La drave en MauriciePAR NORMAND LAFLEUR Les campements
Les
patrons avaient leurs spécialistes appelés «campeurs
de draveurs». Lun deux, Anycet Larose, décrivait
ainsi son travail :
«Cétait presque un métier. Nous étions engagés pour transporter les tentes, le bagage des hommes et la batterie de cuisine. Il fallait savoir choisir une place, "clairer" le terrain, poser les tentes bien tendues, faire ça vite. Dans cet endroit, il fallait pas qu,il y ait trop de moustiques, pas de danger dinondation en cas de pluie, de leau proche. Tout se faisait avec la régularité dune armée bien disciplinée. Et une heure ou deux, selon la distance, après le déjeuner, les tentes étaient dressées et la cuisine fonctionnait dans son nouveau site».(1) Lorsque monsieur Wilbray Grenier a commencé à draver, les hommes couchaient dans des «tentes à baker», tentes servant pour la cuisine des aliments. «Des tentes ouvertes, pas de devant, avec un petit feu en avant, entretenu par un homme toute la nuit. On se couchait làdedans tout mouillé, les plus jeunes au fond et les vieux près du feu».(2) La journée de travailThomas Boucher, dans son intéressant ouvrage intitulé :«Mauricie dautrefois», nous raconte quil y a un siècle, la journée de travail dans les chantiers de coupe était au moins de onze heures. On commençait tôt le matin et on finissait tard le soir. Témoin de cette époque, il continue en disant que :«tous se levaient pour être prêts à déjeuner à six heures sonnant et, la dernière bouchée à peine avalée, chacun allumait sa pipe et prenait le bord du bois encore dans la demi-obscurité». La journée de travail était sensiblement plus longue pour le flottage du bois : «Ça commençait à quatre heures du matin, ça allait à huit heures du soir. Quatre "lunchs"par jour. Le matin, tu déjeuna à clarté du feu».(2) Monsieur Henri Gauthier me précisait cet horaire : «On déjeuna avant de partir le matin. On travailla jusquà neuf heures. À neuf heures, on ava un lunch. Un à deux heures dans laprès-midi. Lautre, bin, quand on pouvait le prendre. Des fois, céta huit heures, des fois céta neuf heures».(3) Et ça durait aussi longtemps qu'il y avait du bois à sortir des ruisseaux et des affluents. La taille des billotsVers 1850, le diamète moyen des billots flottés sur le Saint-Maurice était de 20 à 24 pouces. Mon oncle Léon Hébert me disait que même en 1920, les billots de 35 pouces de diamètre nétaient pas rares. Ces géants donnaient chacun de cinq à neuf billots de douze pieds. À la Manouane, on trouva des pins plusieurs fois centenaires dun diamètre allant jusquà cinq pieds. Cest probablement dans un de ces arbres que Bob Grant (4) se souvenait davoir déjà pris treize billots de 22 pouces. On ne prenait dailleurs que le gros bois, sans défaut, et de pas moins de douze pouces de diamète au petit bout. Comme nous le révèle Thomas Boucher (5) «un billot de 40 ou 50 pouces... ayant une "pip", une "ponque", une givelure un peu profonde, ou trop de noeuds, était laissé sur place à pourrir». Aujourdhui, pour la fabrication du papier, on utilise larbre tout entier, même la cime dont le diamètre est de trois ou quatre pouces. Les sortes de flottageLes billots étaient généralement déposés sur la glace à la décharge des lacs. Un «bôme» (6) tendu les retenait prisonniers quand la glace senfonçait. Puis, à la faveur de la grande quantité deau amassée par la chaussée ou lécluse qui rendait le ruisseau flottable, les billots descendaient de lacs en ruisseaux, de ruisseaux aux rivières secondaires jusquau Saint-Maurice. Restait le glanage des billots, quon appelait «la sweep» ou «glaine», qui se faisait du mois de juin au mois de novembre. Elle débutait aux rapides des Coeurs à Windigo et se terminait à Trois-Rivières. Il sagissait de sortir les billots qui étaient enlisés dans les anses ou sur la grève par suite de la baisse des eaux. Selon les vieux draveurs, il ny avait pas de pire travail. «Nous étions à leau jusquà la ceinture de six heures du matin à six heures du soir avec un soleil qui nous tapait dessus à la journée longue». Et que dire des billots