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LES JÉSUITES PARLENT DE LA RICHESSE DU FLEUVE

Voyage depuis l'entrée du Golphe Saint-Laurent jusques à Montréal

PAR GILLES BOILEAU

Nous sommes tous conscients de la grande richesse du Québec. La faune et les grands espaces, les forêts, les lacs et les rivières font partie du patrimoine que nous tentons de protéger et de conserver aussi bien pour nous-mêmes que pour ceux qui nous suivront. Notre jouissance doit aussi être celle de nos héritiers. Mais cette générosité de la nature ne date pas d'hier. Il est facile de s'en convaincre.

Ainsi, dans le dernier chapitre de leurs Relations pour l'année 1663, les Jésuites de la Nouvelle-France nous font bénéficier du vivant récit d'un Voyage depuis l'entrée du Golphe Saint-Laurent jusques à Montréal.

En réalité il s'agit d'un voyage effectué non pas par un père jésuite lui-même mais plutôt «par une personne de mérite» qui bénéficiait de l'entière confiance des missionnaires. La qualité de la narration et surtout l'abondance des renseignements inédits qu'elle contenait a incité les religieux à la communiquer au grand public.

Dans une langue d'époque bien vivante et des plus pittoresques - cela fait bientôt 340 ans - l'auteur anonyme de ce précieux document nous permet d'avoir un contact des plus intimes avec un milieu naturel où l'abondance de la faune et la diversité de la flore constituaient une véritable révélation. La richesse étonnante du milieu fluvial au début de la colonie était telle que trois siècles et demi plus tard elle nous laisse encore songeur et même incrédule. Par moment, la description du milieu est si exhubérante qu'elle est bien difficile à «gober». Avec plus de trois siècles de recul, la situation actuelle semblerait en être une de disette et de pénurie. L'ère des vaches maigres vient toujours après celle des vaches grasses. Et pourtant Dieu sait combien nous sommes privilégiés au Québec par rapport à d'autres pays.

En effet, qui croirait, comme le raconte l'auteur lui-même, qu'à cette époque les tourtes étaient en si grande abondance «qu'elles passaient par bandes si épaisses et si près de la terre qu'on les abattait parfois à coups de rames». Un chasseur en aurait même tué «six vingt-douze d'un seul coup».

Des ours et des morues

À la sortie du golfe, en gagnant l'amont, le voyageur venant de la mer découvre une île d'une superficie étonnante, avec au moins trente lieues de tour. S'agirait-il de l'île d'Anticosti? Sans doute que oui. Mais ce qui est encore plus étonnant c'est d'apprendre que ladite île regorge d'ours. Malheureusement, le chroniqueur de l'époque déplore que l'on n'utilise pas ces mammifères, que ce soit pour la peau, la graisse ou l'huile, d'autant plus que leur chair est d'un goût excellent.

Même si elle n'a que trente lieues de pourtour, il y a sur cette île une rivière sur les bords de laquelle on rencontrerait «des amas de morues mortes, en forme de collines, composées des arêtes de ce poisson». Mais la phrase est ambiguë et l'on ne comprend pas s'il s'agit de morues vivant dans cette rivière ou plutôt de restes de poissons entraînés sur le rivage par les vagues.

Il y a assurément dans toutes ces descriptions une part inévitable et évidente d'exagération. D'ailleurs il arrive souvent que le récit soit entrecoupé d'expressions comme «à ce qu'on nous assure» ou encore «selon une personne de mérite». On peut penser que ceux qui racontent ces choses ou qui donnent ces descriptions en ont rarement été les témoins eux-mêmes. Pour cette raison, il convient de toujours faire preuve d'une grande prudence dans l'interprétation des faits. Pour se convaincre d'une possible exagération, il n'y à qu'à lire attentivement ce qu'on dit de la pêche à la morue.

