Les Atikamekw et la boisson au XIXe sièclePAR CLAUDE GÉLINAS
Aux dires de plusieurs témoins de lépoque, les effets de la boisson auraient été désastreux en Haute-Mauricie. En 1828, le responsable de la Hudsons Bay Company dans la région rapportait que lalcool «avait réduit les Indiens à létat de squelettes en plus daffecter leurs facultés mentales» (HBCA, B. 134/c/4, fos. 203-204). Trois ans plus tard, son successeur soulignait quen moins dun an et demi, sept hommes et trois femmes étaient morts dune surconsommation dalcool, et il entrevoyait alors avec pessimisme lavenir des autochtones de Weymontachie : «selon toute probabilité, cette pauvre race sera éteinte dici quelques années» (HBCA, B. 230/e/1, fo. 4). Enfin, toujours en 1831, lexplorateur Adams rapportait que les gens de Weymontachie étaient devenus les esclaves des traiteurs en raison de leur goût pour la boisson ; lalcool était, semble-t-il, la première chose quils demandaient lorsquils rencontraient des Blancs (Adams 1831 :33). À la suite de ces témoignages, quelques questions viennent tout de suite à lesprit. Lune delles se rapporte à la fiabilité du discours des observateurs. Les Atikamekw buvaient-ils réellement autant ? À cet effet, leurs habitudes dachat de boisson, telles que révélées par les livres de comptabilité des postes de traite de Weymontachie, offrent quelques éléments de réponse (HBCA, B. 230/d/4, 6, 14). À partir des statistiques disponibles, on peut attribuer à chaque chasseur une moyenne de 31.8 litres de boisson achetés par année durant les années 1820 (tab. 1). Cétait léquivalent de 2.7 litres par mois, de 0.7 litre par semaine, et de 0.1 litre par jour. Cétait donc moins dun «ptit verre» quotidien par chasseur, compte tenu notamment que les femmes consommaient une partie de la boisson achetée par leur mari. Toutefois, ces données nincluent pas la boisson offerte sous forme de présent chaque fois quun chasseur visitait le poste de traite, ce qui se produisait une dizaine de fois par année. Par ailleurs, si on combine les achats de boisson effectuée en juin-juillet-août dune part, et ceux effectués durant le reste de lannée dautre part, on constate que 34.6% de la quantité de boisson aurait été achetée durant lété. En répartissant cette quantité sur une base mensuelle, on obtient une moyenne dachat de 3.7 litres/mois par chasseur durant lété, contre 2.3 litres/mois pour le reste de lannée. Autrement dit, un chasseur aurait consommé en moyenne 1.4 litre de boisson de plus par mois durant lété. Comme cest à ce moment de lannée que Adams avait rencontré les Atikamekw, limage du rapport que ces derniers entretenaient avec lalcool était alors très différente de celle qui prévalait durant le reste de lannée. Les propos de lexplorateur mériteraient donc quelques nuances. Même
sil semble avoir été en général moins
prononcé quon le rapportait, on peut sinterroger
ce sur quoi reposait lattrait des Atikamekw pour lalcool
? Ici encore, les livres de comptabilité montrent que les pointes
dachats de boisson coïncident avec les moments de lannée
où toutes les familles atikamekw se retrouvaient à Weymontachie,
à savoir en juin, au moment de leur retour des terres de chasse,
et en septembre-octobre au moment de leurs achats automnaux qui précédaient
le retour dans les bois. Ainsi, on présume quune part importante
de lalcool devait être alors consommée sur place,
en groupe, pour célébrer des retrouvailles, des amitiés,
des alliances ou des adieux. En dautres termes, la consommation
de boisson semblait sinscrire dans un cadre avant tout récréatif,
et non de dépendance. Du reste, la boisson nétait
pas un article commode à transporter en grande quantité
dans les canots, de sorte que même si beaucoup dalcool était
acheté en juin et en octobre, les chasseurs devaient nécessairement
limiter la quantité devant être apportée dans les
campements dhiver. Cest dire, ici encore, que le rapport
que les atikamekw entretenaient avec la boisson, tel quil a été
évoqué par les employés de la Hudsons Bay
Company, nétait représentatif que du contexte social
particulier qui prévalait lors des rassemblements saisonniers
près des postes de traite.
BibliographieAdams, J., 1831, Shetches of the Tête de Boule Indians, River St. Maurice., Transactions of the Literary and Historical Society of Quebec, 2: 25-39. Haldimand, F., 1918a, Proclamation Respecting the Trade with the Têtes de Boule Indians, May 28, 1762. Rapport des Archives publiques du Canada, App. B, p. 283, 285. 1918b, Proclamation Respecting the Trade with the Têtes de Boule Indians, May 13, 1764. Rapport des Archives publiques du Canada, App. B, p. 341, 343 HBCA, Hudsons Bay Company Archives, Winnipeg, B. 134/c/4: Montreal, Correspondence Inward, 1828. B. 230/d/4: Weymontachingue, Account book, 1824-1827. B. 230/d/6: Weymontachingue, Account book, 1825-1828. B. 230/d/14: Weymontachingue, Account book, 1829-1833. B. 230/e/1: Weymontachingue, Report on District, 1831. |