La navigation sur le fleuve Saint-LaurentPAR ALAIN FRANCK Au Québec, on ne peut parler de lhistoire maritime sans parler du fleuve Saint-Laurent. La personnalité propre de ce fleuve a façonné lhistoire du Québec et il est un acteur de premier plan dans le développement socio-économique du pays. Avant de sétablir, les premiers arrivants ont dû dabord domestiquer le fleuve. Sans cela rien nétait possible.
Apprivoiser le fleuveDepuis trois siècles, le Saint-Laurent sert de couloir de circulation de premier ordre; cest une grande porte continentale. Il lie un arrière-pays comprenant une bonne partie du centre du continent nord-américain et un avant pays dans lequel lEurope occidentale occupe le devant de la scène. Chemin de découverte, voie de transport et de peuplement, axe de commerce et de développement, route navigable privilégiée, autant dappellations fondées dans la réalité. Elles soulignent lampleur dune ressource. Avant même la venue des Européens, le Saint-Laurent était le lieu dapprovisionnement, déchange et de commerce, en même temps que voie de transport. Dès le 16e siècle, Espagnols, Portugais et Basques exploitent les richesses marines des côtes, du golfe et de lestuaire. Le fleuve que les Amérindiens avaient baptisé «le chemin qui marche», constitue la seule route de communication et de transport. Mais le fleuve pour les ancêtres, cest quoi? Cest dabord le débouché vers le Pacifique, une voie de passage mythique, un rêve et en même temps une réalité imposée aux habitants de la Nouvelle France. Cest aussi une voie de pénétration du continent, la route des explorateurs, une voie daccès aux richesses du pays. Cest également une scène de théâtre où se produisent de nombreux événements heureux ou malheureux. Le fleuve, cest le bien et le mal, cest larrivée du renouveau, du cousin doutre-mer, mais aussi le spectre du conquérant car il facilite les incursions militaires. Ce sont des phénomènes de négations qui font prendre conscience que le système est vulnérable. Si on coupe laccès au fleuve, cest lasphyxie du pays. Le développement socio-économique du Canada est, depuis les premiers temps de la colonie, amplement conditionné par la présence du Saint-Laurent. Nos ancêtres défricheurs sinstallent peu à peu sur les bords du fleuve qui représente la seule grande route de communication pour les pionniers. La vie tout entière des ancêtres est tributaire des facilités que leur offre le fleuve. Au début de la colonie, une navigation en pleine évolutionLa France qui entre dans lère des grandes découvertes acquiert ses premières bases légales de revendication territoriale avec Jacques Cartier qui, à partir de 1534, amorce lexploration du Saint-Laurent et dresse les premières cartes où la toponymie amérindienne avoisine la toponymie française. Dès sa découverte par les premiers explorateurs, le fleuve Saint-Laurent ne se laisse pas domestiquer facilement. La dure réalité du fleuve va simposer très tôt aux habitants de la Nouvelle-France. Faute dautres moyens de communication, la nouvelle colonie se développe le long de ses voies navigables et les voyages impliquent donc la navigation dans les eaux restreintes où lon rencontre des conditions et des dangers inconnus des navigateurs hauturiers. Le «majestueux», comme certains auteurs se plaisent à dire, oppose aux navigateurs hauturiers des conditions de navigation des plus difficiles. Le Saint-Laurent que lon a découvert comme une merveille est progressivement devenu un obstacle à vaincre. Dailleurs, au début, les colons ne sétablissent-ils pas en aval des obstacles naturels? Après avoir franchi les eaux du golfe Saint-Laurent où déjà se dressent une série dobstacles sur la route des navigateurs hauturiers, cest en entrant dans les eaux du fleuve que samorce ici lopération la plus difficile du voyage: la remontée du fleuve jusquà Québec. La faible profondeur de certains chenaux, les récifs de lestuaire, les hauts-fonds, les courants en diagonale, la brume et la présence de chenaux étroits et sinueux, lhiver et la glace demeurent lapanage de cette voie navigable et sont autant de difficultés quil faut surmonter. Après larrivée des Français, on consacre beaucoup defforts à la connaissance géographique et hydrographique du fleuve Saint-Laurent. De nombreuses expéditions se succèdent afin de dresser des cartes exactes où apparaissent les principaux endroits de mouillages naturels, les nombreuses anses et les hauts-fonds en vue de tracer des routes permettant aux navires de circuler en toute sécurité sur les eaux du fleuve. On fait également construire quelques aides à la navigation près de Québec pour faciliter le passage à travers les îles. La colonisation sintensifiant, on assiste à la naissance de nombreux villages le long des rives de lestuaire entre Québec et Tadoussac. Les marins, en plus de se guider sur des accidents géographiques pour faire route, peuvent alors utiliser certaines constructions, églises, moulins, maisons comme point de repère. Mais tout au long du régime français, plusieurs naufrages marquent également lhistoire de la navigation sur le Saint-Laurent et amènent les marins à développer une certaine prudence pour naviguer sur ses eaux. Au début, les chenaux maritimes étant mal connus et difficiles, certains navires jettent lancre à lembouchure du Saguenay et cest en barque que le voyage se poursuit jusquà Québec. Les autres atteignent lîle aux Coudres où lon change habituellement de pilote. Puis en arrivant à lîle dOrléans, on