À propos de cette pêche à la morue, on dit qu'elle dure toute l'année. Les navires en sont remplis très rapidement. Le poisson est si abondant que le pêcheur, aussitôt sa ligne mise à l'eau, sent son hameçon et son amorce avalés immédiatement. D'ailleurs ces morues sont si «goulues» qu'elles avalent n'importe quoi comme appât! Aussi bien un morceau de linge, une pièce de drap ou même un morceau de cuir.

Des oies et des éperlans

Plus à l'amont encore, soit à la hauteur de l'Isle-aux-Alouettes, le fleuve a encore douze lieues de largeur. Cette île est ainsi nommée en raison du nombre incroyable de ces oiseaux. Ils sont si nombreux qu'on en tue, nous dit le récit, quelquefois jusqu'à deux ou trois cents, et même davantage, d'un seul coup de fusil! Qu'en pensez-vous, malheureux chasseurs québécois qui devez vous contenter de votre maigre pitance quotidienne?

Les rivages du fleuve, dans ces parages, regorgent aussi d'éperlans. On en a déjà vu plus d'un pied d'épaisseur surtout quand le vent est grand et que la vague les pousse en même temps. En réalité, c'est par bancs qu'on rencontrait ces petits poissons si délicieux.

Plus en amont toujours, c'est le domaine des îles fort connues: l'Isle-aux-Coudres, l'Isle-aux-oyes et l'Isle d'Orléans. Ce ne sont là que les plus importantes. Elles sont toutes remarquables par la beauté de leur site et la fécondité de leur terroir. À cette époque, l'Isle-aux-Coudres était remplie d'esplans, alors que les oyes se comptaient par milliers sur la seconde (l'Isle-aux-Oyes), en plus des canards et des outardes. 1663 avait été une année de tremblement de terre en Nouvelle-France. Ces cataclysmes faisaient grande peur aux oiseaux qui devenaient silencieux en ces circonstances.

S'il faut en croire les chroniques de l'époque, ces tremblements de terre avaient dû être d'une violence inouïe. Même si les premiers à survenir durant l'année s'étaient manifestés dès le 5 février, leurs mauvais effets se faisaient encore sentir en juillet alors que «des collines et des montagnes toutes entières roulaient encore effroyablement dans ces eaux...»

À la hauteur du lac Saint-Pierre

On le décrit comme un grand lac entretenu par six grandes rivières [ce pourrait être les rivières Yamaska, Saint-François, Nicolet, Richelieu, Bayonne, Maskinongé et du Loup... ce qui en fait sept]. Les paysages sont d'une grande douceur et surtout d'une rare beauté. Il n'y a de sauvage que les bêtes fauves comme «les élans, les cerfs, les vaches sauvages, qui se voient par bandes et en grand nombre». Le temps était fort calme quand l'auteur du récit traversa le lac Saint-Pierre, la sérénité des lieux n'étant troublée que par le sault et le bruit des esturgeons et des autres poissons qui sautaient par centaines autour de l'embarcation. On y vit même un «orignac» qui passait à la nage. L'animal fut d'ailleurs pris en chasse par les canots légers qui l'épuisèrent avant que les poursuivants ne lui assènent le coup fatal.

Une fois dépassées les îles de Sorel, vinrent ce qu'on appelle aujourd'hui les îles de Boucherville, dont l'une avait quatre lieues de longueur. C'était le domaine des poissons de toutes sortes, mais aussi des loutres, des castors et des rats musqués. Il y avait aussi sur ces îles un troupeau de vaches sauvages. Voici comment l'auteur de ce compte-rendu de voyage définit ces vaches sauvages : «C'est une espèce de cerfs, mais bien meilleurs que les nôtres, et si faciles à tuer, qu'on n'a qu'à les pousser dans la rivière en les espouvantant, où ils se jettent incontinent à la nage, et pour les chasseurs en canot, ont la liberté de les prendre par les oreilles, de les tuer à coups de couteau, ou de les amener tout vivans sur le rivage; quelquefois on en voit deux ou trois cents de compagnie».

Quelques kilomètres de plus et c'est la rencontre de la rivière des Prairies. Il s'agit d'un lieu qui surpasse encore tous les autres en beauté. «Les oyseaux et les bestes sauvages y sont sans nombre, la pesche admirable.»

