Un embâcle au «trou du diable»PAR ARNOLD FAY
En 1946, les directeurs de la Shawinigan Water and Power Co. avaient décidé de la construction de la Centrale no 3 et en avaient confié la réalisation à leur filiale, la Shawinigan Engineering Company. Il arrive cependant que sur le site des travaux projetés, la Compagnie de flottage du St-Maurice Ltée y possédait des installations dont la résidence du contremaître de la drave, (monsieur Joseph Denoncourt), une boutique de menuiserie, une forge, un entrepôt, une «cookerie» pour nourrir une vingtaine demployés, une remise pour automobiles, etc. Sur la rive se trouvait également un quai sur lequel les bateaux et les chalands étaient hissés chaque automne pour y passer lhiver. Pendant la saison hivernale de 1947, la Shawinigan Engineering entreprit la mise en place dun batardeau à cet endroit, en vue de creuser le lit de la rivière St-Maurice. Au même endroit, la Compagnie de flottage du St-Maurice entretenaît une glissoire flottante de 200 pieds de longueur, laquelle était reliée à une autre glissoire. Cette dernière se jetant dans cette portion de la rivière qui forme ce quon appelle la baie de Shawinigan. Par suite des tavaux de la Shawinigan Engineering, la glissoire flottante se retrouva emprisonnée à lintérieur du batardeau, ce qui la rendait inutilisable par les employés de la Compagnie de flottage. Par mesure de compensation, la Shawinigan Engineering construisit une autre glissoire flottante, denviron 350 pieds de longueur, quelle rattacha à son batardeau. Pendant lété de lannée 1947, les billots et les billes passèrent par cette glissoire et tout se déroula normalement. Cependant, les choses se compliquèrent au printemps de 1948. La Shawinigan Engineering étant fort avancée dans la réalisation de ses travaux, arriva le moment de retirer le batardeau auquel était agrippée la glissoire flottante. Ironie du sort, ou mauvaise planification, cétait aussi le moment où il fallait acheminer le bois vers Trois-Rivières, et il ny avait plus de glissoire pour len diriger. Comme bien lon pense, dintenses discussions eurent lieu entre les dirigeants des deux compagnies pendant près de deux semaines afin de trouver une solution à cette situation. De son côté, le seul moyen quenvisageait la Shawinigan Engineering, cétait de diriger le bois dans la chute depuis le barrage en direction du grand remous appelé : «trou du diable». (1) Jos Denoncourt leur répliqua : «Vous ny pensez pas ! Si nous laissons aller les billots par le barrage, il va se former une montagne de bois sur le côté est du trou du diable en bas de la chute, et ce bois va rester tout le temps que nous allons envoyer les billots par la chute, et à lautomne, ça va prendre deux à trois semaines de travail pour enlever ces billots de leur fâcheuse position». Pendant ces discussions, les billots étaient toujours retenus à lintérieur des estacades face au parc St-Maurice de Shawinigan, mais il fallait absolument faire quelque chose. Par un beau matin, aux environs du 10 juin, nous étions à prendre notre petit déjeuner à lintérieur de la cookerie, sur lîle Melville, lorsque Jos Denoncourt arriva et dit à mon père : «Nous allons envoyer les billots par le barrage et nous allons installer les estacades en direction de la vanne no 4 du barrage». Cest ce que nous nous sommes empressés de faire. Nous sommes allés ouvrir les estacades en face du parc St-Maurice pour en laisser sortir les billots. Le lendemain, le bois était rendu au barrage, prêt à faire le grand saut. Est-il besoin de dire que, pour la circonstance, plusieurs dirigeants des deux compagnies se trouvaient sur place pour observer ce qui allait se passer.
au moyen délingues de 25 pieds de longueur, on encerclait
le plus de bois possible puis, à main levée, on donnait
le signal à lopérateur du treuil de procéder.
La distance entre lembâcle et le treuil était alors
denviron 250 pieds.
Après deux ou trois jours dune telle opération, un malheureux accident se produisit. Il arriva quà un certain moment, le câble étant accroché par larête dun rocher, se détendit par la force de traction du treuil et alla frapper de plein fouet deux hommes. Lun deux était un dénommé Désaulniers de Saint-Tite, un employé de la Compagnie de flottage. Je me souviens de lavoir vu tourner tout autour du câble et lavoir vu retomber sur le roc. Nous nous sommes empressés daller chercher une civière pour le remonter le long de la chute. Il nest pas décédé des suites de ses blessures, mais il fut deux années complètes sans pouvoir travailler. Lautre homme happé par le câble, cétait mon père, Anselme Fay. Le câble lavait frappé aux jambes et il sen tira avec de nombreux points de suture. Au printemps de lannée 1949, nous avons refait linstallation des estacades jusquà lentrée de la glissoire qui dirige les billots et les «pitounes» (2) dans la baie de Shawinigan. ____________________ (1) Trou du diable : Toponyme donné à une large et profonde cuvette rocheuse située aux pieds des chute de Shawinigan. (2) Pitoune : Billots dune longueur de 4 pieds. À lorigine, on parlait du «bois de happy town» pour signifier quil provenait des localités où les bûcherons et draveurs festoyaient. |