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De Saint-Hilaire à Almaville-en-Bas

MICHEL GAGNÉ, S.H.P.Q.

De Saint-Hilaire à Almaville-en-Bas est tiré d'un texte publié dans la revue Philatélie Québec en mai 1988.


Ozias Leduc vit le jour le 8 octobre 1864 à Saint-Hilaire-sur-Richelieu. Dès son plus jeune âge, il fut attiré par la peinture, ce qui l’amena rapidement à se produire comme artiste. Vers 1880, à l’âge de 16 ans, il faisait ses débuts aux côtés du peintre italien Luigi Cappello spécialisé dans les décorations d’églises. Dans les années qui suivirent, on le retrouve aux côtés d’un autre maître, Adolphe Rho, chargé de la décoration de l’église de Yamachiche.

L’année 1892 sera pour Ozias Leduc son fer de lance. Il est le gagnant du premier prix accordé par l’Art Association de Montréal pour la meilleure œuvre exécutée par un artiste de moins de 30 ans. C’est la consécration. Les offres affluent de toutes parts, que ce soit du Québec, des Maritimes ou des États-Unis. De 1892 à 1903, il consacrera toutes ses énergies à décorer les églises, sauf en 1897 où il fera un bref séjour en France en compagnie de Suzor-Côté.

 

Ozias Leduc.
Fond Mgr Tessier

Maintenant que sa carrière repose sur de bonnes assises, Ozias Leduc procède à la première grande exposition de ses œuvres. Elle se déroulera en 1918, à la Bibliothèque Saint-Sulpice, à Montréal, connue aujourd’hui sous le nom de Bibliothèque nationale du Québec. Le public pouvait y admirer quelque 40 œuvres. L’année suivante, Ozias Leduc était élu membre associé de l’Académie Royale Canadienne des Arts.

Puis, de 1921 à 1954, les décorations d’églises furent ses principales préoccupations, et cela malgré son âge fort respectable. Cette dernière année permit toutefois à Ozias Leduc de procéder à une exposition rétrospective au Lycée Pierre-Corneille, à Montréal. Cette exposition fut l’ultime exposition à être mise sur pied de son vivant. Des complications de santé amenèrent son hospitalisation à Saint-Hyacinthe où il devait rendre, l’âme le 6 juin 1955.

Parmi le grand nombre d’églises dont Leduc a été chargé des décorations, citons, entre autres, celles de Saint-Paul-l’Ermite (1890), la cathédrale de Joliette (exécution de 25 tableaux entre 1892 et 1893), Saint-Hilaire (1897-1898), Rougemont (1902), Sainte-Julie-de-Verchères (1903), Saint-Enfant-Jésus, à Montréal (1921), le baptistère de Notre-Dame-de-Montréal (1926), la chapelle de l’Évêché de Sherbrooke (1928) et enfin celles de Saint-Raphaël-de-l’Île-Bizard, Sainte-Geneviève-de-Pierrefonds et Saint-Anges-de-Lachine.

Au moment de son décès, Leduc travaillait à la décoration de l’église Notre-Dame-de-la-Présentation d’Almaville.

Historique d’Almaville

Ce petit village situé à la tête des Chutes de Shawinigan a reçu, en 1900, du curé de la paroisse Notre-Dame-du Mont-Carmel, le nom d’Almaville. Le jour où les résidants du village le sollicitèrent pour trouver un nom à la localité, était le premier dimanche de l’Avant. En cette journée, il était coutume d’y chanter l’Alma Redemptoris Mater. Le curé prit alors le mot «ALMA» et y ajouta le mot «VILLE».

Almaville, au cours de son histoire, a fait face à de multiples soubresauts politiques. Le 18 mars 1912, le Village d’Almaville était érigé en municipalité. Le 26 juin 1914, suite à une erreur de transcription, le Village et la Paroisse se trouvent fusionnés jusqu’au 7 avril 1915, alors que le Parlement érige la Paroisse en municipalité distincte.

Au cours des années qui suivirent, plusieurs démarches seront entreprises afin d’annexer le Village à Shawinigan. C’est ainsi que le 3 février 1930, une première demande d’annexion –qui sera toutefois sans lendemain– est formulée à la Cité de Shawinigan Falls. Le 2 août 1948, une résolution a pour effet de changer le nom d’Almaville en celui de Shawinigan-Sud. Le conseil municipal allègue que le Village fait partie du Grand Shawinigan. Le changement de nom pour Village de Shawinigan-Sud fut approuvé le 9 septembre 1948 et entra officiellement en vigueur le 18 septembre.