qui se faisaient de plus en plus pesants au fur et à mesure que la journée avançait et quil fallait «crocheter» (7) et charroyer à lépaule sur des grèves de 40, 50 et 60 pieds de largeur. Les glissoiresLes billots confiés au courant des ruisseaux et des rivières étaient exposés à sendommager dans les chutes. Pour faciliter le flottage et la descente du bois jusquà Trois-Rivières, le Gouvernement entreprit, en 1846-1847, des travaux daménagement que les détenteurs de droits de coupe réclamaient depuis plusieurs années. On fit alors construire des glissoires pour éviter les chutes et des estacades pour retenir les billes. Pour éviter le courant des rapides des Grès et de la Gabelle, Georges Baptist avait fait construire le long de la rivière Saint-Maurice, à ses propres frais, une dalle en bois longue de trois milles. Il sy formait cependant souvent des embâcles. Certains endroits de la dalle étaient plus propices que dautres à la formation de ces «jams». Ainsi, au bas de la dalle, on faisait travailler les plus habiles. Aujourdhui, ces glissoires sont en tôle ou en ciment. Il ny a plus dembâcles et un convoyeur transporte les billots à la glissoire. Les cagesLes cages ou «cribles» qui descendaient le Saint-Maurice étaient moins importantes que celles qui descendaient le fleuve Saint-Laurent. Celles du Saint-Maurice avaient généralement de 50 à 60 pieds de long alors que celles du Saint-Laurent pouvaient atteindre facilement un mille. Bob Grant croit que les billots descendus en cage sur le Saint-Maurice et le Saint-Laurent le furent surtout dans les années 1840 à 1852.
Ce nétait pas le cas pour celles du Saint-Maurice. Les seules cages dont on fait mention sont les cages des propriétaires de moulins à scie et elles nétaient pas aussi importantes que celles du Saint-Laurent. Il nous est permis de croire que vers les années 1840, des cages de billots provenant du Saint-Maurice se rendaient à Québec. Bob Grant affirmait quon partait les cages de la rivière Cachée dans le temps pour les descendre à Québec. À la Gabelle, les Baptist gardaient toute une équipe de bons ouvriers pour faire ces cages. On formait dabord un radeau ajouré de forme rectangulaire. Les deux billots de côté avaient environ 40 pieds de long et les trois traverses environ 12 pieds. Les croisées étaient liées avec du câble ou de la broche. On empilait là-dessus treize rangs de madriers de trois pouces dépaisseur. Lorsque les rangs étaient terminés, on recouvrait les bouts de deux longs arbres de couche et de traverses quon attachait à ceux den bas avec des câbles. Pour conduire une petite cage à destination, il fallait au moins six hommes. Bob Grant racontait que : «Parfois, on descendait deux cribles attachés bout à bout. On les séparait aux endroit difficiles comme les remous et les rapides, (aux Trois Roches, à la Vache, à la pointe à Poulin). Tous les hommes sunissaient pour descendre un crible d,abord puis lautre et quand lendroit dangereux était passé, on mettait de nouveau les deux cribles bout à bout et ohé !» (8) Le bois de madrier ainsi descendu était surtout du pin et la saison débutait en juin pour se terminer à la fin de septembre. Sur ce genre de cage, la voile nétait jamais utilisée. Les rames de ces sauteux de cage étaient faites en épinette blanche, (épicea), et avaient de 18 à 20 pieds de long. Une fois rendues à Trois-Rivières, ces rames étaient remontées chaque jour à la Gabelle en voiture à traction animale. Les sauteux de cages partaient de Trois-Rivières tôt le matin pour se rendre à pieds à la Gabelle. Une fois sur les lieux, ils sautaient sur les cages et revenaient à Trois-Rivières. Ils y arrivaient généralement dans le courant de laprès-midi. Ces hommes descendaient assez régulièrement au moins six cages par semaine, parfois hui ou dix et même douze. Ce bois était conduit à lîle à Baptist, (Wayagamack actuelle), où il était chargé à bord des voiliers. Les outils de la draveLe taureau ou «handwork» était un radeau sur lequel on installait un cabestan à manivelle, manoeuvré par deux, trois ou quatre hommes selon les