Le Témiscamingue, entre le peuplement volontaire et la colonisation organiséePAR GILLES BOILEAU, GÉOGRAPHE
Quand le Témiscamingue s'est ouvert à la colonisation, il y avait près d'un demi-siècle que la société des Vingt-et-Un s'était lancée à la conquête du Saguenay Lac - Saint-Jean. Comparé aux autres régions du Québec méridional, le Témiscamingue est donc l'une des zones d'habitat permanent les plus récentes. Longtemps inaccessible au reste de la province, ce n'est que par la mise en oeuvre d'un ingénieux réseau de communications appuyé sur la rivière des Outaouais qu'on a pu atteindre la région. C'est beaucoup plus l'omniprésence et l'épaisseur de la forêt que la vigueur du relief ou l'hostilité du climat qui ont tenu les hommes à l'écart de ce coin du Québec. On s'est vite rendu compte en effet que, pour percer cette forêt et pénétrer dans la région, il n'y avait qu'un seul moyen: utiliser la rivière des Outaouais et ses tributaires, ainsi que les lacs Témiscamingue et Abitibi. Le mode de peuplement du Témiscamingue n'a rien de comparable à celui de l'Abitibi qui s'est imposé au reste de la province en deux étapes bien séparées. La construction d'une voie ferrée vers 1910 a provoqué la naissance de l'Abitibi rural, longue bande de peuplement échelonné entre Senneterre et La Sarre, à la frontière de l'Ontario, sur 180 kilomètres environ. Une quinzaine d'années plus tard, parallèlement à cette première bande de peuplement, à une cinquantaine de kilomètres au sud, la découverte d'importants gisements miniers le long de la faille de Cadillac entre Val-d'Or et Rouyn-Noranda a entraîné l'avènement de plusieurs établissements industriels. L'agriculture n'aura qu'un rôle bien secondaire à jouer dans cette deuxième portion de l'Abitibi. En réalité, le Nord-Ouest québécois se compose de trois entités différentes qui se complètent et s'interpénètrent, chacune d'elles assumant cependant des fonctions différentes. Au Témiscamingue plus ancien, à vocation forestière et agricole, s'opposent d'abord un Abitibi rural le long de l'axe Senneterre - La Sarre, de part et d'autre de la voie ferrée transcontinentale, et enfin un Abitibi davantage urbanisé et industrialisé entre Val-d'Or et Rouyn-Noranda. Il y a deux Témiscamingue.Le plus ancien s'est formé dans un espace bien restreint, entre la bordure orientale du lac et le lac des Quinze, avant 1920, alors que l'application des plans Gordon et Vautrin ont permis une extension du peuplement de première souche au nord de cette dernière après 1932. Près de deux siècles se sont écoulés entre le passage du chevalier de Troyes et d'Iberville par les lacs Témiscamingue et Abitibi, en route pour la baie d'Hudson en 1686, et l'installation permanente du commerçant de fourrures Édouard Piché sur les bords du lac Témiscamingue, dans le canton de Guigues en 1863. C'est à la faveur de cette expédition vers les territoires de la baie d'Hudson que fut érigé le fort Abitibi à l'embouchure de la rivière Duparquet. C'est aussi à cet endroit que l'aumônier de l'expédition, le jésuite Antoine Silvy, célébra la première messe dans l'ouest québécois. Les vestiges du vieux fort sont toujours présents à Ville-Marie. On sait par ailleurs, grâce aux Notes historiques sur le Témiscamingue de Chénier, qu'un autre poste de traite aurait été établi sur une île du lac Témiscamingue, en bordure de la rive droite. Après la fermeture de ce poste, d'autres établissements du genre ont été construits en différents lieux tant du lac Témiscamingue que dans le district du lac Abitibi. Missionnaires, explorateurs et commerçants ont connu et utilisé très tôt la grande nappe d'eau du lac Témiscamingue. Dans son Topographical Dictionary of the Province of Lower Canada publié à Londres en 1832, Joseph Bouchette parlait même d'un agriculteur aventureux qui, peu avant 1820, déjà, aurait récolté quelques précieux minots de pommes de terre sur les rives du lac Témiscamingue: «Temiscaming Lake, in the co. of Ottawa, about 400 miles N. W. of Montreal, is a large lake: the country about it is fertile and will make good settlements hereafter. Mr McKay, in the spring of 1818 or 19, planted 36 bushels of potatoes on the borders of this L. and they grew exceedingly well; he also sowed some peas and other seeds with similar success. He likewise purchased in Hull a bull, with some cows and calves, for the use of his farm on this lake».
