Le quai de l'IsletPar le capitaine MARTIN CARON
Il
appartient à la municipalité qui le prit en charge le
premier février 1993 des mains du ministère des Travaux
publics du Canada qui le répara décemment.
On peut penser que lanse qui le baigne a pu servir de havre aux premiers censitaires car il offrait un bon abri contre les brises de nordet. Déjà, selon la légende, il servait de halte et dabri aux indiens nomades lors de leur voyage vers la rivière Saint-Jean via Le Portage. Le rocher qui le surplombe était entouré deau aux grandes mers et nos ancêtres lappelait lilette, nom qui par la suite fut donné à la paroisse que formèrent Bonsecours et lIslette Saint-Jean; la paroisse religieuse prit le nom de lAnnonciation de Notre-Dame de Bonsecours de lIslet. La tradition veut quen juin 1681 Louis Jolliet en route pour sa seigneurie de Mingan sarrêta à lIslet chez des parents nommés Guyon pour que son épouse Claire Françoise Bissot puisse donner naissance à une fille Marie Geneviève née le 12 janvier 1681 et baptisée le 17 du même mois par labbé Thomas Morel.
Ici, ils devinrent défricheurs puis agriculteurs. Lutilisation des embarcations pour eux était de stricte nécessité soit pour les rares voyages à Québec, et cétait surtout le fait du seigneur ou pour les gens du haut de lIslet pour aller couper de la rouche sur les battures de lÎle-aux-Oies, tradition qui se perpétua jusque vers 1930. De fait, ils vivaient dans une économie de subsistance et le volume des produits quils pouvaient commercialiser ne devait pas être bien grand. Le rapport du major Scott, lincendiaire de la Côte-du-Sud en septembre 1759, donne une idée par le nombre et la description des embarcations quil incendia en quoi consistait la batellerie de nos régions au XVIIIe siècle. «En tout nous avons marché cinquante milles» (de Kamouraska au Cap Saint-Ignace) «et sur cette distance nous avons brûlé 998 bonnes bâtisses, deux sloops, deux schooners, deux chaloupes, plusieurs bateaux et plusieurs petites embarcations.» Une constante évolutionDans les années qui suivirent la conquête, la situation évolua. La révolution américaine avait contraint ceux qui étaient demeurés fidèles à la couronne britannique à émigrer au Canada. Ils arrivaient donc ici, plus fortunés que les Canadiens ruinés par la conquête. Chez nous, ils purent se porter acquéreur ou louer en tout ou en partie un certain nombre de seigneuries. McPherson à lîle-aux-Grues, Harrower aux Trois-Saumons, Cummings à Bonsecours, Stuart au fief Lessard. Jimmy Ballantyne, ami des Harrower et signataire avec eux du document établissant un cimetière protestant aux Trois-Saumons, prit livraison en 1812 dune goélette de soixante-douze pieds. En 1815, McCallum se porta acquéreur dun brick de même tonnage. Ils sétaient alliés à Pierre Casgrain, homme daffaires de Rivière-Ouelle et possédaient depuis peu la moitié de la seigneurie de lIslet Saint-Jean pour faire le commerce des produits agricoles et du bois de construction. Bien sûr le blocus de la Mer du Nord quimposa Napoléon à lAngleterre en la coupant de ses approvisionnements traditionnels en bois favorisa-t-il les entreprises de ces hommes daffaires. Bientôt allait revivre sur les bords du Saint-Laurent la construction maritime. Les efforts déployés depuis Talon pour létablissement dune industrie de construction de navire avaient des chances de réussite. En effet, depuis Corbin et Levasseur les bois propres à la construction des vaisseaux avaient été inventoriés; sur la fin du régime français il sétait construit à Québec des navires dimportance. Les efforts et les erreurs commises un demi-siècle auparavant allaient profiter aux nouveaux maîtres, mais on ne peut rejeter dans lombre ce qui sétait fait chez nous par nos gens. Ce qui faisait dire à lexcellent historien anglais quest Thomas Appleton en parlant de luvre de Jean Talon: «Avec trois cents ans de recul, on ne peut sempêcher déprouver pour cet homme un sentiment daffectueuse admiration, comment imaginer, en vérité, que lon put construire des navires avec des moyens si réduits? Combien il devait être difficile dattirer dans le petit port, dans ces contrées lointaines et démunies, les charpentiers, calfats, voiliers, cordiers, forgerons, chaudronniers tous ces corps de métiers devenus si caractéristiques de ce monde oublié».