En octobre 1951, une nouvelle tentative d’annexion refait surface. Cette fois, la demande –qui sera repoussée– provient de la Cité de Shawinigan Falls. Toutes les péripéties annexionnistes ne laissaient pas, entre-temps, les élus municipaux de la Paroisse d’Almaville impassibles. En février 1952, une requête est déposée demandant son intégration au Village de Shawinigan-Sud. Un référendum, qui sera en faveur de l’annexion, a lieu le 27 octobre, Puis, le 30 janvier 1953, l’union des deux municipalités devient officielle.

Toujours aussi tenace, le conseil de Shawinigan-Sud relance le projet d’annexion le 19 novembre 1956, pour être de nouveau renversé par le conseil de la Cité de Shawinigan Falls. En mars 1958, une nouvelle demande est adressée mais sera encore une fois refusée.

À travers ces événements, les développements économique et démographique de Shawinigan-Sud connaissent un essor tel que le 12 juillet 1961, le Village se voit accorder le statut de ville. L’année suivante, un projet voulant que son nom soit changé suscite la controverse parmi la population. Les noms suggérés étaient «Jouvence», «Clairvue», «Nancy» et «Préjean». Après plusieurs débats, le projet fut relégué aux oubliettes.

Une dernière demande d’annexion est adressée à Shawinigan en août 1964. Mais de nouveau, elle est jugée inopportune et depuis, les deux villes sont indépendantes.

Le choix d’un artiste


L'église Notre-Dame-de-la-Présentation d'Almaville-en-bas
 
Voyons maintenant dans quelles circonstances s’est manifesté le choix d’Ozias Leduc. L’artiste, considéré comme l’un des plus grands muralistes de son époque, s’est principalement fait connaître par la décoration de temples religieux non seulement au Québec mais aussi dans les Maritimes et en Nouvelle-Angleterre. Sa réputation des plus enviables lui conférait le statut de maître en la matière. Suite aux multiples progrès effectués par la paroisse d’Almaville, il devenait impérieux pour la population de posséder une église qui pourrait répondre à leurs aspirations. La construction d’un nouveau temple débuta donc en mars 1924.

En 1941, sous le ministère du curé Arthur Jacob, un projet d’embellissement de l’intérieur de l’église Notre-Dame-de-la-Présentation est mis de l’avant.
Assuré de la participation financière de ses paroissiens, le révérend Jacob se met à la recherche d’un artiste qui pourrait représenter le grand thème de la Présentation de Marie au Temple.



Le Chamoine Arthur Jacob conseille Ozias Leduc sur la composition des thèmes bibliques formant la Sainte Trinité que nous retrouvons dans la partie centrale supérieure de l'oeuvre de Leduc.
 
Unanime, la communauté choisit de recourir à Ozias Leduc. En 1942, âgé de soixante-dix-huit ans, Leduc entreprend alors la magistrale œuvre de décorer l’église. Il y demeure trois ans et revient à maintes reprises par la suite. Malheureusement, peu de temps avant le parachèvement , la mort l’emporte. Il est décédé à Saint-Hyacinthe, le 6 juin 1955, à l’âge de 90 ans, alors qu’il travaillait encore activement. Pour terminer cette œuvre artistique, la tâche fut alors confiée à son élève et assistante, mademoiselle Gabrielle Messier, de Blainville.

Il est intéressant de noter que pour la réalisation d’œuvres artistiques religieuses, la philosophie d’Ozias Leduc laissait beaucoup de latitude à ses assistants.
C’est ainsi que les toiles produites pour l’église d’Almaville, au plan de l’exécution, furent le fruit de mademoiselle Messier, tandis que la finition fut réalisée par le maître. La décoration de l’église fut terminée durant l’été 1956 et la réalisation coûta quelque 12000$.


Premier dessin à la mine d'Ozias Leduc pour le choeur de l'égise Notre-Dame-de-la-Présentation d'Almaville-en-Bas.


L'œvre finale composant la Sainte Trinité
 
La pièce maîtresse exécutée par Leduc demeure, sans contredit, la grande fresque du chœur; laquelle inspira une composition musicale de J.-J. Gagné intitulée Envolée mystique. Elle fut diffusée sur les ondes radiophoniques de Radio-Canada en 1947.