exigences. Mais ce radeau nallait pas sans son frère jumeau qui, lui, portait une «picasse», quon allait jeter 50 ou 60 pieds plus loin en avant. Une fois lancre prise au fond de leau, on travaillait à faire avancer la «raft» (9) de billots. La «picasse» pouvait peser jusquà 1 200 à 1 500 livres et les hommes sen servaient pour sancrer. La fourche ressemblait à une herse à trois dents. Trois lames en fer de cinq pieds de long étaient liées à une de leurs extrémités par deux anneaux en fer. Lautre extrémité était courbée. On introduisait un manche en bois dans les deux anneaux. Un cheval était attelé à cet instrument qui servait à recueillir la mousse, à calfeutrer et à nettoyer les approches dune écluse. La gaffe est une perche de bois, (aujourdhui en aluminium), de 8, 10 ou 12 pieds de longueur, munie dune douille et dun fer aigu à deux branches. Généralement, elle sert à piquer les billots pour les diriger. Le franc-renard ou «peavy» est un levier muni dune douille de métal, dun crochet mobile, et terminé par un croc. Il sert surtout à rouler de grosses pièces de bois. Le croc à levier ou cantouque (cant-hook), ressemble au franc-renard. Comme ce dernier, il possède un crochet mobile fixé à un collet. Une douille-sabot remplace le croc. Instrument à toutes fins, il est surtout utilisé pour manoeuvrer les «pitounes» (billes de 4 pieds). Quant au crochet de bois à pulpe, cest tout simplement une petite tige de fer de deux pieds, courbée et effilée à une extrémité et munie dune poignée. Il est encore utilisé dans les endroits où lespace est restreint et dans les travaux où la force doit être concentrée sur un point précis. Le crochet pour embâcle a sept pouce de longueur et sa lame est légèrement courbée. La queue et le dos sont munis de deux anneaux servant à attacher les câbles. Ce crochet est lancé sur les embâcles et les hommes, postés sur la grève, halent les câbles. On lutilisait généralement pour défaire un embâcle dangereux où un homme ne pouvait aller sans risquer sa vie. La mécanisation na pas remplacé ces outils. Ils étaient toujours en vogue il ny a pas si longtemps. Cependant, avec le flottage des billots de quatre pieds, les bâtons de dynamite sont apparus. Auparavant, on navait pas le doit de mettre de la dynamite, de crainte de casser le bois. Jusquà ces dernièrers années, on lutilisait régulièrement. Les hommesIl nous est permis de faire une première constatation en regardant les photographies des draveurs mauriciens. La majorité de ces hommes étaient du type athlétique, leur corps étant bien proportionné en muscles, en graisse et en os. Peu dhommes bedonnant ou maigre-échine. La plupart était «jeunesse» comme on disait alors. (10) Batailleurs mais aussi bons «portageux». (11) Et que dire de la légendaire agilité des draveurs sur les billots. Il nétait pas question de ceinture de sécurité à cette époque et plusieurs ne savaient pas nager. Pourtant, la plupart dente eux allaient sur les billots flottants, leurs bottes cloutées les empêchant de glisser. Cet exercice demandait plus que de léquilibre. En plus dun parfait équilibre musculaire, il exigeait du draveur de la souplesse, de lagilité et de lendurance. Le type le plus représentatif du draveur était évidemment le contremaître, le «foreman», disait-on alors. Presque toujours, cet homme avait passé de longues années dans les chantiers, fréquenté tous les ruisseaux, parcouru tous les lacs et fait toutes les draves. Il savait parler aux hommes avec autorité et, dans les cas dinsubordination, un coup de force exécuté à propos, lui donnait plus de prestige que tous les raisonnements. Le forestier mauricien du dix-neuvième siècle était un homme fort, sévère et mystérieux, dur à à la souffrance. Ce qui nous étonne, cest que sous des apparences frustes, ces hommes navaient point perdu, comme nous, le génie de sémerveiller du simple et de lordinaire. Des hommes durs au coeur tendre, voilà ce quils étaient ! À preuve le ton souvent sentimental de certaines chansons de chantier, douces mélopées que les bottines cloutées scandaient. Sources et renvois
|