Bien sûr les nouveaux maîtres en arrivant ici profitèrent de leffort gigantesque que nos ancêtres avaient déployés dans le domaine de la construction maritime sinon à lIslet du moins à Québec. Les nouveaux seigneurs avaient sans doute des appuis puissants au sein de ladministration. Cest ainsi que les frères Harrower, qui possédaient depuis 1801 une distillerie sur les bords de la rivière Trois-Saumons, semblent avoir été les premiers à entreprendre dans limmédiat arrière-pays lisletain des opérations forestières, un chemin de pénétration dans les premiers contreforts des monts Notre-Dame et qui sappelait autrefois la route des Harrower (chemin Harrower daujourdhui). Le chargement du bois se faisait sans doute à leur quai de la rivière Trois-Saumons. En 1811, Joseph Babin exploitait un chantier de construction de goélettes à lembouchure de la rivière daprès lexcellent historien de chez nous Gaston Deschênes. Par la suite, Price prit la succession des Harrower et donna beaucoup plus denvergure aux coupes de bois, à la drave, aux opérations de sciage et au chargement de navires. Mais lembouchure des rivières comme à Montmagny, Trois-Saumons, Rivière-Ouelle ou Rivière-du-Loup ne permettait pas lentrée des navires à tout point de marée et forcément le tonnage de ceux-ci était peu important. Sans doute linfluence des hommes daffaires anglo-saxons qui contrôlaient en somme le secteur secondaire de la Côte-du-Sud nest pas étrangère au fait que le gouvernement nomma le 7 avril 1850 un comité chargé détudier la construction possible à des points stratégiques sur les rives du Saint-Laurent de quais capables de recevoir des voiliers de plus dimportance. Ainsi, le 20 mai 1852, ledit gouvernement accordait un contrat à Rigney et Smith pour la construction dun quai important à lIslet. Il se porta dabord acquéreur dun terrain de 1229 pieds par 66 situé entre le chemin daccès et le fleuve qui devint par la suite «la route du quai». Il procéda ensuite à la réfection de lancienne jetée assise sur lextrémité ouest de lilette sur une longueur de 175 pieds par 60 et par la suite à la construction du grand quai long de 1200 pieds dont les travaux séchelonnèrent pratiquement jusquen 1924. Lorsquil fut terminé il formait donc avec sa route daccès un ouvrage imposant long de près dun demi-mille avec une tête de 100 pieds pourvue dun long escalier à sa face nord et deux petits dans les ailes (face au sud). En 1856, le gouvernement avait déjà investi 260 906 livres.
La concurrence du chemin de ferQue valait donc à lIslet un pareil investissement alors que de sérieux concurrents à la navigation à voile faisaient leur entrée dans le décor économique du Saint-Laurent. Le chemin de fer Lévis - Rivière-du-Loup devenait une réalité et la vapeur allait sonner le déclin de la navigation à voile hauturière. Sans doute, ces nouveaux quais sur le Saint-Laurent étaient-ils destinés à recevoir des navires de faible tonnage 300 à 400 tonneaux peut-être dû à la lenteur du chargement et au peu deau à mer basse. Parallèlement, il se développa sans doute une navigation côtière importante en direction du port de Québec qui avait besoin darrivage rapide de bois de sciage afin de charger rapidement les cargos à vapeur munis de treuil mécanique beaucoup plus rapide que ce qui existait sur les voiliers. Par contre beaucoup darmateurs anglais de voiliers considéraient encore rentable de terminer la vie de leurs petits voiliers à fréquenter des ports en eaux peu profondes et à chargement lent.
Le grand quai a sans doute servi les exploitations de bois de sciage vers lAngleterre. Il serait intéressant de consulter à ce sujet les archives du Canada et celles de la maison Lloyd de Londres afin de connaître les mouvements et la provenance des navires qui ont fréquenté ce quai durant la seconde moitié du XIXe siècle jusquà la première guerre mondiale. La navigation au cabotage se faisait à partir du petit quai et des concurrents des Trois-Saumons (Price), du haut de lIslet et de lAnse du père Phydime. À lAnse-à-Gilles, on chargeait, selon les notes de Mgr Léon Bélanger, une goélette par jour vers 1880. Le capitaine Yves Ménard se souvient que son grand-père Eustache lui avait dit que ce bois était celui des Langelier. Jules Ménard et son frère Eustache possédaient au début du siècle une bonne goélette nommée Hélène avec laquelle ils faisaient le transport du bois vers Québec et en ramenaient des effets pour les marchands du coin. À lautomne et au printemps, ils se rendaient jusquà Terre-Neuve et en ramenaient de la morue et du turbot salé. Ils ne manquaient pas daller visiter la parenté de Saint-Pierre et Miquelon, histoire de garder bien vivantes les relations de famille. Au retour dune de ces visites, la goélette heurta un iceberg qui lui fit quelques avaries. Au petit quai de lIslet, le capitaine Émile Fournier, avec la Bonsecours et le capitaine Honorius Fournier, propriétaire de la F. LIslet maintenaient à lIslet une ligne régulière de transport de bois et de marchandises avec pèlerinage annuel dans le golfe. La dernière ligne régulièreLa dernière ligne régulière de transport par goélette entre lIslet, Québec et Montréal fut tenue par le Mont Laurentien qui quitta le service après avoir subi de graves avaries lors dune collision avec un cargo au Cap de la Madeleine.