Comme dans plusieurs métiers, la peinture demande une préparation artistique et une planification structurée. Ozias Leduc aimait, pour sa part, établir des croquis, des esquisses qui prenaient souvent l’allure de plans architecturaux avec angles, distances, etc. Nous vous présentons justement ci-contre l’étude réalisée pour le mur du chœur surnommée la Sainte-Trinité.

Elle fut exécutée à la mine, vers 1944, sur un papier beige. Ses dimensions sont de 16 x 19 pouces (40,1 x 48,3 cm) et tout comme ses toiles, elle porte la signature de l’auteur. Pour cette réalisation, nous la retrouvons dans le coin inférieur gauche et elle se compose tout simplement de son nom OZIAS LEDUC.

Aujourd’hui, ce dessin original est la propriété de son assistante, mademoiselle Gabrielle Messier.
Il montre des traces de plis indiquant que l’artiste l’a utilisé à plusieurs reprises pour esquisser l’œuvre finale dont les dimensions sont de 42 x 32 pieds (12,8 x 9,7 mètres). Il existe un autre dessin de format réduit 11 x 10 pouces (27,9 x 25,4 cm) qui est plus soigné et qui fait le délice de son propriétaire dans une collection privée à Montréal. Nous y voyons le maître autel dessiné en élévation ainsi que le texte de la prière Notre Père qui êtes aux cieux.

Nous pouvons donc déduire que ce deuxième dessin est celui qui aurait servi à Leduc pour concrétiser l’œuvre finale, tandis que le croquis dont il est question plus haut représenterait un premier essai. Ozias Leduc s’est inspiré de la mosaïque de Lisieux Dieu est chanté pour mener à bien son œuvre. Il a toutefois quelque peu modifié le thème pour le concevoir avec une plus grande émotivité.

Le bailleur de fond de l’œuvre est le chanoine Arthur Jacob, curé de la paroisse. C’est lui qui commanda ce thème à Leduc. Il désirait y voir le Christ tourner la tête vers son père avant d’expirer sur la croix. À sa gauche, devait figurer le sacrifice de Melchisédech et à sa droite celui d’Abraham. À ses côtés immédiats, des anges en adoration muette devant la Sainte Trinité forment un tout devant la calotte terrestre.

L’aspect postal

Maintenant, sur le plan de l’histoire postale, le but visé par cette recherche se situe principalement au niveau de la correspondance entre les intervenants, soit MM. Ozias Leduc et le révérend curé Arthur Jacob.

Les divers échanges de courrier ne nous permettent pas toutefois de couvrir entièrement la période de 1942 à 1955, années où Ozias Leduc déploya ses talents à redécorer l’église Notre-Dame-de-la-Présentation, mais seulement la période préparatoire à la mise en place de l’œuvre, soit de 1941 à 1944.

Dès l’acceptation du projet d’embellissement, en 1941, le curé Arthur Jacob prenait contact avec monsieur Leduc dans le but évident de lui signifier son choix et ses attentes. Deux correspondances nous confirment le fait que monsieur Ozias Leduc demeurait toujours dans son village natal de Saint-Hilaire, dans les années 1941 et 1942.


Une première lettre, datée du 19 août ; une des premières interventions du révérand Jacob auprès de Leduc.
 
Une première lettre, datée du 19 août 1941, provenant d’Almaville-en-Bas, nous révèle probablement une des premières interventions du révérend Jacob auprès de Leduc. Elle est adressée à «Monsieur Ozias Leduc ARTISTE». Le nom de l’expéditeur et l’adresse de retour, de forme manuscrite, démontrent bien qu’il s’agit d’un contact personnel de la part du curé de la paroisse.
Il est intéressant de noter aussi que, sur plusieurs lettres destinées à Ozias Leduc, nous retrouvons la mention «Artiste» ou «Artiste-peintre». Cela démontre bien le respect qu’on lui portait et explique, dans une certaine mesure, le pourquoi de sa sélection.

Une seconde lettre, en date du 7 mars 1942, montre que monsieur Leduc réside toujours à Saint-Hilaire et que, fort probablement, les travaux de l’artiste ne sont pas encore entamés. L’expéditeur est encore une fois le curé Jacob mais cette fois il s’agit d’une enveloppe personnalisée au nom de la paroisse. Expédiée le 7 mars, elle atteindra sa destination le 9, recevant un magnifique cachet de réception de ST.HILAIRE STATION. On y voit également au verso, une étiquette paraphila-télique de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal servant d’adhésif. Serait-ce une simple coïncidence ou pouvons-nous supposer que le curé Jacob manifestait ouvertement ses tendances nationalistes?