sengage dans le chenal nord de lîle. Devant tant dincertitude et à cause des rochers et des battures, on doit souvent jeter lancre pour la nuit et repartir le lendemain ou attendre le vent favorable. Ainsi, on navigue généralement à la lumière du jour et dès que des vents violents se lèvent, on sabrite dans une anse. On ne saventure jamais sur le Saint-Laurent avant le début du mois de mai, ni après la fin de novembre. Déjà à cette époque, le Saint-Laurent est craint et avec raison. Cette crainte est aussi partagée par les Anglais. En 1711, on voit ceux-ci réunis en conseil de guerre, au lendemain du naufrage de huit navires de leur flotte sur les récifs de lîle-aux-Oeufs, et décidés à rebrousser chemin, convaincus de limpossibilité de remonter le fleuve jusquà Québec sans pilotes locaux. Tandis que le trafic augmente et que les navires grossissent, le fleuve, lui, ne change pas: les obstacles naturels sont toujours là. Les témoignages dans de nombreux récits de voyage datant du régime français dénoncent laustérité, voire même les dangers que présente la navigation en aval de Québec. À la fin de cette période, soit après plus dun siècle et demi de fréquentation de cet axe navigable, le bilan des conditions de navigabilité ne semble guère sêtre amélioré. Cest du moins ce qui ressort de cette appréciation du militaire et marin Bougainville, en 1756, lorsquil affirme que: «Les écueils dont ce fleuve est rempli, sa navigation la plus dangereuse et la plus difficile quil y ait sont le meilleur rempart de Québec». En dépit de tous ces efforts, très peu de mesures destinées à faciliter la navigation sur le fleuve ont été entreprises sous le régime français et ce, tant pour des raisons économiques que militaires. En effet, mis à part la très faible densité de la population, la crainte dune invasion par lAngleterre sest longtemps opposée à toute expansion dans ce domaine; en rendant la navigation facile et sûre aux bâtiments français, les ennemis en profiteraient sils voulaient faire des incursions contre la colonie. Pour contrer la faiblesse des aides à la navigation, les capitaines font usage du pilotage pour réduire les difficultés de la navigation. Cest cette partie du fleuve, de Québec à lîle dAnticosti qui nécessite des guides bien au fait de la «grande rivière». Pour y naviguer en toute sécurité, la présence de tous ces obstacles imposent donc de recourir à des gens connaissant parfaitement bien la nature et les particularités de ce cours deau. La remontée du Saint-Laurent est avant tout assurée par des pilotes venus de France et qui améliorent leurs connaissances à chaque voyage. Dailleurs, jusquau 19e siècle, le commerce océanique restera limité à cette partie du fleuve en aval de Québec. Après la Conquête, les Anglais sont confrontés aux mêmes difficultés de navigation que leurs prédécesseurs et démontrent clairement leur appréhension à naviguer sur ces eaux tumultueuses, ayant en souvenir léchec retentissant de Walker. Dailleurs, la guerre de la Conquête marque une profonde rupture dans la connaissance de la navigation sur le Saint-Laurent, les autorités françaises quittant le Canada avec tout le bagage de recherches menées pendant plus de 200 ans doccupation. Tout le travail dexploration et dapprofondissement de la connaissance des eaux et des rives du Saint-Laurent est à refaire. À défaut daides à la navigation, les Britanniques sempressent détablir une carte fiable du fleuve. De 1760 à 1763, James Cook, qui allait devenir célèbre grâce à ses voyages dans le Pacifique et autour du monde, réalise la première étude hydrographique sérieuse du fleuve Saint-Laurent et des côtes de Terre-Neuve. Mais les Britanniques ne tardent pas à sapercevoir de la difficulté dy naviguer, puisquon dénombre soixante navires qui font naufrage dans les eaux du Saint-Laurent entre juin 1776 et octobre 1783. Ce constat démontre la nécessité dinstaller des aides à la navigation pour prévenir des pertes similaires. Les autorités britanniques confient ce travail dexploration à la marine Royale qui, en plus de défendre laccès des eaux du Saint-Laurent aux navires ennemis, effectue la pose ainsi que lenlèvement des bouées et le transport des pilotes de la ville de Québec à leurs bases. Cette tâche dexploration est rattachée au nom de lamiral Bayfield au 19e siècle. En fait, jusquau début du 19e siècle, les Britanniques entretiennent des aides à la navigation similaires à celles des Français et la navigation subit très peu de modifications. Ce sont les Anglais, après la Conquête, qui commencent à utiliser le chenal sud. Cependant, la troisième partie de ce programme allait se révéler plus difficile et ce ne sera quen 1809 que sera érigé le premier phare sur le Saint-Laurent, à lIsle-Verte. Au début de la colonie, les navires transportent des marchandises importées de France. Le blé et les fourrures constituent la charge de retour. Les négociants commercent avec les Antilles et Louisbourg. Les navires à cette époque ne sont guère plus gros quune goélette de cabotage. Jusquau début du 19e siècle, comme on est dans une économie limitée au commerce des fourrures, la colonisation nest pas souhaitée en dehors des centres urbains. Cependant, par la suite, le commerce des fourrures est remplacé par deux activités saisonnières, le travail en forêt et lagriculture. Les types de navigation
En contrepartie, les produits dimportation et les objets manufacturés
sortent de ce centre urbain à destination des villages côtiers.