Mais il fallait plus que découvrir ce territoire et en répandre la nouvelle. Il fallait le «fonder», c'est-à-dire tenter sa mise en valeur ou du moins amorcer la phase de son développement initial. C'est à un humble frère convers des oblats de Marie-Immaculée que revient donc le titre si prestigieux de fondateur du Témiscamingue. Venu discrètement du vieux fort, le frère Joseph Moffet choisit de défricher un lopin de terre sur une des premières terrasses en bordure du lac. Et c'est sur le site de Ville-Marie qu'en 1879 on récolta les premières gerbes de blé dans la région. Grâce à la perspicacité du frère Moffet ...
Cet
espoir fut avivé par le rapport du père Paradis qui déjà
en 1884 parlait de la fondation possible de quelques dizaines d'excellentes
paroisses agricoles au Témiscamingue. À la suite de ce
rapport encourageant, la Société de Colonisation
d'Ottawa, dirigée par le père Gendreau, entra
en scène pour jouer le rôle d'une véritable agence
d'établissement rural et constituer le point de départ
d'un fort mouvement de peuplement.
L'année 1888 est à marquer d'une pierre blanche: alors que l'industrie forestière atteignait un sommet par la construction de la scierie Lumsden dans le sud du Témiscamingue, débutait en même temps une vigoureuse poussée de peuplement et de colonisation dans les cantons de Guigues et de Duhamel, aux alentours du poste de Ville-Marie, avec l'arrivée d'une centaine de familles dont la plupart étaient originaires de la région de Montréal. Ce fut là le début d'une importante période d'immigration volontaire et de colonisation spontanée, si bien que les recensements dénombraient en 1891 près de 700 habitants sédentaires dans les deux cantons voisins de Duhamel et de Guigues. Comment ces familles ont-elles pu atteindre les rives du lac Témiscamingue en dépit de l'impénétrable forêt et des nombreux rapides sur la rivière des Outaouais et ses affluents? On pouvait gagner Mattawa par la voie ferrée du Pacifique canadien. Pour franchir les 50 kilomètres séparant la station de Mattawa de Témiskaming, le père Gendreau eut recours à une solution à trois volets: tramways à chevaux dans le bief inférieur, bateaux à vapeur sur le lac et enfin chemin de fer plus en amont. En raison des nombreux transbordements, la liaison n'était guère rapide mais on finissait par y arriver quand même. L'usage de modes de transport aussi rudimentaires prit fin en 1896 quand le Pacifique canadien poussa une antenne jusqu'au sud de la grande nappe d'eau du lac Témiscamingue, éliminant du même coup les pittoresques tramways Gendreau et ouvrant le Témiscamingue à la colonisation agricole.
C'est
entre 1905 et 1918 principalement qu'ont été érigées
officiellement les premières paroisses du Témiscamingue:
Saint-Bruno-de-Guigues en 1905, Lorrainville et Laverlochère
en 1908, Béarn en 1909, Fugèreville en 1912, pour n'en
citer que quelques-unes, d'ouest en est. Pour vivre et joindre les deux
bouts, toutes ces jeunes paroisses agricoles écoulaient une bonne
partie de leur production dans les villes voisines de l'Ontario, au-delà
du grand lac.