Poursuivant leur cheminement, les correspondances s’étalèrent jusqu’en 1944, année durant laquelle Ozias Leduc avait érigé ses quartiers à Almaville et que les travaux artistiques étaient en branle.

Un pli d’une importance capitale nous confirme cette conclusion. Au mois d’avril 1944, le Père René Groleau, du monastère des Dominicains, faisait parvenir une missive à monsieur Leduc à sa résidence de Saint-Hilaire. Oblitérée le 14 avril à OTTAWA, elle atteint ST.HILAIRE STATION le lendemain. Ayant reçu avis de diriger le courrier vers son nouveau lieu de résidence, le maître de poste réadresse la lettre pour ALMAVILLE-EN-BAS, laquelle atteindra sa nouvelle destination le 17.
 

Un pli du 14 avril 1944, adressé à Ozias Leduc, à Saint-Hilaire, et redirigé vers Almaville-en-Bas, nous amène à penser qu'à cette date l'artiste avait établi ses quartiers à Almaville.

En portant une attention particulière aux oblitérations apposées au recto et au verso, nous constatons que la lettre fut dirigée initialement vers ALMAVILLE-EN-HAUT au courant de l’avant-midi du 17 avril, puis reçue à ALMAVILLE-EN-BAS dans l’après-midi de la même journée. Ce cheminement est une indication précise qui détermine bien que le transport du courrier avait emprunté le Chemin du Roy pour bifurquer à Trois-Rivières vers Almaville. Le courrier fut laissé au bureau de poste d’Almaville-en-Haut pour être ensuite trié et livré à son destinataire à Almaville-en-Bas.

Vers la fin de l’année 1944, Ozias Leduc devait encore habiter Almaville car une lettre provenant de l’Académie Royale Canadienne des Arts, de Montréal lui fut adressée à Saint-Hilaire. Elle transita vers le bureau de poste d’OTTERBURN PARK avant d’atteindre ST.HILAIRE STATION. De là, la lettre fut dirigée vers ALMAVILLE-EN-BAS après avoir reçu la mention «MISSENT TO». Le cachet particulier de cette enveloppe réside dans le fait qu’elle origine de l’A.R.C.A. Les armoiries dans le coin supérieur gauche ne sont pas sans nous appeler deux événements importants qui sont survenus au cours de la carrière de Leduc. En 1907, il est proposé comme candidat à l’Académie mais les membres refusent sa candidature. Toutefois, dix ans plus tard, soit en 1917, il est élu membre associé.

On peut facilement supposer qu’ultérieurement le peintre Leduc résida sporadiquement à Almaville car en octobre 1945, la Caisse populaire d’Almaville lui écrivait à Saint-Hilaire. Il s’agit d’une situation évidemment normale sachant que les travaux entrepris seraient d’une longue durée et que Leduc n’était pas intéressé à «s’exiler», surtout à son âge.


C'est dans cette demeure qu'était dispensé le service postal d'Almaville-en-Bas. Les plis dont il est question dans ce texte ont tous transité par ce bureau.
 
En guise de complément à cette étude, il est pertinent d’y inclure une photo du bureau de poste d’Almaville-en-Bas où la manipulation des diverses lettres se déroulaient à cette époque. Il était situé dans la maison de madame Marie-Louise B. Dufresne qui occupa la fonction de maître de poste durant dix-neuf ans, soit du 23 septembre 1930 au 29 juin 1948, alors qu’elle démissionna. Quant à la fonction de maître de poste d’Almaville-en-Haut, elle étaient détenue par mademoiselle Jeanne-D’Arc Brouillette qui abandonnera son poste quelque quatre mois plus tard afin de convoler en justes noces.

Références :

Fiches historiques, Ottawa

- Archives personnelles

- Shawinigan-Sud, une histoire entre nous, Sylvie Cossette, Ville de Shawinigan-Sud, 1983

- Ozias Leduc, peinture symboliste et religieuse, Jean-René Osti-guy, Ottawa, 1974

- Ozias Leduc, 1864-1955, Le Musée de la province de Québec, 1955-56

- Paroisse de Saint-Antoine-sur-Richelieu

- Performance, journal des Gens de la poste, Division de Montréal, 9 mars 1988.

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