Sur les quais du vieux port de La RochellePar GILLES BOILEAU La petite ville fortifiée de Brouage et le vieux port de La Rochelle sont des hauts-lieux de notre histoire que nous revoyons toujours avec une bien vive émotion. Depuis mes études à l'université de Bordeaux - il y a de cela bien longtemps - j'ai toujours été d'une grande fidélité à ce double pèlerinage presqu'annuel. Je me souviens tout particulièrement des années 1989 et 1990 où avec une vingtaine de mes étudiants nous avions été nous recueillir et surtout raviver notre fierté sur ces terres de mémoire. Notre visite en ces lieux avait été fort brève mais combien heureuse! Juste le temps de nous retremper dans l'histoire des XVIIe et XVIIIe siècles, quand nos ancêtres quittaient la terre saintongeaise par le port de La Rochelle. Quelques semaines plus tard, c'était l'Amérique et la Nouvelle-France. Sur les deux rives du Saint-Laurent qu'ils remontaient jusqu'à Québec la plupart du temps, les attendaient ces nouvelles terres seigneuriales dans lesquelles ils n'allaient pas tarder à semer ce blé qui allait donner si bon pain. Il faudrait des pages et des heures pour raconter Brouage et La Rochelle. C'est avec émotion que nous avons marché sur les quais du vieux port, ceux-là mêmes que plusieurs de nos ancêtres ont sans doute foulés - inquiets et songeurs - avant de s'embarquer pour leur nouvelle terre d'appartenance. Du haut de la tour Saint-Nicolas et de la tour de la Chaîne, une vingtaine de jeunes Québécois avaient alors revu dans leur mémoire et leur cur un moment de leur histoire et de celle de leur pays.
Mes compagnons de voyage étaient étudiants et étudiantes au département de Géographie de l'Université de Montréal. Nous avions mis plusieurs mois à préparer ce voyage, comme un pèlerinage ou un retour aux sources. Dès notre retour, chacun avait repris son travail... Mais nous avions rempli nos curs et nos esprits de connaissances, d'observations, d'images et de souvenirs. C'était le prolongement d'une année universitaire et en quelque sorte la continuation des cours. Si les vieilles provinces de France nous ont beaucoup donné, les régions d'aujourd'hui peuvent nous donner elles aussi d'utiles enseignements. En une heure passée aux Archives départementales, nous avions aussi revécu des années d'histoire. Nous y avons revu des noms qui nous sont familiers. En déambulant dans les petites rues bordant les quais, nous avions l'impression de nous retrouver au milieu de ces rudes marins de jadis affairés à décharger les cargaisons en provenance d'Amérique. Emplissant les hangars de planches, sous des abris de toile, dans les deux grandes tours élevées à l'entrée du port, s'entassaient les produits ramenés de tous les horizons. On y décelait même cette odeur salée et résineuse qui annonçait un chargement de la vallée du Saint-Laurent. Les produits de la pêche, de la chasse, de la forêt: morue, saumon, anguilles salées, huile de poissons ou de baleines voisinaient avec des peaux de castors et de puissants troncs d'arbres destinés à devenir de grands mâts de navire. Dans les rues de La RochelleEt dans les vieilles rues de La Rochelle, quelle n'avait pas été notre surprise de voir flotter au vent quelques drapeaux du Québec. Nous avions l'impression d'arriver dans un pays que nous n'avions jamais quitté. C'était en mai 1989. Déjà. À l'occasion de notre visite aux Archives départementales de la Charente-Maritime, à La Rochelle, nous avons vu et admiré avec émotion quelques documents relatifs à certains de nos ancêtres venus en Nouvelle-France à titre d'engagés ou de militaires. Nous y avons aussi vu la signature de Samuel de Champlain, le fondateur de Québec et le père de la Nouvelle-France. Quelques heures auparavant, nous nous étions arrêtés dans la petite ville de Brouage, pays de naissance de Champlain. Ces courtes visites furent, parmi bien d'autres, deux grands moments de ce voyage annuel au pays des pionniers.