La ville constitue aussi le point central de lavant et de larrière
pays; cest le pivot de lamont et de laval.
Québec constitue un carrefour où se rencontrent ces deux types de navigation et représente aussi une plaque tournante puisque le petit réseau fluvial est greffé au grand réseau de Québec qui, à son tour, est greffé au réseau britannique international. Ces deux types de navigation impliquent deux types de construction de navires. La navigation océanique ou de haute mer fait référence, comme son nom lindique, aux déplacements de navires sur de longues distances, dun continent à lautre. Son milieu dactivité, la haute mer, est peu diversifié dans lespace, sinon dans le temps, en ce qui concerne les conditions de navigation. Ce facteur duniformisation du navire loblige à rencontrer les pires conditions. La navigation océanique est étroitement associée à des ports destuaire établis au point de rupture de charge de la navigation maritime et de la navigation fluviale. Sur le fleuve, même si les navires peuvent mouiller dans certains ports de lestuaire, ils sont habituellement dirigés vers des endroits précis pourvus dinfrastructures portuaires comme Québec. Par opposition à la navigation de haute mer, la navigation fluviale est dite «en vue de terre», de port en port, le long de la côte. Elle est étroitement liée au cabotage. La navigation fluviale prend de limportance, au fur et à mesure que grandissent les localités rurales à lintérieur du pays, alimentées par lensemble des petits navires pour le transport des passagers et des marchandises. Le cabotage sinscrit directement dans ces structures déchanges puisquil prolonge, dans un sens ou dans lautre, la navigation océanique. Aménagement de la voie fluvialeAfin de permettre aux gros navires de remonter jusquà Montréal et daméliorer les conditions de navigation sur le fleuve, le gouvernement canadien, sous la pression des milieux daffaires, entreprend dès le milieu du 19e siècle laménagement du chenal maritime. En aval de Montréal, la faible profondeur du lac Saint-Pierre fait obstacle à la navigation océanique et, plus bas, les armateurs craignent les nombreux récifs de lestuaire. Les navires dun fort tirant deau sont obligés dattendre la haute mer pour franchir des hauts-fonds en aval de Québec, ce qui fait perdre à ces bâtiments un temps précieux. Le taux élevé des assurances en témoigne. En effet, la question des assurances demeure importante pour le trafic du fleuve et du golfe, les tarifs étant un peu plus élevés pour les risques de la route de Montréal que pour ceux de la route de New-York. Le dragage porte dabord sur la partie du fleuve qui échappe à laction de la marée, soit en amont de Trois-Rivières. En aval, la marée peut être utilisée pour assurer la profondeur voulue. De 1,80m (6 pieds) quelle était en 1850, la profondeur du chenal passe progressivement à 10 m (35 pieds) en 1952. Le chenal maritime du fleuve Saint-Laurent commence à lentrée aval du canal de Lachine et suit le cours du fleuve jusquà Pointe-au-Père, sur une distance de 566 km (340 milles). Les derniers travaux se terminent en 1959 par linauguration de la voie maritime du Saint-Laurent qui augmente les gabarits des écluses de 260 pieds à 730 pieds.
La navigation intérieureCest
dans ce contexte commercial que va donc évoluer la navigation
sur le fleuve jusquà lépoque moderne. Dès
lors, en plus du commerce du bois et la navigation océanique,
le Saint-Laurent va donner naissance à plusieurs formes de transport.
Le cabotage artisanal va sadapter aux conditions physiques du
fleuve. La navigation intérieure, sur le fleuve, a longtemps
évolué en labsence de toute infrastructure portuaire.
Labsence de havres naturels dans lestuaire oblige les navigateurs
à stationner leurs navires sur le rivage ou sur la batture unie
et exposée.
