du 7 au 8 juin, les Américains conduits par François Guillot, dit Larose, marchand à la Rivière-du-Loup (Louiseville), et un certain Dupaul, cabaretier à Machiche, traversèrent le lac Saint-Pierre. À la Pointe-du-Lac, ils forcèrent Antoine Gauthier à les guider vers Trois-Rivières à la faveur de la nuit. Gauthier, sous prétexte de se vêtir chaudement, prévint sa femme Marie-Josephte Girard d'avertir le capitaine de milice Guay dit Landron. Gauthier fit durer, une bonne partie de la nuit, la randonnée à travers le bois, le long de ce qui est aujourd'hui la route vers les Forges. Averti par Guay, vers 4 heures du matin, le colonel Fraser, assisté de la milice trifluvienne, du chevalier de Niverville et du général Tremblay, regroupèrent près de 1 100 soldats et attendirent de pied ferme, bien retranchés, les Américains à la Croix Migeon, hauteur qui commande toute la ville et ses environs. La Croix Migeon, au dire de Pierre de Sales Laterrière, ne pouvait être que la pointe ou le cap du grand coteau qui domine la basse-ville, la commune et la route Sainte-Marguerite. On croit qu’en 1776, il y avait sur ce terrain une croix de haute taille visible de loin. Pour le Dr Conrad Godin, historien de Trois-Rivières, l'endroit de la bataille pourrait plutôt se situer à l’ancien pont Lejeune où commençait la commune, alors que, pour d’autres Trifluviens, elle se serait déroulé à l'endroit appelé communément « la Côte à deux fesses » ou Côte Plouffe actuelle.

Vers 8 heures du matin, le chevalier de Niverville1 avec douze miliciens surprirent Gauthier avec sept ou huit Américains, formant l'avant-garde, près des terres d’un certain Laframboise. Ces derniers furent faits prisonniers. Le reste des Américains parut bientôt. Pendant deux heures, ils subirent de la part du 62e régiment anglais et des miliciens trifluviens, un feu continuel, tant du canon, des fusils que des bâtiments ancrés sur le fleuve. Ils furent mis en déroute et disparurent le long du fleuve et dans les bois environnants lorsqu'ils apprirent que le général Nesbitt2 et un bon corps de troupes provenant des vaisseaux étaient placés derrière eux. On les chassa jusqu'à Rivière-du-Loup (Louiseville). Le général Thompson, son adjoint le colonel Irwin et près de 200 hommes furent faits prisonniers. On dénombra près de 300 morts et blessés du côté ennemi, alors qu'on ne rapporta qu’une douzaine de blessés et aucun mort de notre côté. L'hôpital des Ursulines accueillit les blessés et les soigna. Toutefois les religieuses ne seront jamais payées pour les soins professionnels, ni pour les remèdes et la nourriture. Quant aux morts, ils seront inhumés dans un cimetière provisoire face à la poudrière, vis-à-vis l'hôpital.

On avait omis de comptabiliser les frais encourus relativement à cet événement. Par contre, le notaire Jean-Baptiste Badeaux avait établi les comptes occasionnés par les 21 soldats américains soignés par les Ursulines pour engelures, blessures ou sous-alimentation durant l’occupation de Trois-Rivières du 4 décembre 1775 au 13 mai 1776. Le total des 442 jours, à un taux de 4 à 10 deniers par jour, s’élevait à 26 livres, 3 sols, 6 deniers, soit 104 $ avec les intérêts composés à 6 % par année, le montant s’élèverait aujourd’hui à près de 18 millions de dollars. À son arrivée à Trois-Rivières, le même jour, le général Carleton, accompagné de son frère, interrogea Gauthier sur la façon qu'il avait employée pour tromper les Américains. Il lui aurait dit, mi-sérieux, mi-badin, qu'il aurait pu être pendu s'il avait trahi.

UN RAPPEL CONCRET


Ce monument se situe au début du boulevard des Forges, en haut du pont Lejeune, et presque en face de l'endroit où repose Maurice-L. Duplessis.
 

Le souvenir de cette victoire est rappelé par un monument de la Commission des sites et monuments historiques du Canada, élevé sur le chemin des Forges, près du pont Le Jeune qui enjambe l’autoroute de Francheville.

Le texte français sur la plaque de bronze se lit comme suit:

Le 8 juin 1776, les troupes anglaises, retranchées sur le terrain bas, près de cet endroit, sous les ordres du général Simon Frazer, repoussèrent et infligèrent des pertes sérieuses à une colonne américaine commandée par le général Thompson.

Ce texte contient deux omissions. En effet, le travail accompli par les milices trifluviennes et l'apport énorme de Gauthier, artisan pour une bonne part de cette victoire, ne sont même pas mentionnés. Son action héroïque sera plutôt rappelée sur un autre monument de granite, dévoilé à Pointe-du-Lac, le 24 juin 1986, le même jour que l’inauguration du Parc Antoine-Gauthier.

Près de dix ans plus tard, deux vétérans américains de cette incursion de guerre recherchèrent Antoine Gauthier pour se venger de sa traîtrise. S'étant trompés de résidence, ils y malmenèrent des gens, s'enfuirent, furent pris et apparemment condamnés à être pendus.


Érigé par la Société nationale des filles de la Révolution américaine. (1985). Toujours situé au parc Champlain, ce monument a été déplacé au coin des rues Hart et Bonaventure.
 

Le 27 août 1985, un monument fut dévoilé dans le parc Champlain, du côté de la rue Hart, (au départ, il était situé du côté de la rue Royale) afin d'honorer la mémoire des soldats américains qui perdirent la vie lors de la bataille de Trois-Rivières, le 8 juin 1776. Une vingtaine de membres de la National Society of the Daughters of the American Revolution , firent expressément le voyage pour participer à la cérémonie. Des millions de jeunes Américains avaient entendu parler de cette bataille. On voulait donc perpétuer cet événement douloureux de la Révolution américaine.

Le texte français sur la plaque se lit comme suit:

En souvenir des soldats américains qui ont perdu la vie pendant la Révolution américaine à la bataille de Trois-Rivières, le 8 juin 1776, sous le commandement du brigadier-général William Thompson.

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  1. Né en 1715, Claude-Joseph Boucher, sieur de Niverville, descendant de Pierre Boucher, s'illustra militairement aux quatre coins de l'Amérique. Il commandait la garnison locale qui contribua à vaincre les troupes américaines. Il habitait le manoir de son épouse, Josephte, fille de François Châtelain, manoir qui portera par la suite son nom.

  2. Il s’agirait, plutôt de Beckwith, arrivé avec le navire Harmony.

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