La richesse du fleuve en poissons

Le nombre de rivières et leur débit ont toujours frappé l'imagination des voyageurs. Il en était déjà ainsi en 1663. «On ne peut faire une demie lieue sans trouver quelque rivière ou quelque lac», écrivait-on déjà à cette époque, «sans compter une infinité de torrents et de ruisseaux».

En outre, la richesse en poissons du fleuve était légendaire. De ces poissons, quelques-uns étaient naturels, c'est-à-dire qu'on les appellerait aujourd'hui indigènes, alors que d'autres venaient de la mer ou des lacs. Ces lacs étaient le Grand Lac des Hurons, le Grand Lac de la Nation du Saut, celui de la Nation des Puants et enfin le Grand Lac des Iroquois.

Les poissons naturels ou indigènes étaient fort nombreux. On parlait d'abord de deux espèces de brochets et de deux espèces de perches. Pour sa part, le poisson doré avait déjà grand renom en raison de son goût exquis. La grenouille s'ajoutait à cette première liste partielle. On disait de ces grenouilles qu'elles étaient grandes comme des assiettes.

Parmi les poissons des lacs, la barbue occupait la tête de la liste, avant les marsouins blancs «de la grandeur d'une chaloupe» et les anguilles au goût très fin. Croiriez-vous qu'un pêcheur aurait capturé en une seule journée cinq mille de ces anguilles? C'est pourtant ce qu'on raconte dans les Relations des Jésuites de 1663. Ces anguilles, déjà salées en elles-mêmes, portaient leur propre assaisonnement. On les mangeait rôties sur le feu, sans beurre ni autre sauce. On se servait de l'anguille bouillie comme beurre ou encore pour remplacer la graisse dans la préparation des potages.

La liste des poissons venant de la mer est impressionnante: les baleines, les souffleurs, les marsouins gris, les esturgeons, le saumon, le bar, l'alose, la morue, le hareng, le maquereau, l'éperlan, le loup marin dont les rivages paraissaient quelquefois tout couverts. Ces loups marins s'appellent phoques de nos jours. Déjà à cette époque il était très facile de les tuer rapidement sans les faire souffrir. Écoutons l'auteur de ce récit de voyage parler de la chasse aux loups marins... «Quatre ou cinq hommes experts en ont quelquefois tué, en deux heures, quatre et cinq cents à coups de baston, qu'on leur donne sur la teste, qu'ils ont fort tendre».

Une terre hautement nourricière

À la fin de son compte-rendu, l'auteur fait un rapide résumé des animaux que la vallée du Saint-Laurent nourrit. Il cite surtout ceux qu'on ne trouve pas en France comme les orignaux, les ours, les caribous, les vaches sauvages, les castors et les rats musqués.

Mais c'est aux tourtes que revient la palme de l'abondance. Tel que raconté dans l'introduction de cette chronique, elles étaient tellement abondantes qu'on pouvait les tuer simplement à grands coups de rames. En 1663, ces oiseaux avaient fait de grands ravages en dépeuplant les campagnes de leurs fraises et de leurs framboises. Par contre, elles étaient tellement répandues que les agriculteurs, surtout au moment des labours, s'en faisaient de grandes provisions. Non seulement en apportait-on à la maison pour la famille, les serviteurs, les chiens et même les cochons, mais encore en salait-on de grandes barriques pour l'hiver.

C'était en 1663. Toute exagération mise à part, il n'en demeure pas moins vrai que jamais nous ne reverrons ces temps de profusion et de générosité. Tous le comprennent. Mais il faudrait quand même songer que sans une grande prudence et une grande sagesse de la part des Québécois d'aujourd'hui, ceux de demain ne connaîtraient pas la satisfaction qui est encore la nôtre à l'heure actuelle.

Il est fini le temps où l'on abattait des centaines de tourtes par de simples coups de rames. Souhaitons que ne vienne jamais le temps où la seule chasse permise serait la chasse-photo.

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