Ils construisaient aussi des sloops et des chaloupes (flat). Le P.M. fut aussi le dernier sloop à transporter de la rouche des îles pour le compte des cultivateurs du haut de lIslet. Un certain signe de lactivité intense des quais de lIslet tant au cabotage quau long cours, cest bien le nombre impressionnant de marins natifs de cette paroisse. Lents à revenir à la mer, ces fils lointains de Guillaume le Conquérant, après des siècles dabsence, répondirent à cet appel mystérieux qui fait quitter famille, patrie, tout ce quon a apprivoisé pour courir laventure. Bon nombre de familles lislétaines comptent parmi ses fils, un qui, un jour, sengagea comme mousse à lâge de quatorze ans sur un voilier anglais comme le fit mon grand-père en 1874. Peu à peu, la tradition maritime sétablit, intelligemment servie par le Collège de lIslet qui, dès les années 1865, nhésita pas à mettre au programme des cours de navigation et plus tard de télégraphie sans fil afin de permettre à nos jeunes dêtre sur les navires autre chose que des «porteurs deau» et de parvenir aux grades supérieurs de la marine marchande et de ladministration maritime, tel ce capitaine Saint-Pierre, du Bic, élève au Collège de lIslet, qui devint directeur général dune des plus importantes compagnies maritimes londoniennes. Lauteur a eu le bonheur de rencontrer le capitaine Saint-Pierre à Londres avec son épouse durant le couronnement dElizabeth Il en juin 1953. Il était confrère de classe du regretté capitaine Charles-Antoine Caron, commandant du plus gros brise-glaces au monde de ce temps-là, le CGS dIberville. Ce nest quen 1872 quil fut possible de passer les examens conduisant au grade dofficier à Québec devant le capitaine Leaton.
Une
bonne odeur de sapin se mêlait alors au salin de la mer comme
un encens sélevant dun mystérieux autel sur
lequel se célébrait lantique mariage de la terre
et du fleuve. Cétait
cependant la fin, on le reconnaissait à plusieurs signes. Les
goélettes se faisaient vieilles, lautoroute permettait
un camionnage plus volumineux, plus rapide; le transport du bois de
sciage vers les grands marchés mondiaux se faisait exclusivement
à partir de Québec ou de Cacouna. Le quai, comme les vieilles
choses et les vieilles gens, se tut et ne fut fréquenté
que par les promeneurs, les pêcheurs de loche et les chasseurs
en partance pour les îles tout près.
On labandonna et il y a une dizaine dannées, Travaux publics Canada enleva ce que la mer navait pu démolir. Il subsista cependant dans sa partie «petit quai». Le ministère le répara et la municipalité de lIslet-sur-Mer sen porta acquéreur le premier février 1993. Sur la partie ouest de lanse des premiers censitaires sétend le Camping municipal Bonsecours que les prévoyants édiles municipaux eurent la sagesse de consolider à même le vieux sol lislétain excavé il y a une vingtaine dannées lors de la construction du réseau daqueduc et dégout. Cest un des plus fréquentés de lest du Québec. Que ces visiteurs dun jour reçoivent bon gîte et sy trouvent chez eux tout comme Louis Jolliet et les Indiens de passage, il y a de cela bien des ans. * * * * POUR EN SAVOIR UN PEU PLUS Deschênes, Gaston, Lannée des Anglais, Sillery, Septentrion, 1988. Deschênes, Gaston, Portraits de Saint-Jean-Port-Joli, Les Éditions des Trois-Saumons, 1984. Tondreau, Jacques, Coque de bois, coque dacier, Productions M. T. Marine, 1982. Franck, Alain, Les goélettes à voile du Saint-Laurent, LIslet-sur-Mer, Musée maritime Bernier, 1984. Note de lauteur : Enfin, ma mémoire défaillante a été largement soutenue par deux excellentes historiennes de nos paroisses: Madame Angèle Gagnon de lIslet et Madame Marie-Marthe Caron de Saint-Eugène. |