En 1595, vers l'âge de 25 ans, on le retrouve comme fourrier dans l'armée de Bretagne que commande le gouverneur de Brouage. Trois ans plus tard, il accompagne son oncle en Espagne qui avait alors été chargé de rapatrier des hommes de troupes. Ce voyage fut suivi d'un périple en Amérique centrale. A partir de 1603, commence sa «carrière canadienne». Cette partie de sa vie est la mieux connue car Champlain l'a racontée lui-même avec maints détails dans une série d'ouvrages rassemblés en 1632 sous le titre Les Voyages de la Nouvelle France occidentale dite Canada. Un récent document consacré à l'histoire de Brouage parle en ces termes de la vie de Champlain... On y découvre un homme aux multiples facettes. D'abord officier de l'Armée et capitaine de Marine, il devient explorateur; il s'enfonce vers l'Ouest canadien pour ouvrir la route des Indes et donne son nom à un lac (sur la frontière Canada - États-Unis). Homme d'action, il n'a pas peur de s'engager et paie parfois de sa personne: à trois reprises, il est blessé dans des combats contre les Indiens. De toutes ses expéditions, il ramène des récits détaillés, précis où perce l'esprit scientifique: il ne nous fait grâce d'aucun détail ethnologique, géographique, zoologique, botanique... Il veut manifestement que ses uvres servent de guide aux futurs explorateurs ou navigateurs. La plupart de ses textes sont illustrés de dessins, de cartes et de plans qui révèlent un réel talent. A plusieurs reprises, il montre des qualités de chef et d'administrateur puisqu'il exerce en fait les fonctions de lieutenant-général pour la Nouvelle-France. Dans ses rapports avec les Indiens, il témoigne d'une grande humanité. Il cherche à nouer avec eux des liens d'amitié et, s'il reconnaît leurs défauts, il ne les méprise pas; il voudrait surtout leur communiquer sa foi chrétienne et, dans cette intention, fit venir de France, en 1616, quatre Récollets. Ce désir d'évangélisation est une de ses préoccupations constantes. Au cours de son onzième voyage au Canada, Champlain meurt à Québec, le 25 décembre 1635. Les engagés de La RochelleBeaucoup des ancêtres des familles québécoises d'aujourd'hui se sont embarqués à La Rochelle pour venir en Nouvelle-France. Un grand nombre de ces pionniers étaient des militaires ou des «engagés». On retrouve leurs traces dans les archives de la Charente-Maritime. Plusieurs de ces engagés qui avaient signé des contrats de travail de quelques années sont souvent demeurés en terre d'Amérique. Ils sont devenus des colons. Des recherches publiées dans la Revue d'histoire de l'Amérique française en 1947 et 1952 nous disent ce qu'étaient les «engagés»: «Les engagés forment l'essentiel de l'émigration et l'on sait que l'on appelle ainsi tous ceux qui n'ayant pas le moyen de payer leur traversée "s'engagent" à demeurer plusieurs années aux colonies au service d'un colon, d'un marchand qui avancent les frais de leur voyage». D'ailleurs, n'appelait-on pas, autrefois, «hommes engagés» les travailleurs ou ouvriers agricoles d'aujourd'hui? Voici les noms et les métiers de quelques-uns de ces premiers engagés venus en Nouvelle-France. L'un des premiers dont on trouve la trace, en date du 3 février 1634, se nommait Daniel Benesteau, venait du Poitou, et il était charpentier. Le 1er mars 1636, Jean Cendre, de Marennes, et Pierre Gaborit, de Tasdon, s'engagèrent pour un entrepreneur et commerçant d'Acadie. Ils étaient tous les deux saulniers et bâtisseurs de marais-salants. On comprend pourquoi ils se sont dirigés vers l'Acadie. Le 14 janvier 1638, un Bordelais, Barthélemy Redon, s'engage pour un an. On ne connaît pas son métier, mais le contrat passé devant le notaire prévoit que toutes les fourrures provenant de la chasse de Redon lui appartiendront. Redon devait faire de la chasse une occupation secondaire. En mars 1638, Jean Tuffet, marchand de La Rochelle, et Pierre Desportes, sieur de l'île du Cap-Breton, signent des contrats d'engagement avec Hélie Grimard, charpentier, Jean Vanuel, tailleur d'habits, François et Daniel Parpailler, laboureurs à bras, Jacques Chausson, scieur de bois, François Verdon, maître boulanger, de La Rochelle, et sa femme Marie Griffon. En avril 1641, Jean Bonnard, maître cloutier demeurant à La Rochelle et Jeanne Richer, sa