Dans les Esquisses de quelques paroisses de colonisation de la Province de Québec publiées par le département de la Colonisation, Mines et Pêcheries en 1912, on décrivait la paroisse de Saint-Bruuo-de-Guigues en ces termes: «La population actuelle est de 1 104 âmes. L'augmentation depuis 5 ans est d'environ 700 âmes. Il y a à peu près 200 terres en culture. On estime qu'il reste encore une quinzaine de terres en disponibilité. On trouve plusieurs bons pouvoirs hydrauliques sur la rivière la Loutre. La paroisse possède une église, un couvent, cinq écoles, un médecin, un notaire, une caisse populaire, deux moulins à scies, une manufacture de portes, de châssis et de boîtes à fromage, un moulin à farine et à carder, une fromagerie, trois bons marchands, deux forgerons, un cordonnier, un sellier, etc. Le marché local est très actif. Il manque un ferblantier». L'année 1911 a marqué un point tournant dans l'histoire de la région.En effet, c'est à compter de cette année charnière que l'Abitibi-Témiscamingue a pris son envol démographique, la population totale passant, entre 1911 et 1921, de 10 356 âmes à 26 571, soit une augmentation de 157%. Ce fut d'ailleurs la décennie la plus «progressive» de toute l'histoire de la région entre le tournant du siècle et les temps présents. En 1911, au moment où le Témiscamingue était à la veille de parachever la première phase de son peuplement, en doublant ses effectifs de 1901, l'Abitibi amorçait une période de peuplement intense et vigoureux. Le Témiscamingue se trouvait au seuil de l'âge adulte au moment où l'Abitibi allait naître. Le coeur du Témiscamingue battait presque à son rythme normal en 1911, alors que la partie centrale était tout occupée. Ce n'est que plusieurs années plus tard que sera comblé le vide entre Rémigny et le site de l'actuelle agglomération de Rouyn-Noranda. Le pays est alors organisé, peuplé et achevé! Entre 1911 et 1921, le Témiscamingue a complété la première phase de son peuplement dans le secteur immédiat du lac et ses effectifs croîtront de 42%. La décennie 1921-1931 allait en quelque sorte marquer un léger temps d'arrêt - Oh! combien léger - avant les années exubérantes de la période de crise. À l'avènement des années 30, l'Abitibi et le Témiscamingue allaient passer d'un mode de peuplement volontaire à une période de colonisation dirigée où l'État jouera un grand rôle et dont il n'est pas facile encore aujourd'hui d'analyser avec lucidité les résultats obtenus. Quoi qu'il en soit, la région connaîtra sa période de plus grande effervescence entre 1931 et 1941 alors que la population de l'Abitibi sera multipliée par trois et celle du Témiscamingue par deux. Au
nord et à l'est du lac Témiscamingue, les grands espaces
furent vite comblés. Entre 1921 et 1931, les fondations de paroisses
furent peu nombreuses et la population du Témiscamingue augmenta
ses effectifs grâce surtout à l'expansion du petit centre
industriel de Témiskaming et de son usine de l'International
Paper qui avait pris la relève de la grande scierie Lumsden en
1920. Par ailleurs, une amorce de colonisation minière dans la
partie septentrionale du comté a subitement gonflé les
effectifs de la population dans la deuxième partie de la décennie.
N'eut été de la brusque apparition des villes jumelles
de Rouyn-Noranda, le Témiscamingue n'aurait guère fait
parler de lui entre 1921 et 1931.
La crise des années 30Quelques années seulement après l'exploitation des premiers gisements dans la région, éclata la légendaire crise économique des années 30. Pour sauver la région qui commençait déjà à ressentir les contrecoups de cette fâcheuse période, il a fallu l'intervention dirigée et presque autoritaire de l'Église et de l'État. Pour enrayer en effet la diminution de la population et le ralentissement des industries liées à la forêt et pour donner à l'agriculture une vigueur qu'elle n'avait toujours pas, on a dû faire appel à un nouveau type de colonisation qui avait davantage pour objectif de diminuer le fardeau du chômage dans les centres urbains que de mettre en valeur de nouvelles terres ou de fonder d'autres paroisses. Et même si de nouveaux points de peuplement ont surgi aux quatre coins de la région, ils ont beaucoup plus servi à soulager un surpeuplement temporaire dans les grandes agglomérations qu'à provoquer une relance en profondeur du développement régional. La situation économique était alors d'une telle gravité que le gouvernement fédéral, grâce à des capitaux plus abondants et ayant à sa disposition un appareil administratif plus élaboré et davantage diversifié, et conscient sans doute - alors - de ses responsabilités nationales, proposa dès 1932 le plan Gordon. Deux ans plus tard, la province elle-même mit de l'avant le plan Vautrin, devant le peu de succès et le