Le développement des navires à vapeur, en réponse aux besoins croissants de transports de marchandises le long du Saint-Laurent, fut, de même que le creusement de canaux et la construction des chemins de fer, un facteur clé de la révolution des transports dans le Canada du 19e siècle, comme dailleurs partout en Amérique du Nord. La navigation à vapeur va prendre de lampleur au fur et à mesure de lévolution technologique. Les possibilités de la propulsion à vapeur apportent une ébauche de solution aux difficultés quasi insurmontables sur le tronçon laurentien. Marées, courants, hauts-fonds, conjugués à la manoeuvre aléatoire des navires à voile, interdisent à plusieurs grands voiliers laccès au port de Montréal. Le navire à vapeur introduit la notion de cabotage commercial dans le trafic sur le Saint-Laurent. Avec le 20e siècle, limportance du cabotage artisanal décroît au profit du cabotage organisé. Le transport maritime contemporainAvec la mise en valeur du potentiel forestier et minier de la Côte-Nord, un nombre considérable de compagnies de navigation côtière assurent le transport des matières premières vers les centres de transformation. À travers ce contexte, toutes sortes de navires sillonnent le fleuve au 20e siècle. Grâce aux navires côtiers, les ports du Saint-Laurent, des Grands Lacs à Terre-Neuve, sont en relation constante avec ceux du littoral atlantique et de la côte du Pacifique. Ainsi, pour alimenter les usines des centres urbains industrialisés, les charbonniers en partance de la Nouvelle-Écosse remontent jusquà Montréal. Les barges des Grands Lacs ou les lacquiers sillonnent les eaux du fleuve pour le transport du bois de pulpe, du blé en vrac et du minerai. Les pétroliers et les cargos viennent compléter le décor, les uns approvisionnant les ports du Saint-Laurent en essence et en huile à chauffage, les autres maintenant des services réguliers avec lEurope. Le transport des voyageurs et les croisières sur le fleuveSur le fleuve, le transport des passagers et des voyageurs voit le jour pendant la seconde moitié du 19e siècle et cest la navigation qui favorisera grandement les échanges entre les populations côtières du Québec. Il se fait par lentreprise privée et de façon intermittente. Les premiers bateaux à vapeur apparaissent sur le fleuve vers le milieu du 19e siècle ce qui a pour effet daugmenter les transactions commerciales, les échanges économiques et le nombre de touristes et de voyageurs. En amont de Québec, certaines compagnies offrent aux voyageurs un service de bateaux à vapeur entre Montréal et Québec avec escale à Sorel et à Trois-Rivières. Au début, les passagers doivent partager lespace avec les marchandises de toutes sortes. Les navires engagés sur les lignes de la Côte-Nord et du golfe augmentent la capacité des cales à marchandises puisque le mouvement des passagers est trop peu important pour la mise en service de véritables paquebots. Le transport des passagers aboutit graduellement aux croisières sur le fleuve. Les premières tentatives prennent la forme de pèlerinages entre Montréal et la capitale québécoise des miracles, Sainte-Anne-de-Beaupré. Avec louverture du Saguenay, plusieurs compagnies maritimes vont offrir des croisières aux touristes et vont favoriser le développement de la villégiature et de la chalétisation dans le bas du fleuve.
Les brise-glaces et les baliseursLa présence des brise-glaces sur le fleuve Saint-Laurent sexplique par deux raisons. La première est que la navigation sur le fleuve fait face, lhiver, à un handicap sérieux: la glace. Variant entre plusieurs pouces et plusieurs pieds dépaisseur, la glace constitue un obstacle naturel pour les navires. Il est donc important, pour des raisons économiques et de sécurité, de garder ouverts les chenaux de navigation jusquà Montréal. La deuxième raison est la prévention des inondations. Celles-ci sont provoquées par la formation dembâcles importants. Ces embâcles se produisent lorsque de gros morceaux de glace se brisent en amont et, sous leffet combiné du vent et du courant, descendent le fleuve et sempilent aux endroits où ce cours deau se resserre. Ces accumulations de glace forment de véritables bouchons qui forcent les eaux du fleuve à sortir de leur lit. Dans le but dassurer les communications, le gouvernement canadien utilise déjà à la fin du 19e siècle des navires conçus plutôt pour résister aux glaces que pour les briser. Cest en 1904 quil met en service sur le fleuve Saint-Laurent des navires dont le rôle consiste plutôt à rompre les glaces elles-mêmes, pour empêcher les inondations habituelles entre Montréal et Québec. Lété, les brise-glaces sont affectés au service régulier dentretien et de vérification des aides à la navigation, à lenlèvement des bouées à la fin de lautomne et à une remise en place au printemps. En plus de ravitailler les stations de phares échelonnées tout le long du fleuve, ils remorquaient jadis les bateaux-phares jusquà leur poste pour lété et les ramenaient à lautomne. |