Histoire de pain bénit en AcadiePAR LE PÈRE ANSELME CHIASSON (SOURCE : REVUE D'HISTOIRE D'ACADIE) Selon une ancienne liturgie romaine, la cérémonie religieuse des pains bénits aux messes du dimanche a existé en Acadie et chez les Acadiens de la Côte-Nord du Saint-Laurent jusqu'aux années 1870 à peu près. Mgr Plessis, évêque de Québec, affirmait en 1812 que cette pratique était inconnue chez les Québécois. Il n'avait pas lu le Journal des Jésuites car il aurait su qu'elle y avait bel et bien existé au XVIIe siècle. Le Père Jérôme Lalemant nous dit dans ce Journal que cette cérémonie des pains bénits, qui avait été abandonnée depuis plusieurs années à cause de chicanes de préséance, fut réintroduite à Québec à la messe de minuit de Noël 1645. Et «ce que l'on fit pour obvier aux brouilleries des préférences prétendues, fut d'ordonner qu'en ayant donné au prêtre et au Gouverneur, on donnerait à tout le reste comme il viendrait et se trouverait dans l'église, commençant tantôt par en haut, tantôt par en bas». À Québec, en plus des susceptibilités quant aux préséances pour recevoir le pain bénit, il y avait la rivalité à qui présenterait le plus beau et le plus orné. Le même Père rapporte qu'en 1646, le dimanche de la Septuagésime... «Madame Marsolet devant faire le pain bénit, désira le présenter avec le plus d'appareil qu'elle pourrait; elle y fit mettre une toilette, une couronne de bouillons de gaze ou de linge à l'entour. Elle désirait y mettre des cierges et des quarts d'escus aux cierges, au lieu d'escu d'or qu'elle eust bien désiré y mettre; mais voyant qu'on ne luy voulait point permettre, elle ne laissa pas de refaire porter avec la toilette et la couronne de bouillons; mais devant que le bénir, je fis tout oster et le bénis avec la mesme simplicité que j'avais fait les precedens et particulièrement celuy de Mons. le Gouverneur, crainte que ce changement n'apportast de la jalousie et de la vanité». Les fidèles ne devaient pas en manger à l'église puisque l'auteur nous dit qu'ils ont communié à cette messe. Or, le jeûne eucharistique était de rigueur depuis minuit. Voyons comment se déroulait cette cérémonie chez les Acadiens, du moins dans trois centres où l'histoire nous en a donné une description. Voici comment Monseigneur Plessis décrit celle qu'il eut l'occasion d'admirer à Chédaïc lors de son voyage de 1812 aux provinces Maritimes: «L'évêque laissa donc le rivage et les fidèles de Gédaïque chez lesquels il n'avait eu rien à observer, sinon la manière extraordinaire dont on y présenta les pains à bénir le dimanche qu'il s'y trouva. Au Gloria in excelsis de la grandmesse, trois jeunes hommes accompagnés de trois jeunes filles, se présentèrent au balustre tenant chacun sur leurs mains un des pains qu'il fallait bénir. Dès que l'évêque se leva pour en faire la bénédiction, chacun remit son pain à sa compagne qui le prit de travers sur sa poitrine, le tenant par les deux côtés avec des linges dont elles étaient pourvues tout exprès. La bénédiction faite, les pains furent rendus aux trois hommes qui les avaient apportés, lesquels se mirent aussitôt en devoir de les couper et distribuer au peuple, tandis que les trois filles firent la quête par l'église. Cette cérémonie, étrangère à notre usage, s'exécuta, il faut l'avouer, avec une décence remarquable». Le père Anselme Chiasson dans son volume Chéticamp, histoire et traditions acadiennes, nous dit qu'aux temps où l'on communiait très rarement au corps et au sang du Christ, cette tradition des pains bénits y suppléait en tant que symbole d'union et de charité entre les chrétiens. Il écrit qu'autrefois à Chéticamp, «il y avait le pain bénit tous les dimanches. Chaque famille, à tour de rôle, fournissait le pain, le tranchait et l'apportait à la sainte table dans une grande corbeille. Au début de la messe, le prêtre descendait bénir ce pain. Les syndics le distribuaient alors de banc en banc à tous les assistants. Chacun en prenait immédiatement une petite bouchée puis serrait le reste dans sa poche pour les enfants ou les autres membres de la famille qui n'avaient pas pu venir à la messe». La description la plus détaillée nous vient d'un milieu acadien de la Côte-Nord du golfe Saint-Laurent, de Placide Vigneau, un témoin qui a vu se dérouler cette cérémonie religieuse durant plusieurs années. Il nous la décrit lui-même: «Autrefois, les dimanches et les fêtes obligatoires, chaque famille à tour de rôle offrait le pain bénit, qui consistait en quatre ou cinq gâteaux de grandeur ordinaire et dont le nombre variait selon le chiffre de la population. Ces pains étaient couronnés d'un plus petit pour le curé, et sur le grand on déposait ce que l'on appelait l'offrande, une pièce de monnaie variant de 10 ¢ à 25 ¢ selon la richesse et la générosité de celui qui les offrait. Cet argent allait dans le coffre de la fabrique. «Celui qui offrait le pain bénit allait le déposer avant la messe sur la balustre du côté de l'épître. Après avoir entonné le Gloria in excelsis Deo et après l'avoir récité, le curé se rendait à la balustre accompagné des servants de messe; un enfant de choeur sortait dans la nef en même temps et se tenait debout en face des pains, un cierge allumé à la main. Le curé après avoir béni les pains lui donnait un crucifix ou l'instrument de paix à baiser, après quoi il éteignait son cierge et faisait la quête dans la nef, les galeries et les jubés. Le curé retournait à son siège. «Le bedeau prenait les pains, les emportait à la sacristie et les tranchait par morceaux d'environ un pouce carré plus ou moins gros, les déposant au fur et à mesure dans un grand panier. Aussitôt que le curé avait entonné le Credo, le bedeau sortait les distribuer dans la nef en commençant du côté de l'épître. Il en plaçait trois morceaux plus gros que les autres sur le banc d'oeuvre pour les trois marguilliers, après quoi il continuait la distribution en présentant le panier à la porte de chaque banc. Alors chacun en prenait un morceau avec lequel il faisait le signe de la croix. D'après la rubrique, le pain bénit devait être mangé dans l'église, à l'exception bien entendu des personnes qui devaient communier. «Ce n'est pas tout. Je n'ai pas encore fini avec mon pain bénit. Le bedeau taillait le centre d'un des gâteaux en rond d'environ quatre pouces de diamètre, en lui laissant toute son épaisseur. Ce morceau de gâteau s'appelait La Grille et celui qui, tel dimanche offrait le pain bénit allait porter cette grille chez celui qui devait l'offrir le dimanche suivant, pour lui rappeler que son tour d'offrir le pain bénit était arrivé». Cette coutume a cessé à la Pointe-aux-Esquimaux au printemps de 1877. Il y avait déjà des années que cette coutume était abolie dans les villes et les grandes paroisses. Nous avions aussi l'habitude autrefois lorsqu'un enfant faisait sa première communion, de lui faire un pain bénit. Celui-ci n'était pas distribué dans l'église, mais de retour à la maison on en donnait aux parents et amis. Cette coutume fut abandonnée... Parfois, à de rares intervalles, quelques parents (un sur dix) faisaient encore un pain bénit de première communion, jusqu'à ces dernières années. |