caractère nettement improvisé du plan de rattrapage imaginé par Ottawa. L'agronome Jean-Baptiste Lanctôt, alors directeur de l'Aide à la colonisation, déclarait à Boucherville, en 1946, à l'occasion du premier congrès national de colonisation: «Avec l'arrivée de la grande dépression de 1930, des centaines de milliers de familles se trouvent soudainement sans le sou, précipitées du jour au lendemain dans un angoissant état de chômage. Les sociétés diocésaines de colonisation, entre autres, se vouent à une oeuvre positive de retour à la terre d'un grand nombre de familles désoeuvrées; elles contribuent ainsi à la fondation de quelque cent nouvelles paroisses au cours d'une douzaine d'années». Le plan GordonS'adressait avant tout à des chômeurs urbains qui préféraient quitter leur milieu, où il était devenu impossible de vivre décemment, pour aller défricher les terres marginales de l'Abitibi et du Témiscamingue. En échange des $ 600 qu'on remettait - en deux tranches annuelles - aux aspirants colons, ces derniers devaient tenter de faire vivre leur famille du mieux qu'ils pouvaient. On leur consentait par ailleurs un certain nombre d'autres avantages pour faciliter leur établissement mais c'était trop peu. Dans sa double entreprise de migrations organisées et de colonisation dirigée, le ministre Gordon avait impliqué financièrement le gouvernement provincial et les municipalités. À qui versait-on ces allocations? À des chômeurs en santé et capables de s'adonner au pénible travail de défrichement. Mais ces chômeurs en santé et doués d'une bonne dose d'énergie, avant d'avoir accès à la terre abitibienne ou témiscamienne, devaient subir l'humiliante mais nécessaire épreuve d'un jury de sélection qui les autorisait, une fois reçus, à se prévaloir du titre de colon agréé et subventionné, chargé de mettre en valeur, avec des milliers d'autres, un coin de ce territoire exigeant et lointain. Dans
le cadre du plan Gordon, 5 440 personnes sont venues s'installer sur
les marges de cette nouvelle frontière, partagées à
peu près également entre l'Abitibi (2 776) et le Témiscamingue
(2 664).
Lalliance de lÉglise et de lÉtatConçu par l'État comme une impérieuse nécessité et approuvé par l'Église, le plan Vautrin, dans sa réalisation, a fait largement appel aux organisations diocésaines, dont l'action concertée avait pris la relève des anciennes sociétés de colonisation. Chaque diocèse adoptait un canton et y dirigeait ses propres colons, ceux qu'il avait choisis. Nous connaissons déjà l'exemple du diocèse de Sainte-Anne-de-la-Pocatière qui, en 1933, avait largement contribué au peuplement et à l'occupation du territoire dans le canton de Roquemaure. Pour sa part, le diocèse de Joliette s'était vu attribuer le canton de Rémigny au Témiscamingue. Venus des quatre coins de la province par convois entiers, ils devaient être évidemment bien nombreux, mais le chiffre mis de l'avant par le vénérable chanoine semble pour le moins étonnant, d'autant plus qu'il faudrait soustraire de ce nombre tous ceux, et ils sont assurément fort nombreux, qui n'ont fait que passer. Par ailleurs, il serait aussi plus juste de défalquer de ce grand total l'énorme contingent de ces hommes et de ces femmes qui n'ont jamais rien eu à voir avec le travail de la terre, sauf bien indirectement. Peut-être y aurait-il alors lieu de faire une différence entre les colons et les pionniers? Plusieurs de ceux qui sont venus comme colons ou du moins avec ce titre n'ont jamais colonisé au sens québécois du terme; ils n'ont jamais «fait de terre». Ils se sont retrouvés journaliers, bûcherons, mineurs, menuisiers, forgerons, hommes à tout faire, mais pas agriculteurs. Et ils ne sont pas rares encore aujourd'hui ceux qui reconnaissent avoir exercé à leur arrivée trente-six métiers, sauf celui de colon-agriculteur. Plus de 75 ans après les plans Gordon et Vautrinon doit quand même admettre que de nombreuses paroisses remontent à cette époque. En réalité, la décennie 1931-1941 a vu, à toutes fins utiles, le parachèvement du territoire même si, après 1941, quelques excroissances sont venues se greffer au peuplement déjà en place. C'est à cette époque des grands plans de colonisation que le Témiscamingue et l'Abitibi se sont soudés l'un à l'autre en même temps qu'ils atteignaient presque les limites actuelles de leur peuplement. Au Témiscamingue, à la faveur du mouvement de retour à la terre, le peuplement a donc poussé des antennes vers le nord, c'est-à-dire vers l'Abitibi et vers l'est, en direction des terres du bassin supérieur de l'Outaouais, vers le lac des Quinze et le lac Simard. Monbeillard, Bellecombe, Moffet et la colonie de Laforce sont des exemples vivants de ces paroisses nées ou consolidées dans ce contexte particulier de colonisation planifiée. |