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Les Atikamekw et la boisson au XIXe siècle

PAR CLAUDE GÉLINAS

Sans contredit, l’alcool fut l’un des produits occidentaux qui eut le plus d’impact – souvent négatif – auprès des autochtones du Nouveau Monde. Comme d’autres, les Atikamekw connurent la boisson dès le 17e siècle et, encore dans les années 1760, ceux qui venaient faire commerce à Trois-Rivières demandaient souvent de l’eau-de-vie en échange de leurs fourrures (Haldimand 1918a, 1918b). Ce produit allait devenir plus accessible aux Atikamekw vers la fin du 18e siècle, lorsque les commerçants de fourrures commencèrent à opérer des postes de traite en Haute-Mauricie. Au plus fort de la concurrence entre la King’s Posts Company et la Hudson’s Bay Company dans les années 1820, cette dernière aurait «monté», dans les Hauts mauriciens, près de 3800 litres d’alcool pour une seule saison de traite (HBCA, B. 134/c/4, fos. 203-204), pour une moyenne théorique de 95 litres pour chaque famille atikamekw.

Aux dires de plusieurs témoins de l’époque, les effets de la boisson auraient été désastreux en Haute-Mauricie. En 1828, le responsable de la Hudson’s Bay Company dans la région rapportait que l’alcool «avait réduit les Indiens à l’état de squelettes en plus d’affecter leurs facultés mentales» (HBCA, B. 134/c/4, fos. 203-204). Trois ans plus tard, son successeur soulignait qu’en moins d’un an et demi, sept hommes et trois femmes étaient morts d’une surconsommation d’alcool, et il entrevoyait alors avec pessimisme l’avenir des autochtones de Weymontachie : «selon toute probabilité, cette pauvre race sera éteinte d’ici quelques années» (HBCA, B. 230/e/1, fo. 4). Enfin, toujours en 1831, l’explorateur Adams rapportait que les gens de Weymontachie étaient devenus les esclaves des traiteurs en raison de leur goût pour la boisson ; l’alcool était, semble-t-il, la première chose qu’ils demandaient lorsqu’ils rencontraient des Blancs (Adams 1831 :33).

À la suite de ces témoignages, quelques questions viennent tout de suite à l’esprit. L’une d’elles se rapporte à la fiabilité du discours des observateurs. Les Atikamekw buvaient-ils réellement autant ? À cet effet, leurs habitudes d’achat de boisson, telles que révélées par les livres de comptabilité des postes de traite de Weymontachie, offrent quelques éléments de réponse (HBCA, B. 230/d/4, 6, 14). À partir des statistiques disponibles, on peut attribuer à chaque chasseur une moyenne de 31.8 litres de boisson achetés par année durant les années 1820 (tab. 1). C’était l’équivalent de 2.7 litres par mois, de 0.7 litre par semaine, et de 0.1 litre par jour. C’était donc moins d’un «p’tit verre» quotidien par chasseur, compte tenu notamment que les femmes consommaient une partie de la boisson achetée par leur mari. Toutefois, ces données n’incluent pas la boisson offerte sous forme de présent chaque fois qu’un chasseur visitait le poste de traite, ce qui se produisait une dizaine de fois par année.

Par ailleurs, si on combine les achats de boisson effectuée en juin-juillet-août d’une part, et ceux effectués durant le reste de l’année d’autre part, on constate que 34.6% de la quantité de boisson aurait été achetée durant l’été. En répartissant cette quantité sur une base mensuelle, on obtient une moyenne d’achat de 3.7 litres/mois par chasseur durant l’été, contre 2.3 litres/mois pour le reste de l’année. Autrement dit, un chasseur aurait consommé en moyenne 1.4 litre de boisson de plus par mois durant l’été. Comme c’est à ce moment de l’année que Adams avait rencontré les Atikamekw, l’image du rapport que ces derniers entretenaient avec l’alcool était alors très différente de celle qui prévalait durant le reste de l’année. Les propos de l’explorateur mériteraient donc quelques nuances.

Même s’il semble avoir été en général moins prononcé qu’on le rapportait, on peut s’interroger ce sur quoi reposait l’attrait des Atikamekw pour l’alcool ? Ici encore, les livres de comptabilité montrent que les pointes d’achats de boisson coïncident avec les moments de l’année où toutes les familles atikamekw se retrouvaient à Weymontachie, à savoir en juin, au moment de leur retour des terres de chasse, et en septembre-octobre au moment de leurs achats automnaux qui précédaient le retour dans les bois. Ainsi, on présume qu’une part importante de l’alcool devait être alors consommée sur place, en groupe, pour célébrer des retrouvailles, des amitiés, des alliances ou des adieux. En d’autres termes, la consommation de boisson semblait s’inscrire dans un cadre avant tout récréatif, et non de dépendance. Du reste, la boisson n’était pas un article commode à transporter en grande quantité dans les canots, de sorte que même si beaucoup d’alcool était acheté en juin et en octobre, les chasseurs devaient nécessairement limiter la quantité devant être apportée dans les campements d’hiver. C’est dire, ici encore, que le rapport que les atikamekw entretenaient avec la boisson, tel qu’il a été évoqué par les employés de la Hudson’s Bay Company, n’était représentatif que du contexte social particulier qui prévalait lors des rassemblements saisonniers près des postes de traite.
 
Il ne correspondait pas du tout à ce qui prévalait à l’intérieur des terres durant la majeure partie de l’année, là où l’isolement et les exigences de la chasse et du piégeage sur lesquels reposait la subsistance quotidienne étaient peu propices à la surconsommation.

Bibliographie

Adams, J., 1831, Shetches of the Tête de Boule Indians, River St. Maurice., Transactions of the Literary and Historical Society of Quebec, 2: 25-39.

Haldimand, F., 1918a, Proclamation Respecting the Trade with the Têtes de Boule Indians, May 28, 1762. Rapport des Archives publiques du Canada, App. B, p. 283, 285.

1918b, Proclamation Respecting the Trade with the Têtes de Boule Indians, May 13, 1764. Rapport des Archives publiques du Canada, App. B, p. 341, 343

HBCA, Hudson’s Bay Company Archives, Winnipeg, B. 134/c/4: Montreal, Correspondence Inward, 1828. B. 230/d/4: Weymontachingue, Account book, 1824-1827. B. 230/d/6: Weymontachingue, Account book, 1825-1828. B. 230/d/14: Weymontachingue, Account book, 1829-1833. B. 230/e/1: Weymontachingue, Report on District, 1831.

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