femme, s'embarquent à bord du «Saint-Pierre» en direction de l'île du Cap-Breton. Bonnard y travaillera à faire des clous et va s'occuper de la forge. Ils seront accompagnés d'André Goisin, charpentier et scieur en long. La liste pourrait s'allonger presque sans fin. Parmi les occupations et les métiers recherchés, il y avait donc des boulangers, des tailleurs d'habits, des laboureurs (c'est-à-dire des paysans et des ouvriers agricoles), des tonneliers, des selliers, des charpentiers de navires, des mariniers, des tapissiers, des couvreurs de maisons, des poêliers, des apothicaires, des bouchers, des cordonniers, des serruriers et armuriers, des maçons et tailleurs de pierres, etc. On engageait surtout des laboureurs, des charpentiers et des boulangers. Trois métiers essentiels à la vie de chaque jour. En fouillant davantage, on finirait par trouver un certain nombre de nos ancêtres. Si vous passez par La Rochelle, arrêtez-vous un moment. Vous y verrez le vieux port où se sont embarqués ces hommes et ces femmes dont nous sommes les descendants. Une brève histoire de La RochelleLes quelques paragraphes qui suivent sont tirés d'un des nombreux dossiers «Internet» consacrés à La Rochelle. Par ailleurs, dans la Revue d'histoire de l'Amérique française de décembre 1956, MM. Robert Le Blant et Marcel Delafosse consacrent une vingtaine de pages aux «Rochelais dans la vallée du Saint-Laurent». * * * *
L'indépendance de La Rochelle va naturellement accueillir les idées nouvelles de la Réforme. La flotte, les murailles de cette «République marchande» font obstacle à l'absolutisme royal. La Rochelle, capitale du protestantisme français, menace la politique d'unification entreprise par Richelieu. En septembre 1627, les Anglais, sans déclaration de guerre, viennent occuper l'ile de Ré. Les Rochelais, une fois de plus, tout en se déclarant fidèles du roi de France, cèdent à la tentation de faire défendre leurs privilèges par le roi d'Angleterre. Le calcul qui fut bon tant de fois est mauvais maintenant. Le 10 septembre 1627, le maire fait tirer le canon sur les troupes royales qui, dans le fort Louis (à peu près l'emplacement du monument aux Morts), surveillent la ville. Dans le mois qui suit, l'armée royale bientôt commandée par Louis XIII et Richelieu assiège la ville et l'isole de la campagne par de solides retranchements. Le 1er novembre, la digue est commencée par l'architecte Clément Metezeau et le maître maçon Jean Thiriot: bâtie de pierre et de bois, renforcée de navires coulés, elle coupe la baie sur 740 toises (environ 1500 mètres). Dans des poèmes enthousiastes on la chante comme la huitième merveille du monde. De fait, elle décidera de l'issu du siège. Peu d'événements militaires en effet: la ville est bien forte pour être prise d'assaut par le roi soucieux de ménager ses soldats, les assiégés trop faibles pour bousculer l'armée royale. Ils comptent surtout sur leur patience et sur l'aide étrangère. Mais celle-ci leur fait défaut. Buckingham une fois chassé de l'île de Ré, la flotte se contente de faire deux apparitions dans la rade et de lâcher quelques boulets inutiles sur les fortifications françaises. Le drame suit alors son cours logique. Dans la place réduite à ses seules forces, les vivres diminuent, les morts se multiplient. Jean Guiton élu maire le 30 avril 1628 a beau essayer de tendre à l'extrême les courages, il faut céder devant la famine, quand les sentinelles meurent d'épuisement sur les remparts. Après plus de treize mois de siège, La Rochelle implore la grâce royale qui lui est accordée le 28 octobre. La Rochelle affamée, décimée, réduite à merci par Louis XIII, malgré l'héroïque résistance du maire Jean Guiton, perd ce privilège, voit ses commerces ruinés et ses remparts démantelés. Il faut attendre le XVIIIe siècle, le sucre des Antilles, le commerce triangulaire et les fourrures du Canada pour que les armateurs rocherais redonnent à la ville l'éclat de ses activités passées. Le XVIIIe siècle ne voit pas seulement un épanouissement du commerce, mais aussi une renaissance intellectuelle, un rayonnement artistique. La révolution, les guerres de l'empire vont endormir La Rochelle qui ne se réveillera qu'à la création du port en eau profonde de La Pallice, à l'aurore du XXe siècle. |